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Le duc de Choiseul (voir la notice de la page

5. La duchesse de Grammont, sœur du duc de Choiseul, qui exerçait une grande influence sur l'esprit de son frère et témoignait peu d'affection à sa belle-sœur.

j'en ai reçu en arrivant. J'eus depuis l'honneur de lavoir en particulier : elle se loua beaucoup de sa belle-sœur ; elle s'en loua sans affectation, sans froideur, comme il le fallait, comme la grand'maman se loue d'elle. Je crois qu'elles sont au véritable point. Je ne crois pas qu'elles s'aiment jamais comme elles se sont aimées autrefois, quoique la grand'maman y soit portée plus qu'elle ne pense ; mais comme elles s'estiment toutes deux, qu'elles sont toutes deux très estimables, qu'elles ont le même objet, le même intérêt, j'espère que la paix subsistera longtemps et fera leur commun bonheur. Après la discussion de ce point, le plus essentiel pour vous et pour nous tous, je vais vous dire à quoi on passe la journée. Le grand-papa se lève à neuf heures et la grand'maman à dix. La matinée est employée à écrire d'un côté, à faire sa toilette de l'autre, ensuite à des arrangements domestiques, tous les détails d'un nouvel établissement. On dîne à deux heures. Après le dîner, des parties de whist ou de trictrac. On se retire depuis six ou sept heures jusqu'à dix qu'on soupe. Un pharaon1 après souper jusqu'à une heure. Avec de pareils amusements, le temps nous emporte si vite que je crois toujours n'être arrivé que hier au soir. Remarquez bien que je n'ai pas compté les promenades, parce qu'il est impossible de sortir du château ; nous y sommes assiégés par la neige, la glace, une bise épouvantable, un gâchis affreux. On n'est occupé qu'à se garantir du froid ou de la fumée. On n'a que le second inconvénient aurez-de-chaussée, où sont la grand'maman, le grand-papa et madame de Grammont. Au second, où je suis, j'éprouve le premier dans toute sa force. Mon appartement fait le coin du château; il est en plein nord, et ce nord est tout entier dans ma chambre ; je grelotte auprès du feu, dans mon lit. Cette nuit je me suis levé, et j'ai mis sur moi tout ce que j'ai trouvé en tâtonnant, redingotes, habits, chaises, livres, etc., et j'étais à moitié gelé ce matin. Ne me parlez pas de cela dans vos lettres ; je ne veux pas que la grand'maman en soit inquiète. Je vais

i. Jeu de caries, fort en faveur au xviii* siècle.

faire calfeutrer mes fenêtres ; et puis ce vilain temps ne durera pas toujours ; et puis j'ai tant d'autres bonheurs qu'il ne faut pas être trop difficile sur de petites misères. A propos de bonheur, ne me parlez pas trop de celui que l'on goûte ici; il me semble que l'envie est toujours aux écoutes. La grand'maman serait très disposée à la braver. Elle a un courage de lion, mais moi qui n'ai que celui des lièvres,

Je crains tout, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte1 !...

M. de Gontaut2 m'a apporté une de vos lettres. Mme de Lauzun3 m'en donna hier une seconde. Elles font nos délices ; mais je vois avec une vraie douleur que vous vous laissez aller à votre chagrin. Que j'ai du regret de n'être pas à Paris, quand je pense à vous ! que j'ai du plaisir à songer que vous serez ici dans quelques mois! Oui, vous y serez. Vous ferez le voyage à petites journées ; vous aurez un appartement commode. Le grand-papa et la grand'maman vous désirent également. Ne vous fatiguez point l'esprit par des craintes imaginaires. Pouvezvous douter que vous ne soyez chérie et recherchée partout où vous serez? Nous avons déjà distribué plusieurs fois tous les moments de votre journée ; vous serez avec vos parents, avec vos amis, avec ce que vous aimez et ce qui vous aime le mieux. Nous regardons ce projet comme immanquable, et c'est une de nos plus douces espérances.

Chanteloup, ce 18 février 1771.

Ajmc [fl com[esse de Choiseul 4 part ce matin ; nous en

1. Souvenir plaisant d'un vers célèbre de la première scène d'Athalie :

•I< crains Dieu, cher Abner, et n'ai [point d'autre crainte.

2. M. de Gontaut avait épousé une sœur de la duchesse de Choiseul.

3. Mmo de Laùzun, qui était la bru de M. de Gontaut, était, par conséquent, la nièce de la duchesse de Choiseul.

4. Mn,c de Choiseul-Beaupré, qui fui la mère du comte de Choiseul- Gouffier, élève de l'abbé Barthélémy et lui-même archéologue célèbre.

sommes bien affligés, et d'autant plus qu'elle ignore quand elle pourra revenir. Vous la verrez, elle vous dira tous les détails de la vie qu'on mène ici ; l'union qui continue d'y régner et le désir que l'on a de vous y posséder. Ainsi je n'ai pas grand'chose à vous dire aujourd'hui. Je me rappelle que vous voulez savoir ce que Mme la duchesse de Grammont i pense de moi. Il me serait difficile de vous satisfaire ; elle me traite avec toutes sortes de bontés, comme dans les premières années de son séjour à Paris. J'avais alors l'honneur de la voir tous les jours, et je me rappelle avec reconnaissance l'intérêt qu'elle prenait à moi.

Quand la division se mit entre elles 2, je fus écarté. Je ne la voyais plus que de loin en loin, et par hasard ; alors tout se bornait à quelques politesses assez froides. En venant ici, je craignais que cette froideur ne continuât: mais elle me reçut à merveille, et ce traitement est toujours le même. Ce n'est pas seulement par rapport à moi qu'elle s'est conduite de cette manière, c'est par rapport à tout le monde. Infiniment honnête, polie, aimable; pas la moindre humeur ; pleine de prévenances et d'attentions ; ne disant que des choses agréables et inspirant la confiance et la liberté. Elle a pour sa belle-sœur les meilleurs procédés possibles, et la belle-sœur en est fort contente. Voilà tout ce que je puis vous dire sur ce sujet. Je suis très touché de la curiosité que vous m'avez témoignée à cet égard ; elle ne vient que de l'intérêt que vous avez pour moi, et cet intérêt sera satisfait de ma réponse ; car si vous mettiez à part les préventions favorables que vous m'accordez, vous verriez que je suis fort heureux d'être si bien traité. Au fond, je ne suis pas aimable; aussi n'étais-je pas fait pour vivre dans le monde; des circonstances que je n'ai pas cherchées m'ont arraché de mon cabinet où j'avais vécu longtemps, connu d'un petit nombre d'amis3, infiniment heureux, parce que j'avais la passion du travail, et que des succès assez flatteurs dans mon genre m'en promettaient de plus grands encore. Le

i. Voir la note 5 de la page 490. i mont et la duchesse de Choiseul. 2*. Elles : La duchesse de Gram- 1 3. Voir la notice.

Cahen. — Lettres du xvme siècle. 28

hasard m'a fait connaître le grand-papa et la grand'maman. Le sentiment que je leur ai voué m'a dévoyé de ma carrière. Vous savez à quel point je suis pénétré de leurs bontés, mais vous ne savez pas qu'en leur sacrifiant mon temps, mon obscurité, mon repos et surtout la réputation que je pouvais avoir dans mon métier, je leur ai fait les plus grands sacrifices dont j'étais capable; ils me reviennent quelquefois dans l'esprit, et alors je souffre cruellement. Mais comme, d'un autre côté, la cause en est belle, j'écarte comme je puis ces idées, et je me laisse entraîner par ma destinée. Je vous prie de brûler ma lettre. J'ai été conduit à vous ouvrir mon cœur parles marques d'amitié et de bonté dont toutes vos lettres sont remplies. Ne cherchez pas à me consoler. Assurément, je ne suis pas à plaindre. Je connais si bien le prix de ce que je possède., que je donnerais ma vie pour ne pas le perdre. Au nom de Dieu, ne laissez rien transpirer de tout ceci, ni dans vos lettres ni dans vos conversations avec la grand'maman. Elle s'affligerait si elle pouvait soupçonner que je regrette encore quelque chose. Ne vous en affligez pas vous-même pour moi, car ces regrets ne sont pas de longue durée, et je sens tous les jours qu'ils deviennent moins vifs. Il n'en est pas de même des sentiments qui m'attachent à vous.

Chanteloup, ce 21 mars 1771.

Je serais infiniment glorieux, si je pouvais me laisser séduire par les éloges que le serpent tentateur m'a donnés par votre bouche, mais je connais les détours de votre politique ; vous ne louez mes lettres que pour les multiplier, et recevoir plus souvent des nouvelles de la grand'maman. Je pardonne le piège en faveur du motif. Je n'ai jamais eu la folie du bel esprit, et je sens que, si j'en avaisété atteint, j'y aurais renoncé comme un homme raisonnable renonce à de vieux parchemins dont il reconnaît la fausseté. Mais je me suis mis à portée, à force de travail, d'entendre l'esprit des autres; mes succès ont été si heu-

reux, que j'entends ' M. Thomas2 presque tout de suite. J'ai déjà lu la moitié de son ouvrage3. Il est vrai que je n'en conçois pas encore l'objet, et que, dans quelques endroits, je suis tenté de dire avec M. Fontenelle : « Sonate, que me veux-tu ? » Mais Dieu permettra que tout cela s'éclaircisse.

Je ne vous parle plus de nos chasses, parce que nous ne chassons plus ; de nos lectures, parce qu'on ne lit plus ; de nos promenades, parce que nous ne sortons point. Que faisons-nous donc? Les uns jouent au billard, d'autres aux dominos, d'autres au trou-madame4. Nous défilons, effilons, parfilons B. Le temps nous pousse et nous le lui rendons bien. Ah î qu'il nous ferait aller plus vite si vous étiez ici! Non, certainement, vous n'y seriez pas déplacée. Où pourriez-vous l'être? Vous y seriez très aimable, très heureuse, et certainement très aimée.

27 mars 1771

Nous lisons les Mémoires de Mme de Maintenon6, qui nous impatientent à l'excès. L'auteur a de l'esprit, mais vous rappelez-vous son mauvais ton, la pesanteur de sa marche, la multiplicité et la stérilité de ses réflexions? J'en passe les trois quarts en les lisant, et ce qui reste est encore bien long;. Cet ouvrage fit beaucoup de bruit dans le temps ", parce qu'il contient beaucoup d'anecdotes qu'on ne savait pas encore. Il ne réussirait pas aujourd'hui ; le g-oût est bien plus difficile. Voltaire nous a rendu ce mauvais service, ainsi que les auteurs du dernier siècle.

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