A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND K
Aux Délices, 12 janvier 1709.
Libre d'ambition, de soins et d'esclavage, Des sottises du monde éclairé spectateur,
Il se garda bien d'être acteur,
Et fut heureux autant que sage.
Il fuyait le vain nom d'auteur; Il dédaigna de vivre au temple de Mémoire,
Mais il vivra dans votre cœur :
C'est sans doute assez pour sa gloire.
Los fleurs que je jette, madame, sur le tombeau de 110-
1. Ferdinand II (1578-1637). Petitneveu de Charles-Quint, roi de Bohême en 1617, et empereur en 1619. Les généraux Tillv el Wallenstein lui assurèrent la victoire dans la première période de la guerre de Trente ans.
2. F anime. Nom qui désigne ici la tragédie de Zalime (voir page ms note 1).
:!. Voltaire se heurtail à l'influence toute-puissante de M"" de Pompadour dévouée à
l'Autriche: il soutenait avec raison que la politique belliqueuse de la favorite était contraire à toutes nos traditions. L'abbé de Bernis fut obligé de le reconnaître lui-même quelques mois après. Il faut cependant avouer que Frédéric II, par ses nombreuses défections, avait fait tout le nécessaire pour décourager les partisans d'une alliance avec la Prusse.
',. Voir, page 170, la lettre à laquelle répond celle de Voltaire.
VOLTAIRE. '.M
Ire ami Formont1, sont sèches et fanées comme moi. Le talent s'en va; l'âge détruit tout. Que pouvez-vous attendre d'un campagnard qui ne sait plus que planter et semer dans la saison ? J'ai conservé de la sensibilité, c'est tout ce qui me reste, et ce reste est pour vous ; mais je n'écris guère que dans les occasions.
Que vous dirais-je du fond de ma retraite ? Vous ne me manderiez2 aucune nouvelle de la roue de fortune sur laquelle tournent nos ministres du haut en bas, ni des sottises publiques et particulières. Les lettres qui étaient autrefois la peinture du cœur, la consolation de l'absence et le langage de la vérité, ne sont plus à présent que de tristes et vains témoignages de la crainte d'en trop dire, et de la contrainte de l'esprit. On tremble de laisser échapper un mot qui peut être mal interprété. On ne peut plus penser par la poste3.
Je n'écris point au président Hénault, mais je lui souhaite, comme à vous, une vie longue et saine. Je dois la mienne au parti que j'ai pris. Si j'osais, je me croirais sage, tant je suis heureux. Je n'ai vécu que du jour où j'ai choisi ma retraite; tout autre genre de vie me serait insuqportable. Paris vous est nécessaire; il me serait mortel ; il faut que chacun reste dans son élément. Je suis très fâché que le mien soit aussi incompatible avec le vôtre, et c'est assurément ma seule affliction.
Vous avez voulu essayer de la campagne ; mais, madame, elle ne vous convient pas. Il vous faut une société de gens aimables, comme il fallait à Rameau 4 des connaisseurs en musique. Le goût de la propriété et du travail est d'ailleurs absolument nécessaire dans des terres. J'ai de très vastes possessions que je cultive. Je fais plus de cas de votre appartement que de mes blés et de mes pâturages : mais ma destinée était de finir entre un semoir, des vaches et des Genevois.
Ces Genevois ont tous une raison cultivée. Ils sont si
i Sur Formont, voir p. 21, note 1. I vent, elle aussi, que les lettres soient
y.. Entendez : quand même je vous décachetées el lues à la poste. prierais de m'en donner. ',. Voir, sur Rameau, la note 2 de
:!. Mrae Du Deffand se plaint sou- 1 la page ao3.
raisonnables qu'ils viennent chez moi, et qu'ils trouvent bon que je n'aille jamais chez eux.
Voilà ma vie, madame, telle que vous l'avez devinée, tranquille et occupée, opulente et philosophique, et surtout entièrement libre. Elle vous est absolument consacrée dans le fond de mon cœur, avec le respect le plus tendre et l'attachement le plus inviolable.