A VOLTAIRE t
Chanteloup, ce 24 janvier 1771.
Non, monsieur, il n'y a rien de comparable à votre Barmécide ; rien de si charmant que la peinture que vous en faites ; rien de si délicat que les éloges que vous lui donnez; rien de si séduisant que le désir de lui ressembler; rien de si flatteur que le plaisir de s'y reconnaître. Loin de nous ces moralistes triviaux, ces casuistes imbéciles qui condamnent l'amour-propre. Sublime orgueil,, père de Lucifer et père des vertus, je m'abandonne à vous ! si je savais faire des vers, j'en ferais à l'honneur de l'orgueil, comme vous en faites à celui de Barmécide. Mais je ne me sens point en disposition de soutenir un style si élevé. Je renonce à l'enthousiasme qui égare, mais je ne renonce pas à l'amour-propre qui est dans la nature. Mon sentiment pour Barmécide m'associe à sa gloire. J'ai toujours eu la vanité des gens que j'aime ; c'est ma façon d'aimer. Votre Barmécide est juste et g-énéreux. Le mien joint à ces vertus l'avantage d'être heureux et la science de jouir de son bonheur : son bonheur est un triomphe, sa jouissance est sagesse.
Nous m'écrivez que vous me croyez l'âme forte. Je ne sais ce que c'est que la force. Je cède à toutes les impres-
1. Choiseul avn il été disgracié et exile dans sa terre de Chanteloup le 24 décembre 1770. C'est à cette occasion que Voltaire écrivit la jolie épître qu'on trouvera à la fin • le celle lettre. — Les Barmécides, et particulièrement l'un d'eux, nomme Giafar, jouirent d'une grande popularité sons le rèçnc d'Haroun- " d (786-809), dont ils furent
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les ministres ; puis ils furent disgraciés, à eause peut-être de cette popularité elle-même. Ce Giafar et ail assez connu en France par les Mille, et une Nuits, et l'on comprend aisément comment la similitude de sa destinée avec celle de Choiseul a pu inspirer à Voltaire la pièce de vers dont la duchesse le remercie dans sa lettre.
sions qui me sont propres; jemerefuse à toutes celles qui me sont étrangères. Voilà pourquoi je n'ai point connu les biens de convention, et pourquoi je ne souffre pas d'un mal imaginaire. Je n'étais pas heureuse quand j'excitais l'envie, et je le suis parfaitement aujourd'hui que les sols me plaignent. Est-ce là ce que vous appelez courage ?
Vos lettres à M. de Choiseul m'ont attendrie. Ce sont là deces impressions auxquelles je me livre tant qu'on veut; rien de plus touchant que la proposition que vous lui faites de le venir trouver. Hélas! hélas! et pour vous, et pour nous, nous ne devons pas l'accepter de sitôt. ^ oilà ce que le prudent Barmécide me charge de vous dire. Jugez, monsieur, de ce que cette prudence nous coûte; il n'a pas l'honneur de vous répondre, parce qu'il ne se permet guère d'écrire. Autre prudence qui n'est guère moins onéreuse que la première quand elle vous a pour objet...
N'oubliez pas, je vous prie, la promesse que vous me faites de remplir notre solitude de vos productions. C'est dans la retraite que se forme le goût ; le nôtre le sera par vos ouvrages. Nous aurons, il est vrai, tout le temps de les admirer. Il est difficile, monsieur, d'ajouter à l'admiration que nous leur portons déjà et à tous nos sentiments pour vous1.
i. Voici l'Epitre de Voltaire :
BENALDUKI A (AR.VMOUFTÉE
Femme dé Giafar le Barmécide 11771).
De Barmécide épouse généreuse.
Toujours aimable et toujours vertueuse.
Quand vous sortez des rêves de Bagdat, Quand vous quittez leur faux et triste éclat, Et que. tranquille aux champs de la Syrie, Vous retrouvez votre belle patrie :
Quand tous les cœurs en ces climats heureux Sont sur la route et vous suivent tous deux. Votre départ est un triomphe auguste ; Chacun bénit Barmécide le juste, Et la retraite est pour vous une cour. Nul intérêt : vous régnez par l'amour : Un tel empire est le seul qui vous flatte. Je vis hier sur les bords rie l'Euphrate Gens de tout âge et de tous les pays : Je leur disais ■ « Qui vous a réunis !
A Clianteloup, ce 3 février 1771.
Vous me dites toujours la même chose, ma chère petitefille, à quoi je répondrai toujours la même chose : vous croyez que je vous aime par complaisance et que je veux vous voir par politesse ; eh bien, non ! Je vous aime, parce que je vous aime. Je ne dirai pas parce que vous êtes aimable; car vos craintes, vos méfiances, vos discrétions ridicules me donnent trop d'humeur pour vouloir vous dire une galanterie, quelque vraie qu'elle puisse être. Je ne prétends pas vous rendre justice, je ne veux que me la faire. Je vous aime encore parce que vous m'aimez et que je suis personnelle, parce que je suis sûre de vous, et que j'ai autant de méfiance des autres que vous en avez de moi. Je veux vous voir parce que, à tort ou à raison, je vous aime. Si vous radotez, votre radotage me plaît. Il vaudra bien mon rabâchage; car je suis rabâcheuse. Si votre tête s'affaiblit, elle sera plus au niveau de la mienne ; si vous perdez la mémoire, vous vous rapprochez de moi qui n'en ai jamais eu. Ainsi tous vos inconvénients me conviennent ; si vous avez soixante-quatorze ans, c'est à cause de cela qu'il faut être dans un château où vous
— C'est Barmécide. — Et toi, quel dieu propice T'a relevé du fond du précipice ?
— C'est Barmécide. — Et qui t'a décoré De ce cordon dont je te vois paré ?
Toi, mon ami, de qui tiens-tu ta place, Ta pension 1 qui t'a fait cette grâce ?
— C'est Barmécide. Il répandait le bien De son calife, et prodiguait le sien. »
KL les enfants répondaient : « Barmécide! » Ce nom sacré sur nos lèvres réside Comme en nos cœurs. Le calife, à ce bruit, Oui redoublait encor pendant la nuit, Nous défendit de crier davantage.
Chacun se tut, ainsi qu'il est d'usage ; Mais les écbos répétaient mille fois :
» C'est Barmécide ! >• et leur bruyante voix Du doux sommeil priva, pour son dommage, Le commandeur des croyants de notre âge. Au point du jour, alors qu'il s'endormit, Tout en rêvant, le calife redit :
« C'est Barmécide ! » Et bientôt sa sagesse A rappelé sa première tendresse.
pourrez avoir à votre choix la compagnie et la solitude, sans vous donner de soins pour la trouver ni pour vous en débarrasser; si vous avez besoin d'être conduite1, vous aurez l'abbé2 et nous tous pour vos bâtons; si vous êtes infirme, vous aurez tous les secours de la faculté et tous les soins de l'amitié, sans l'importunité des visites comme à Paris. Je veux, s'il vous plaît, que vous ayez votre tonneau3. J'ai bien grondé de ce qu'on n'avait pas encore été en prendre la mesure. Je voudrais que vous trouvassiez dans votre chambre de Chanteloup tout ce q/ii est dans celle de Saint-Joseph4, et alors soyez sûre que cette habitation vous conviendrait mille fois mieux à tous égards. Je crois vous avoir déjà mandé le genre de vie qu'on y mène. C'est précisément celui qui s'accorde le plus avec le vôtre. Ainsi, venez donc, ma chère petite-fille, et n'en parlons plus, car vous m'avez véritablement affligée. Demandez plutôt à l'abbé qui est mon confident. Je vous dirai de plus que le grand-papa5 n'a qu'un cri après vous. Votre dernière lettre à l'abbé, où vous faites les arrangements du voyage, m'a pourtant un peu raccommodée avec vous. Votre carrossée6 me plaît infiniment, l'évèque d'Arras et le prince7. Je suis bien aise que vous soyez en jouissance du premier. 11 écrit une lettre charmante à l'abbé, toute pleine de sentiments pour vous. Vous savez combien je l'aime ; dites-le-lui bien, mais très bien ; parlez comme pour vous.
Je ne puis vous quitter sans vous dire un mot de tout ce qui se passe8. On doit être bien consterné à Paris! J'en juge par la consternation qui a passé jusqu'à nous. Ah ! Dieu ! que je suis heureuse de ne voir que de loin d'aussi horribles objets; tout n'est pas dit encore; vous en verrez
i. Allusion à la cécité de Mrae Du Deffand.