A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
Aux Délices, 4 juin 1757.
Ma conscience m'oblige, monseigneur, de vous présenter les remontrances '* de mon parlement: ce parlement est le parterre. Je suis assassiné de lettres qui disent que Lekain5 est le seul acteur qui lasse plaisir, le seul qui se donne de la peine, et le seul qui ne soit pas payé. On se plaint de voir des moucheurs de chandelles qui ont part entière, dans le temps que celui qui soutient le théâtre de Paris n'a qu'une demi-part. On s'en prend à moi; on dit (pie vous ne faites rien en ma faveur, et on croit que je ne vous demande rien ; cependant, je demande avec instance. Je conviens que Baron6 avait un plus bel organe que Lekain, et de plus beaux yeux ; mais Baron avait deux parts; et faut-il que Lekain meure de faim, parce qu'il a
1. Il est regrettable qne Voltaire t pouvaient retarder l'enregislreai( parléavec tant do légèreté, et à i ment des lois, édits et ordonplusieurs reprises, de cet immense I nonces qui leursemblaient injustes »ays, que Montcalm défendait alors I en adressant au roi des remon
héroïquement, en dépit de l'infério rite de ses forces, contre les Anglais, à qui le traité de Paris (1763) l'attribua définitivement.
•'. Allusion au litre d'un petit poème de Moncrif.
3. Richelieu était premier gentilhomme de la chambre et c'esl à ce litre que Voltaire le sollicite en faveur d'un comédien.
V Remontrances. On sait que sous la monarchie, les parlements
trances, souvent très fières et très hardies.
5. Lekain (voir p. 76, n. 2). Dès ses débuts à la Comédie-Française.
Lekain avait eu à lutter contre le dépit et la jalousie du comité. Il n'avait pu se faire admettre dans la Société qu'au bout de dix-sept mois.
6. Baron (1653-1729) acteur célèbre, qui fit partie delà troupe de Molière, et qui créa les principaux rôles des tragédies de Racine.
VOLTAIRE
les veux petit? et la voix quelquefois étouffée? Il fait ce qu'il peut ; il fait mieux que les autres: les amateurs font des vers à sa louange ; mais il faut que son métier lui procure des chausses ; il n'a que la moitié d'un cothurne, je vous conjure de lui donner un cothurne tout entier.
J'aimerais mieux vous écrire en faveur de quelque Prussien que vous auriez fait prisonnier de guerre vers Magdebourg 1 ; mais puisqu'à présent vous êtes occupé d'emplois pacifiques, souffrez que je vous parle en faveur d'Orosmane, de Mahomet et de Gengis-kan2. Les héros doivent-ils laisser mourir de faim les héros ? On dit que vos chevaux manquent de fourrage en Westphalie et qu'on leur donne du jambon. Pour Dieu, faites donner à dîner à Lekain, tout laid qu'il est.
Vous avez dû recevoir les dernières volontés de l'amiral Byng3; les miennes sont que je vous serai attaché toute ma vie avec le plus tendre respect.
39. — A M. JEAN SCHOUVALOW *, CHAMBELLAN DE L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE, A MOSCOU.
Aux Délices, 2^ juin i~ô~.
Monsieur, j'ai recules cartes que Votre Excellence a eu la bonté de m'envoyer. Vous prévenez mes désirs, en me facilitant les moyens d'écrire une Histoire de Pierre le Grand5, et de faire connaître l'empire russe. La lettre dont vous m'honorez redouble mon zèle. La manière dont vous parlez notre langue me fait croire que je travaillerai pour mes compatriotes, en travaillant pour vous et pour votre cour. Je ne doute pas que Sa Majesté l'impératrice
1. Magdebourg. Chef-lieu de la Saxe prusienne, sur l'Elbe entre Berlin et Leipzig. Place forte redoutable. Magdebourg est aussi un des marchés les plus considérables de l'Allemagne. — Le duc de Richelieu prit en effet le commandement de l'armée du Hanovre qui occupait la région située à l'ouest de Magdebourg quelques temps après.