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L'ABBÉ GALIAXI.

Perrette1 est le pivot de toutes les sectes. Les philosophes ne sont point faits pour s'entr'aimer. Les aigles ne volent point en compagnie ; il faut laisser cela aux perdrix, aux étourneaux. Voltaire n'a point aimé, et il n'est point aimé de personne. Il est craint, il a sa griffe et c'est assez. Planer au-dessus et avoir desgriffes, voilà le lot des grands génies.

Adieu. Votre n° 31 2 arrive ; je n'ose pas le décacheter, •crainte d'y répondre.

Naples, 20 juillet 1771.

Vous voulez avoir une lettre de moi, et savoir à quoi vous en tenir sur le compte de Cicéron ? La voici donc.

On peut regarder Cicéron comme littérateur, comme philosophe, et comme homme d'Etat. Il a été un des plus grands littérateurs qui aient jamais existé. Il savait tout ce qu'on savait de son temps, excepté la géométrie et autres sciences de ce genre. Il était médiocre philosophe, car il savait tout ce que les Grecs avaient pensé, et le rendait avec une clarté admirable, mais il ne pensait rien et n'avait pas la force de rien imaginer3. Il eut l'adresse et le bonheur d'être le premier à rendre, en langue latine, les pensées des Grecs, et cela le lit lire et admirer par ses compatriotes. C'est ce qui a fait faire à Voltaire plus de bruit qu'à Bochart, Bossuet, Huet, Le Clerc, Hammond, Grotius \ etc. Ils ont dit en latin, sur

1. La huile à Perrette. : le besoin d'assistance pécuniaire mutuelle.

La boite à Perrette est le nom qu'on donnait aux réserves d'argent du parti janséniste.

■>.. Mme d'Epinay et Galiani numérotaient le- lettres qu'ils recevaient l'un de l'autre.

'.\. Jugement sévère, et qui. à la rigueur, pourrait s'appliquer à la plupart des grands écrivains latins non moins qu'à Cicéron. La vérité est plutôt «pie les sentiments propres du Romain et de l'homme d'Etat se font jour jusque dans la plus grande partie des ouvrages

que Cicéron a imités ou. en certaines places, peut-être purement

traduits de certains originaux grecs.

',. On connaît assez Bossuet et même Huet (1630-1721), érudit, théologien, philosophe ingénieux.

Boehard (1599-1667), Le Clerc (1607- 1 7 :ïf. 1 sont des théologiens protestant-.. Peut-être faut-il voir dans Hammond une erreur d'orthographe et lire Hamon, nom d'un des plus célèbres solitaires de Port-Royal (1618^1687); enfin le Hollandais Grotius (i538-i6^5), s'est illustré comme théologien, autant que

la Bible, tout ce que Voltaire a expliqué en français : on ignore ceux-là ; on ne parle que de lui. Comme homme d'État, Gicéron, étant d'une basse extraction1 et voulant parvenir, aurait dû se jeter dans le parti de l'opposition, ou de la Chambre basse2, ou du peuple si vous voulez. Cela lui était d'autant plus aisé que Marius, fondateur de ce parti, était de son pays3. Il en fut même tenté, car il débuta par attaquer Sylla \ et par se lier d'amitié avec les gens du parti de l'opposition, à la tête desquels, après la mort de Marius, étaient Claudius5, Catilina, César. Mais le parti des grands avait besoin d'un jurisconsulte et d'un savant, car les grands seigneurs, en général, ne savent ni lire ni écrire. Il sentit donc qu'on aurait plus besoin de lui dans le parti des grands et qu'il y jouerait un rôle plus brillant. Il s'y jeta et dès lors on vit un nouveau parvenu 6 mêlé avec les patriciens. Figurez-vous donc en Angleterre un avocat dont la cour a besoin pour en faire un chancelier7, et qui suit par conséquent le parti du ministère. Cicéron brilla donc à côté de Pompée, etc., toutes les fois qu'il était question dejurisprudence;mais il lui manquait la naissance, les richesses8 ; et surtout, n'étant pas homme de guerre, il jouait de ce côté-là un rôle subalterne. D'ailleurs, par inclination naturelle, il aimait le parti de César, et il était

comme philosophe et jurisconsulte. A peine est-il besoin de faire remarquer qu'il ne peut rien y avoir de commun entre les sentiments de ces pieux personnages et ceux qui animaient Voltaire écrivant sa Bible commentée. Galiani veut dire seulement que Voltaire a vulgarisé, en les utilisant, certaines connaissances qu'il puisait luimôme chez quelques savants théologiens.

1. Excessif. La famille de Cicéron appartenait à l'ordre équestre, intermédiaire entre l'aristocratie et la plèbe.

2. CTesl le nom qu'on donne quelquefois en Angleterre à la Chambre ai - communes, par opposition à la Chambre des lords.

3. Ils étaient tous deux d'Arpinniii. Cicéron. qui avait vingt et un ans quand mourut Marius était très fier île son compatriote, à la gloire duquel il consacra, dans sa

jeunesse, un poème aujourd'hui perdu.

4. Pas précisément : mais il eut le courage, dans son plaidoyer pour Roscius d'Amérie, qu'il prononça à l'âge de vingt-huit ans, d'attaquer un favori de Sylla tout-puissant et c'est ainsi en effet qu'il commença de s'attirer la bienveillance du parti démocratique.

5. Ou plutôt Clodius, qui, tribun du peuple en 5g, fit condamner Cicéron à l'exil et finit, en 72, par se faire tuer lui-même par un ami de ce dernier.

6. Homo novus, comme disaient les Romains en parlant d'un homme célèbre qui n'avait pas d'ancêtres connus, qui commençait l'illustration de sa famille.

" 7. Chancelier, chef de la justice.

8. Les richesses : inexact. La famille de Cicéron n'était pas pauvre et il arriva lui-môme à posséder une assez grande fortune.

fatigué de la morgue des grands, qui lui faisaient sentir souvent la grandeur des bienfaits dont on l'avait comblé. Il n'était pas pusillanime, il était incertain * . Il ne défendait pas des scélérats, il défendait les gens de son parti, qui ne valaient guère mieux que ceux du parti contraire. L'affaire de Catilina était grave, car elle tenait à la chaîne d'un grand parti. Aucune affaire de Wilkes2 n'est jamais petite en Angleterre, elle est ridicule à Paris. Son éloquence n'était point vénale, non plus que celle de M. Pitt :!, elle était celle de son parti. Enfin, Dieu ne permit pas qu'un de ses clients* l'assassinât; car Dieu ne permet point, il fait, et fait toujours ce que bon lui semble. Voltaire se moque de nous quand il nous parle du gouvernement de Gilicie de Cicéron5. Il n'y a rien qui ressemble tant au gouvernement de Sancho Pança dans l'île de Barataria6. C'était une affaire de cabale pour le faire parvenir à l'honneur du triomphe, comme les exploits de M. de Soubise7 n'étaient que pour le faire parvenir au bâton de maréchal. Cependant Cicéron le manqua, et son ami Caton8 s'y opposa le premier. Il ne voulait pas prostituer tout à fait un honneur déjà trop avili; et d'ailleurs Cicéron n'était pas d'une naissance à comparer à la maison de Rohan9. Pour les vertus de Cicéron, on n'en sait rien ; il ne gouverna jamais. Pour ce qui est de son mérite d'avoir ouvert les portes de Home à la philosophie, il est bon de dire que le parti de l'opposition était un parti d'incrédules ; car les évêques (c'est-à-dire les augures, les pontifes, etc.) étaient tous lords10 et patriciens. Ainsi le parti de l'oppo-

i. Excellent jugement, très net I 5. En 52 avant Jésus-Christ et très impartial. 6. Episode de Don Quichotte

2. Wilkes (1727-1707. journaliste anglais à qui la hardiesse de ses attaques contre le gouvernement avait attiré plusieurs procès retentissants, mais qui arriva à se faire nommer lord-maire en i"\ et membre de la Chambre des communes en 1770.

3. William Pitt, lord Chatham (1708-1778), l'un des plus illustres orateurs politiques de l'Angleterre.

4. Cicéron reçut le coup mortel d'un centurion qu'il avait jadis défendu en justice.

7. Le prince de Soubise 171")- 17871, le vaincu de Rosbach <i~:>~<.

n'en fut pas moins, après quelques succès peu importants, nommé maréchal de France.

8. Son ami Caton, celui qui se tua à Utique, après la défaite du parti pompéien, et qui fut, pendant sa vie, le type de la vertu rigide et étroite.

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