FERDINAND
NOTICE
Parmi les étrangers de distinction à qui la finesse et l'originalité de leur esprit assurèrent droit de cité dans les salons de Paris les plus renommés au xvme siècle, l'abbé Galiani est assurément celui qui se naturalisa le plus aisément chez nous. Il naquit à Chieti, dans le royaume de Naples,en 1728. La notoriété deson oncle, archevêque de Tarente, préfet de l'Université, fort en faveur auprès du pape et auprès du roi, fut son premier appui. Mais il se fit lui-même connaître, dès sa vingtième année, comme un écrivain spirituel et savant1, et, en 1759, il fut envoyé à Paris en qualité de
L'abbé Galiani
1. Voici la liste de ses premiers I tait le titre ordinaire des recueils ouvrages. Compositions diverses (c'é- I d'éloges funèbres et autres pièces
secrétaire d'ambassade. — Dix ans plus tard il était rappeléà Naples, sans doute à l'instigation du duc de Choiseul, qui ne l'aimait point, et, malgré son désir et ses efforts, il ne quitta plus son pays, où d'ailleurs il fut chargé de fonctions lucratives et brillantes. C'est alors qu'il commença à entretenir avec Mme d'Épinay, sa meilleure amie, et avec quelques, philosophes de son entourage, cette correspondance, où la postérité peut retrouver quelque image affaiblie de ce que fut Galiani. Quoique ses lettres, en effet, abondent en traits vifs et en pensées profondes et fines, sa conversation devait être plus brillante et plus riche encore. Nous en pouvons juger par le témoignage des contemporains et surtout par celui de Diderot qui nous a plus d'une fois rapporté les propos de l'abbé. Sa verve était intarissable : les mots drôles et les anecdotes bouffonnes jaillissaient sans effort de ce petit homme au geste abondant et expressif, admirablement habile à présenter un sens profond sous la forme d'une plaisanterie ou d\m paradoxe. Gomme il avait autant de science que de pénétration et que lTiomme d'esprit se doublait chez lui d'un érudit, il n'est peut-être pas de question qui l'ait jamais pris au dépourvu; de théorie ou de système dont il n'ait, presque d'un coup d'œil, démêlé le fort et le faible. Une telle sagacité ne va guère sans beaucoup de scepticisme. Dans le moins religieux, si l'on veut, mais assurément dans le plus enthousiaste des siècles, Galiani s'est défié de l'absolu - Voué à l'Église, il est mort chrétiennement, après s'être contenté de vivre en assez honnête homme. Ami des philosophes, il s'est tenu à l'écart des réformateurs : dans l'une des questions qui l'ont le plus vivement intéressé, celle de la liberté du commerce des grains — c'est la première forme que revêtit chez nous la discussion sur le système du libreéchange et celui de la protection, — tout en se montrant l'adversaire des abus et de la routine, il s'élève contre les économistes, non sans justesse, mais sans mesure; et plus encore que ses Dialogues sur le commerce des blés (1770), ses lettres nous le font connaître comme un ennemi, un insulteur acharné de ces théoriciens, superficiels souvent, mais généreux, qu'il faut compter parmi les précurseurs les plus actifs, les plus utiles de la Révolution française. Les francs-
publiés par l'Académie de Naples, dont Galiani voulait se moquer) sur la mort de Domenico Jannacone, bourreau de la Grande Cour du royaume
(1748)). — Traité De la monnaie (17/(9). — Dissertation sur les pierres du Vésuve. Divers travaux sur les.
fouilles d'Herculanum, etc.
L'ABBE GALIAXI.
maçons, les jansénistes — quoiqu'il n'aimât guère les jésuites — ne lui disaient non plus rien qui vaille. Les sectes, dit-il, sont une ressource pour les gueux ; cela leur donne de la consistance; les autres ont tout à redouter de leur turbulence. Aussi bien est-il de ceux qui pensent que les États ne se réforment point intégralement et systématiquement, mais peu à peu et par le jeu même des passions humaines avec lesquelles il faut toujours compter, quoique leur mobilité et leur multiplicité délie tout calcul strict. C'est ainsi qu'on trouve indiqué déjà par avance chez Galiani, mais d'un trait de plume, en passant, le reproche que Burke, Joseph de Maistre et Taine ont développé à loisir contre la politique rationnelle de nos assemblées révolutionnaires. Ajouterons-nous maintenant que Galiani prétend n'être pas plus dupe de ses sentiments que des théories d'autrui ? Il y a dans sa vie des traits qui lui font honneur : mais il faut se donner bien de la peine pour relever dans ses lettres la moindre indication qui révèle une âme un peu sensible. Le personnage apparaît en somme comme un homme plus séduisant qu'aimable : il est de ceux qui doivent conquérir les applaudissements ; mais ce sont les passionnés qui forcent les sympathies l.
i. - A MADAME DEPINAY.
Naples, 4 août 1770.
L'abbé Coyer aurait succédé à l'abbé de Saint-Pierre 2, si son zèle était l'effet de l'enthousiasme de la vertu, et non pas d'une ambition secrète d'être quelque chose. Son plan d'éducation ne vaudra pas assurément autant que
1. Les lettres qui suivent sont extraites de la Correspondance de l'abbé Galiani. publiée par MM. Perey et Maugras (Paris, 1890).
2. Galiani ne veut sans doute pas parler ici, comme on le dit généralement par l'effet d'une plaisante méprise, d'une succession à l'Académie : car l'abbé de Saint-Pierre était mort en 1743, et il n'est guère d'usage de discuter sur une élection académique vingt-sept ans après qu'elle a eu lieu. Mais l'abbé de Saint-Pierre avait été toute sa
vie tourmenté de l'amour du bien public et entre autres projets de réformes sociales, économiques, politiques, il avait écrit un Projet pour jj^rfectionner l'éducation. L'abbé Coyer j 1707-1782) ayant, lui aussi, mais sans atteindre à la même notoriété, écrit sur divers sujets du même genre, Galiani veut dire que cet écrivain aurait pu être regardé comme un second abbé de Saint- Pierre, si son zèle avait été aussi, sincère et désintéressé que celui de son modèle.
Cahen. — Lettres du xvme siècle.
votre critique. Vous ne Pavez cependant faite que pour réveiller ma verve, je le vois bien. Je n'ai pas besoin d'être réveillé là-dessus.
Mon Traité d'éducation est tout fait. Je prouve que l'éducation est la même pour l'homme et pour les bêtes. Elle se réduit toute à ces deux points : Apprendre a supporter l'injustice; apprendre à souffrir V ennui. Que fait-on faire dans un manège à cheval ? le cheval fait naturellement l'amble, le trot, le galop, le pas. Mais il le fait quand bon lui semble et selon son plaisir. On lui apprend à prendre ces allures malgré lui, contre sa raison (voilà l'injustice), et à les continuer deux heures (voilà l'ennui). Ainsi, qu'on fasse apprendre ou le latin, ou le grec, ou le français à un enfant, ce n'est pas l'utilité de la chose qui intéresse, c'est qu'il faut qu'il s'accoutume à faire la volonté d'autrui (et s'ennuyer), et à être battu par un être né son égal (et souffrir). Lorsqu'il est accoutumé à cela, il est dressé, il est social, il va dans le monde, il respecte les magistrats, les ministres, les rois (et ne s'en plaint pas). Il exerce les fonctions de sa charge, et il est à son bureau, ou à l'audience, ou au corps de garde, ou à l'QEil-de- Bœuf *, et bâille, et reste là, et gagne sa vie. S'il ne fait pas cela, il n'est bon à rien dans l'ordre social. Donc l'éducation n'est que Yélaguement des talents naturels pour donner place aux devoirs sociaux. L'éducation doit amputer et élaguer des talents2. Si elle ne le fait pas, vous avez le poète, l'improvisateur, le brave 3, le peintre, le plaisant, l'original, qui amuse et meurt de faim, ne pouvant plus se placer clans aucune niche de celles qui
1. L'Œil-de-Bœuf, salle qui précédait, à Versailles, la chambre à coucher du roi, et où les courtisans attendaient son lever.
2. Il faut sans doute faire ici la part de l'humeur paradoxale de Gali.'ini : l'éducation en effet doit certainement se proposer pour but de développer — et cela dans l'intérêt même de la société — les talents naturels des individus beaucoup plutôt que de les élaguer. Toutefois on remarquera que, si la règle que prétend poser Galiani est pré-
cisément, comme il va le dire luimême, le contraire de celle que Rousseau s'attache à établir dans l'Emile, les deux théories partent de la même distinction : Rousseau ne croit pas que l'éducation ait pour devoir, mais il pense qu'en réalité elle a pour effet d'opprimer l'individu, l'homme naturel sous le poids des conventions sociales.
•I Le brave : celui qui fait habitude ou métier de se battre sans cesse pour venger ses injures ou celles des autres.
existent dans l'ordre social. L'Anglais, la nation la moins éduquée de l'univers, est par conséquent la plus grande, la plus embarrassante, et bientôt la plus malheureuse de toutes *...
Au reste la règle est vraie en général : toutes les méthodes agréables d'apprendre aux enfants les sciences sont fausses et absurdes, car il n'est pas question d'apprendre ni la géographie, ni la géométrie, il est question de s'accoutumer au travail, c'est-à-dire à l'ennui, de fixer ses idées sur un objet, etc. Un enfant qui saura toutes les capitales de l'univers, n'aura pas l'habitude de se fixer sur un bilan de son revenu et de sa dépense, et M. le géographe sera volé sur la terre par son maître d'hôtel, et fera banqueroute au beau milieu de ses capitales. Partez de ces théories, développez, vous aurez un livre tout contraire à celui d'Emile, et qui n'en vaudra que mieux. Mais vous m'avez défendu d'être jamais mère de famille, et voilà une heure que je bavarde éducation. Parlons d'autre chose...
J'écris ce soir à Suard2 et à Mme Necker3 deux petites lettres. Je vous l'indique, puisque vous en êtes si gourmande ; au reste elles ne valent pas la peine d'être recherchées.
Adieu, ma belle dame. J'embrasse le prophète, le philosophe '* et tout le monde embrassable. Travaillez à mon retour à Paris5, si vous voulez me revoir. M. l'abbé Terray 6 n'a qu'à montrer la plus petite envie de me consulter, je vole au secours des mal avisés.
i. Voilà, tout d'un coup, quatre assertions qui paraîtront sans doute singulièrement contestables.
2. Suard (1732-1817). journaliste et critique très estimé parmi les littérateurs et les philosophes du temps ; il entra à l'Académie en 177V
3. Mme Xecker (1739-17941, femme du célèbre financier; Galiani avait été un des habitués de son salon.
4- Le philosophe est Diderot; le prophète est Grimm 11728-1807),
dont la réputation à Paris datait surtout de la publication d'un petit pamphlet rédigé en faveur de la musique italienne : le Petit prophète de Bœhmischbroda (1753).