‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 338 sur 381 · C'est-à-dire : « Qui est-ce qui fait ses vêtements · texte numérisé non relu

C'est-à-dire : « Qui est-ce qui fait ses vêtements

3. Nom du jeu de cartes Vhombre (nom venu de l'espagnol), quand il se joue à quatre. Firent :il faudrait aujourd'hui fîmes.

B..., examinèrent beaucoup Charlotte pendant le jeu. Ils la questionnaient, et elle suivit à la lettre les ordres de sa mère, qui, de temps en temps, venait répondre pour elle. Mme de B... me demanda pourquoi j'étais si pâle et en si grand bonnet. J'allais lui en dire la raison, mais ma tante, qui se trouva là dans le moment, se hâta de répondre et dit que la maladie que j'avais eue m'avait tellement ôté les forces, qu'on n'avait pas osé me fatiguer d'une toilette. Alors elle se mit à faire des excuses sur mon accoutrement; je n'eus garde de laisser échapper cette petite occasion de me venger. J'interrompis ma tante, et lui adressant la parole : « Ma tante, lui dis-je, j'aurais bien eu la force de me parer, mais je n'ai pas d'autre robe, c'est ma plus belle et ma mère n'a pas le moyen de m'en acheter d'autres. » Mmo de B... se mit à rire et M. de Lucé me répondit que je n'avais pas besoin de parure. Ma tante rougit et s'éloigna.

Mme de B... parle beaucoup. Elle questionne surtout, mais, comme je vous l'ai dit, elle n'attend pas toujours la réponse. Elle est jolie, je lui crois bien trente ans. Elle a l'air très spirituelle. Elle n'est jamais un quart d'heure de suite la même. Tantôt elle fait l'enfant et l'ignorante, un moment après elle parle comme une savante; ensuite elle regarde et agace tous les hommes qu'elle voit. Puis elle prend l'air nonchalant, et tout d'un coup elle fait semblant d'être étourdie. En vérité je n'ai jamais rien vu de pareil.

A souper, on contrôla l, on applaudit et on bâilla. Quant à moi, j'avais de si fortes envies de rire, que j'en avais l'air imbécile. A la fin du repas, je n'y pus tenir et j'éclatai.

Mme la princesse de R... dit qu'elle avait mal aux reins, et, pour être plus à son aise, elle essaya, je crois, tous les fauteuils de la maison, sans en trouver un à son gré. Ensuite elle demanda des oreillers, et puis après un rondin2. Le laquais à qui elle s'adressa, n'en connaissant pas d'autre qu'une bûche, lui en apporta une, la plus

i. On contrôla : on examina, on I i. Espèce de coussin allongé en critiqua lus actions du prochain | forme de rondin ou bûche.

MADAME D'EPINAY

4ol

ronde qu'il pût trouve. « Ah! ce n'est point cela! s'écriat-elle : madame, en vérité, vos laquais sont bien bêtes ! » Voilà, mon cher tuteur, comment s'est passée cette fête. A lundi la noce.

A la Briche, à Paris, sur le chemin1, partout où je trouve une plume et de l'encre; depuis le 3 novembre 1770, jusqu'au 10 que la lettre partira.

Mais quel train il fait, ce petit abbé! on dirait un éphémériste, d'autant qu'il est, dans cette lettre du 13 octobre que je viens de recevoir, aussi injuste que bruyant. Que voulez-vous de moi? je vous écris régulièrement toutes les semaines, toute aiFaire cessante. Quel est le Parisien ou la Parisienne qui en fasse autant? Je suis trois semaines de suite sans vous électriser? Voilà assurément une belle nouvelle que vous m'apprenez là ! Mais mon étonnement vient bien plutôt de ce que quelques-unes de mes lettres vous ont fait ce surprenant effet. Qui diantre peut avoir de l'esprit ou de l'imagination une fois par semaine, précisément le jour de la poste? Je vous écris tout ce qui me passe par la tête ; je vous écris parce que je vous aime, parce que j'aime à vous faire souvenir de moi ; ce n'est pas ma faute si les autres ne vous écrivent pas ; il ne faut pas me chercher noise pour cela. Attendez, on m'appelle pour voir si mon vin est bien emballé, et je reviens... Me voilà.

Vous dites encore que je ne réponds pas à la moitié de vos lettres. Il se peut que je n'aie pas encore répondu à celles que je n'ai pas encore reçues, et qui sont en chemin ; mais je n'ai laissé aucun article en arrière, du mois d'août 1769 jusqu'au 13 octobre 1770. Songez qu'au moment où vous recevez mes lettres, ce sont des réponses à des questions de six semaines de date, et que je ne vous

1. A la suite de plusieurs revers de fortune, Mme d'Epinay s'était résolue à abandonner, pour la louer, s'il était possible, sa propriété de La Briche, près de Saint-Denis et

à venir habiter une maison qu'elle possédait à Paris, rue Sainte-Aune.

Elle écrit à Galiani (voir la notice de la page 4-55), au cours de son déménagement.

écris pas sans avoir vos lettres sous les yeux. Par exemple, je vous écris actuellement sur un damier où le marquis1 a perdu hier une partie d'échecs. J'ai les pieds sur un fauteuil, parce que je n'ai plus de table autour de moi. Sur ce fauteuil sont vos trois dernières lettres, des clefs, des mémoires à payer, un sac d'argent où Ton vient malheureusement puiser si souvent, qu'il sera bientôt à sec ; et malgré cela, je suis à mon abbé, sans aucune distraction, parce qu'encore une fois, je l'aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces... Ah 1 quel chien de sabbat ! Eh bien ! oui, que la charrette 2 parte, qu'elle aille au diable, et qu'on mette mes chevaux... Je disais donc, pour vous prouver mon exactitude, que je n'ai pu répondre plus tôt sur ce qui concernait les réparations3; mes dernières lettres en parlent .amplement...

11 y a un mois que je n'ai vu personne, et que je mène une vie selon mon cœur et ma tournure, qui a un certain penchant à la sauvagerie. Je vous jure qu'excepté trois ou quatre personnes dont je ne me sépare jamais sans peine, je me passe des autres le plus aisément du monde. Je ne fuis pas le monde cependant, mais je n'en ai nul besoin; je n'ai besoin que de mes amis.

Je relis ce que je viens d'écrire, cela est abominable; brûlez-le. Il faut que je parte ; je continuerai quand je .serai arrivée, mais brûlez toujours.

Le 6, à Paris.

\ ous parlerai-je du volume que Bufïbn vient de donner sur les oiseaux ? Une ignorante, une femme, cela est bien hardi ! n'importe, je vais vous dire tout bas, tout bas à l'oreille, ce que j'en pense. J'ai peur qu'il n'y ait plus de poésie que de vérité dans tout cela. A en croire son premier discours sur l'homme, c'est le premier et le plus parfait des animaux. Dans son discours sur les quadrupèdes,

i. Le marquis de Croismare, ami de Diderot, qui fréquentait chez M"8 d'Epinay.

9.. La diai ici le qui contenait le vin. Mœt d'Epinay s'adresse à un

valet qui vient l'interrompre tandis qu'elle écrit à Galiani.

:}. Les réparations qu'il avait été nécessaire de taire subir à la maison de la rue Sainte-Anne.

MADAME D'EPIXAY

on voyait qu'il mourait d'envie de les mettre, sinon audessus de l'homme, au moins tout à côté. Vous souvient-il qu'il attribue au hasard de lui avoir mis en main le sceptre du monde? A présent, dans le discours sur les oiseaux, il dit qu'à l'aide de la vue, le plus parfait de leurs sens, et les quadrupèdes à l'aide de l'odorat, les uns et les autres font des combinaisons fort au-dessus de ce que l'homme peut jamais faire. Voilà donc les oiseaux qui ont sur l'homme l'avantage du vol, de la vue, de la puissance reproductive, et les combinaisons d'un certain genre. Les quadrupèdes ont ceux de la course, de l'odorat, de la force physique et les combinaisons d'un certain genre. Il ne reste aux hommes que le tact, le goût et la raison.. Mais ensuite il va plus loin et il dit qu'après avoir comparé dans chaque être les produits du simple sentiment,, et recherché les causes de la diversité de l'instinct, il en trouve les résultats plus réguliers, moins capricieux, moins sujets à l'erreur, que ne l'est la /"iisoîi dans la seule espèce qui croit la posséder. Il ne reste donc à l'homme que le tact et le goût. Et le premier rhinocéros, s'il eût voulu s'en donner la peine, aurait donc conclu sur son être plus juste que Buffon. Je ne lui fais pas l'injure de le prendre au mot. On sent fort bien au reste ce qu'il veut dire ; mais pourquoi mettre de la poésie, et faire des suppositions métaphysiques où il ne faut qu'un simple exposé des choses ? Pourquoi se faire le panégyriste de chaque espèce dont il parle? On est comme on est *. Il devrait montrer la chaîne des êtres depuis le marbre froid qui se forme au fond de la caverne, jusqu'au chêne qui porte sa tète dans les nues; ensuite depuis le chêne

i. Quoiqu'il y ait plus de malice que de justice dans la critique de Mmc d'Ëpinay — car nul plus que Buffon ne s'est attaché à faire sentir la supériorité de la raison humaine sur l'instinct des animaux,— on ne peut nier que ce ne soit en effet un procédé assez fatigant de Buffon que ce parti pris de parler presque toujours des animaux ou des espèces par comparaison avec d'autres animaux et d'autres espèces, comme s'il insti-

tuait une sorte de parallèle à la manière des moralistes et des critiques : de là ces allures de plaidoyers que prennent, on l'a remarque, certaines de ses description-;, celles de l'âne, par exemple, rapproché du cheval ; de l'oie, rapprochée du cygne, de l'éléphant comparé avec le chien, le singe et le castor; on notera en revanche les véritables réquisitoires que Buf fon compose contre le tigre oppose au lion, le vautour à l'aigle, etc

jusqu'à l'huître, et depuis l'huître parcourir tous les animaux jusqu'à l'homme, fixer la limite de chaque être, et non les faire empiéter les uns sur les autres. Si les ours et les vautours entendaient sa langue, nous ne serions pas en sûreté sur la terre. Ces contradictions apparentes ne viennent cependant que de ce qu'il a voulu faire entendre sans oser le prononcer, parce qu'il voit toujours, quand il écrit, le docteur Riballier ' au bas de sa page, el qu'avec une telle vision il est bien difficile de faire de la besogne vraiment grande et philosophique. Ce n'en est pas moins un bien beau génie, etson éloquence est noble, simple et enchanteresse.

Puisque vous jugez de mes sentiments, mon cher abbé, par la longueur de mes lettres, il ne tient qu'à vous sur celle-ci de croire que je vous adore ; et en vérité, longueur à part, vous ne vous tromperez pas de beaucoup. Adieu, cependant, jusqu'à l'ordinaire prochain.

i. Le docteur Riballier. Ce personnage était syndic de la faculté de théologie de Paris et censeur royal :

il pouvait accorder ou refuser aux ouvrages nouveaux le permis d'imprimer

Page 1