A M. LE COMTE D'ARGENTAL
2 décembre 1707.
Ne pourriez-vous point, mon cher ange, faire tenir à M. L. de B. l la lettre que je vous écris? vous me feriez grand plaisir. Serait-il possible qu'on eût imaginé que je m'intéresse 2 au roi de Prusse? J'en suis pardieu bien loin. Il n'v a mortel au monde qui fasse plus de vœux pour le succès des mesures présentes. J'ai goûté la vengeance de consoler un roi qui m'avait maltraité ; il n'a tenu qu'à M. de Soubise 3 que je le consolasse davantage. Si on s'était emparé des hauteurs que le diligent Prussien garnit d'artillerie et de cavalerie, tout était fini. Le général Marschall ; entrait de son côté dans le Brandebourg. Nous
rents recueils, et que la matière de ces médailles en faisait des objets d'un prix trop élevé pour qu'il en pût accepter le présent : on voit que le comte passa outre à ce refus que Voltaire lui opposait par discrétion.
1. .V. L. de B. L'abbé de Bernis » i7iô-i7o'4). Poète aimable et précieux, il sut plaire à M »■ de Pompadour et fit une rapide fortune.
Nommé membre de l'Académie française à vingt -neuf ans il obtint l'ambassade dé'Venise puis le chapeau de cardinal et arriva en 1766 au ministère des affaires étrangères, qu'il quitta en 1708 pour céder la place à Choiseul. A ce moment Voltaire, réconcilié avec Frédéric, essayait d'amener un rapprochement entre le roi de Prusse et la cour de France, mais le ministre n'avait pas fait aux ouverture- du poète l'accueil qu'il en attendait.
2. Que je m'intéresse au roi de Prusse. On reprochait à Voltaire
son voyage à Berlin, son amitié pour Frédéric et l'insouciance qu'il manifestait dans des lettres récentes .111 sujet de nos revers. Il faut cependant convenir que Voltaire était dans le vrai quand il préférait l'alliance prussienne à celle de l'Autriche. Mais l'influence de Mme de Pompadour, dévouée a l'Autriche, était toute-puissante.
:;..!/. de Soubise (171Ô-1787). Cet homme de guerre commandait les troupes alliées au commencement de la guerre de Sept ans. Il se fit battre à Rosbacb le 5 novembre 17Ô7 par Frédéric, que de récents desastres avaient un instant abattu.
Le roi de Prusse avait en effel garni les hauteurs de Rosbacb de canons qui furent démasqués au moment où l'armée prussienne changeant subitement de froid attaquait parle liane les troupes françaises.
\. Général autrichien chargé d'occuper la route de Berlin.
DO
voilà renvoyés bien loin, avec une honte qui n'est pas courte. Figurez-vous que, le soir de la bataille, le roi de Prusse, soupant dans un château voisin chez une bonne dame, prit tous ses vieux draps pour faire des bandages à nos blessés. Quel plaisir pour lui ! que de générosités adroites, qui ne coûtent rien et qui rendent beaucoup î et que de bons mots, et que de plaisanteries ! Cependant je le tiens perdu, si on veut le perdre et se bien conduire. Mais qu'en reviendra-t-il à la France ? de rendre l'Autriche plus puissante que du temps de Ferdinand II ', et de se ruiner pour l'agrandir. Le cas est embarrassant. Point de Famine2 quand on nous bat et qu'on se moque de nous; attendons des hivers plus agréables. Bonsoir, mon divin ange.
Nota hene que ce que j'ai confié à M. L. de B. prouve que le roi de Prusse était perdu, si on s'était bien conduit. Ce n'est pas là chercher à déplaire à Marie-Thérèse3, et ce que j'ai mandé méritait un mot de réponse vague, un mot d'amitié.