Mlle Fel avait chanté à l'Opéra jusqu'en 17Ô
6. C e bruit et ces mouvements annonçaient que M. de Choiseul, colonel général des gardes suisses. avait fini son service et allait rentrer.
aussi si je vous aime pour pouvoir m'oceuper de vous, et comme votre pauvre grand'maman est impatientée, tiraillée, harcelée ! Plaignez-la, aimez-la, et vous la consolerez de tout.
A Chanteloup, ce 33 1765.
Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant, ma chère enfant? C'est justement par la peine que vous prenez d'éviter, de prévoir, de combattre l'ennui ; vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les moments, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas y résister ; si l'on oppose une digue trop faible en raison du volume d'eau qu'elle doit contenir, elle sera brisée; mais ouvrez la digue, l'eau s'écoulera et la digue ne sera seulement pas endommagée. Croyez-moi, le mal que l'on se résout à supporter est bientôt passé, et il ne reste rien après lui; surtout évitez le malheur toujours dupe et superflu de la crainte. Celui-là n'est pas dans la nature des choses, il n'est que dans la nôtre, et nous doublons le mal par l'action rétroactive que nous lui donnons en le craignant. Je ne prétends pas vous dire que j'en sois déjà venue au point de suivre exactement la morale que je vous prêche, mais en vérité, à force de réflexions et j'ose dire de courage, je suis bien près de la mettre en pratique; avec an cœur chaud qui a besoin d'aliment, et une imagination vive qui a besoin de pâture1, j'étais plus disposée au malheur et à
1. Elle écrira encore à Mme Du Deffand. dans sa lettre du ?5 juillet 1766 : « Vous croyez que je suis sans passions, parce que je suis raisonnable, et que je suis sans reproches parce que je suis sans passions. Eh bien ! apprenez que mon caractère est au contraire un des plus violents et des plus pas sionnés qui aient jamais existe.
que, si j'ai quelque mérite, c'esl J'en avoir un peu triomphé... Vous croyez encore que mon éducation a été excellente parce que ma
mère était une femme d'esprit ; mais cette éducation a été la plus nulle de toutes, et c'est peut-être encore ce qu'elle a eu de mieux ; car au moins ne m'a-t-on pas donné les erreurs des autres. Si j'ai acquis quelque chose, je ne le dois ni aux préceptes ni aux livres, mais à quelques disgrâces. Peutèlre l'école du malheur est-elle la meilleure de toutes, quand ces malheurs ne sont pas de nature à avilir l'âme ou que lame n'est pas de trempe à se laisser avilir. »
l'ennui que personne; cependant je suis heureuse et je ne m'ennuie pas. Jugez de là, ma chère enfant, qu'il vous est possible aussi d'être heureuse, et soyez-la, je vous en prie. Je vous l'ai déjà dit, j'ai vieilli avant le temps ; mais comme mon expérience m'est heureusement venue dans la force de l'âge, il me donne le temps et le ressort de la mettre à profit, et par conséquent mes conseils à cet égard ne sont pas à dédaigner.
Je m'aperçois, ma chère enfant, que je vous dis des choses bien communes, mais accoutumez-vous à les supporter : Primo, parce que je ne suis pas en état de vous en dire d'autres ; secundo, parce qu'en morale elles sont toujours les plus vraies, parce qu'elles tiennent à la nature. Après avoir bien exercé son esprit, le philosophe le plus éclairé sera obligé d'en revenir à l'axiome du plus grand sot. de même qu'il partage avec lui l'air qu'il respire, de même qu'il possède en commun avec le dernier des hommes les besoins et les facultés naturels. Les préjugés se multiplient, les arts s'accroissent, les sciences s'approfondissent, mais la morale est toujours la même, parce que la nature ne change pas; elle s'est toujours réduite à ces deux points : être juste pour être bon, être sage pour être heureux. Saadi, poète persan l, dit que la sagesse est de jouir, la honte de faire jouir ; j'y ajoute la justice.
Je vois que vous ne croyez pas trop au tableau que je vous ai fait de la vie que je mène ici; vous vous trompez si vous croyez qu'elle est occupée; elle n'est que remplie, et cela vaut bien mieux, mais si bien remplie que je n'ai pas le temps de lire, et qu'à peine ai-je celui d'écrire à mes amis. Mes ouvrages2 et mes ouvriers sont les seules choses qui m'occupent véritablement, mais vous sentez bien que ce ne peut être ni tous les jours, ni toute la journée; j'y ai cependant des intérêts très pressants, mon agrément, ma commodité et l'amour-propre de bien faire; d'ailleurs, ma vie est la plus uniforme possible, mais de
i. Saadi (1193-1291): son Gulislan I 2. Les ouvrages de maçonnerie. ou h* Jardin des roses a été plusieurs jardinage, etc., qu'on accomplit fois traduit en français. I chez moi.
cette uniformité même naissent une infinité de petites variétés qui tiennent à sa nature, qui ne coûtent pas de peines à arranger, ni de fatigues pour en jouir, et qui n'en sont que plus douces ; enfin, si nos plaisirs ne sont pas grands, du moins nos peines sont légères. Je suis bien et très bien, et si bien que je m'abandonnerais à être toujours comme cela; ce qui prouve que je n'ai pas encore acquis le dernier période de ma philosophie, car elle devrait me rendre tous les lieux et tous les genres de vie égaux. Je suis bien fâchée de la mort de ce pauvre Glairault1, pour lui que je connaissais un peu, et surtout pour vous qui l'aimiez. Hélas! je n'ai pas de remèdes à vous donner pour les peines du cœur, et si j'en avais, je vous les refuserais ; conservez vos facultés sensitives, c'est la source de tous les plaisirs, et un seul plaisir dédommage de bien des peines; mais il faut savoir jouir : le seul acte est de s'y livrer entièrement.
J'ai écrit à M. de Choiseulpour monsieur votre neveu2; je suis étonnée que vous n'ayez pas entendu parler de lui, mais je vous prie, ma chère enfant, rejetez toutes ces fautes sur le manque de temps et non sur le manque de sentiment, et croyez que quand on vous aime une fois, il faut vous aimer toute la vie.
Novembre 1766.
Puisque je n'ai pas le temps, ma chère enfant, d'entrer en discussion sur le portrait que vous m'avez envoyé, il faut au moins que je vous remercie de vous être occupée de moi, et de vous en être occupée d'une façon qui m'est si flatteuse. Car c'est de votre opinion dont je suis flattée, et non du portrait, qui n'est pas le mien. Mais je suis pour vous ce que vous me voyez; et tant que votre
i. Clairaull (1718-1765), illustre mathématicien français.