A M. LE COMTE D'ARGENTAL
A Potsdam, ce 24 juillet 1700.
Mes divins anges, je vous salue du ciel de Berlin3 ; j'ai
1. Le marquis d'Argenson (1694- 1757). D'une famille d'hommes d'Etat, le marquis d'Argenson débuta dans la magistrature, fut ensuite nommé intendant du Hainaut et prit en 17I4 la direction des affaires étrangères. Il protégea les écrivains et les philosophes, en particulier Voltaire, dont il avait été le condisciple à Louis-le-Grand.
Le frère du marquis, le comte d'Argenson (1696-1764) fut successivement lieutenant général de police, directeur de la librairie et ministre de la guerre en 1743. H fut membre de l'Académie française et de celle des inscriptions.
2. On venait de recevoir à Paris la nouvelle de la victoire de Fontenoyquele maréchal de Saxe avait, le 11 mai, remportée sur les Anglais.
3. Voire historien : Voltaire venait d'être nommé historiographe du roi (voir page 07, note 6).
4. L'abbé (TOliret (1682-1768), avait été l'un des maîtres de Vol-
taire au collège Louis-le-Grand.
Membre de l'Académie française.
il publia l'histoire de cette compagnie (pour faire suite au livre de Pelisson), des ouvrages de grammaire et des traductions.
ô. Vers qui n'entrèrent décidément pas dans le texte définitif de la tragédie de Rome sauvée. — Frédéric II avait blâmé le second, et c'est à ce propos que Voltaire consulta l'abbé d'Olivit.
6. « Je ne vois rien là. répondit l'abbé, qui ne soit très grammatical ».
7. Charles de Ferriol. comte d'Argental (1700-1788) conseiller au parlement dePans était un des hommes dans le goût littéraire desquels Voltaire avait le plus confiance; il l'appelait volontiers son « ange gardien; » de là ce nom de « divins anges » qu'il donne souvent au comte et à la comtesse.
8. Après la mort de la marquise du Châtelet (10 septembre 1749),
passé par le purgatoire pour y arriver. Une méprise m'a retenu quinze jours à Clèves1, et malheureusement ni la duchesse de Glèves ni le duc de Nemours2 n'étaient plus dans le château. Les ordres du roi pour les relais ont été arrêtés quinze jours entiers; j'aurais dû consacrer ces quinze jours à Aurélie3 et je ne les ai employés qu'à me donner des indigestions. Je vous fais ma confession, mes anges. Enfin me voici dans ce séjour autrefois sauvage, et qui est aujourd'hui aussi embelli par les arts qu'ennobli par la gloire. Cent cinquante mille soldats victorieux, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et poète, grandeur et grâces, grenadiers et Muses, trompettes et violons, repas de Platon, société et liberté ! Qui le croirait? Tout cela pourtant est très vrai, et tout cela ne m'est pas plus précieux que nos petits soupers. Il faut avoir vu Salomon dans sa gloire; mais il faut vivre auprès de vous, avec M. de Choiseul4 et M. l'abbé de Chauvelin3. Que cette lettre, je vous en prie, soit pour eux ; qu'ils sachent à quel point je les regrette, même quand j'entends Frédéric le Grand. Je suis tout honteux d'avoir ici l'appartement de M. le maréchal de Saxe 6. On a voulu mettre l'historien 7 dans la chambre du héros.
A de pareils honneurs je n'ai point dû m'attendre Timide, embarrassé, j'ose à peine en jouir. Quinte-Curce lui-même aurait-il pu dormir, S'il eût osé coucher dans le lit d'Alexandre ?
Mais dans quel lit couchez-vous, vous autres ? Est-ce auprès du bois de Boulogne? est-ce à Plombières? est-ce
Voltaire s'était décidé à accepter les offres Batteuses de Frédéric II.
Il avait (quitté Paris le 28 juin.
1. Petite ville de la Prusse rhénane, ancienne capitale d'un duché du même nom.
2. Personnages du célèbre roman de M"" de La Fayette: la Princesse de C lève s.
?>. Aurélie. C'est la tragédie qu'il appelait encore Catilina et qui portera le titre définitif de Rt>me.
sauvée.
4. M. de Choiseul (1719-1780); le futur ministre des affaires étran-
gères : il était à ce moment maréchal de camp.
5. L'abbé de Chauvelin (1716-1770), conseiller au parlement de Paris, ardent défenseur du jansénisme, et par conséquent ennemi acharné des jésuites, qu'il attaqua dans plusieurs écrits.
6. Maurice de Saxe (1696-1750), l'illustre vainqueur de Fontenoy (1745), de Raucoux (1746) et de Lawfeld (1747), avait, après la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), rendu visite à Frédéric II.