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A la suite de la défaite de Ramillies, l'armée française

sur le mauvais succès de Catalogne, c'est que vous en êtes sorti heureusement ; car j'avoue que, depuis quelque temps, je commençois à être bien inquiet de vous ; mais je le suis encore du côté de la Castille et delà manière dont vous y rentrerez. Pour l'affaire de Flandres, on ne peut s'en consoler qu'au pied de la croix; elle est si étonnante, si peu débrouillée et ses suites si fâcheuses, que je n'en saurois parlera Les ennemis nous ont dérobé et leurs marches et les mouvements de leurs troupes pendant le combat, en sorte qu'ils ont écrasé la droite de notre cavalerie et ont fait par là le trou, ce qui a obligé l'armée de se retirer, et le désordre s'y est mis la nuit. Vous saurez toutes ces choses apparemment ; ainsi je ne vous en parle pas davantage, et, pour la bataille, je ne la comprends pas encore entièrement.

Le côté d'Italie donne quelque consolation, et, malgré les secours venus au prince Eugène, M. de Vendôme garde si bien les en virons du lac de Garde et les bords de l'Adige qu'il assure que les ennemis ne pénétreront point par ce côté-là et que le siège de Turin se fera en tranquillité ^. Il faut encore un coup mettre notre confiance en Dieu et espérer qu'il ne nous abandonnera pas tout à fait. Je vais recommencer présentement à vous écrire plus régulière-

s'étant retirée en désordre du côté de Gand, Marlborough s'était emparé sans coup térir de Louvain, Bruxelles, Malines, Lierre, etc. , et avait occupé tout le Brabant.

1. Voyez le récit des Mémoires de Saint-Simon, édition Boislisle, tomeXIII, p. 191 et suivantes, et le commentaire qui y est joint.

2, On verra plus loin que ses espérances furent déçues.

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ment, étant en état de le faire sans avoir recours aux courriers, dont je ne sais pas toujours le départ.

Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos lettres ; j'espère en avoir bientôt et je l'attends avec impatience, étant toujours ravi de recevoir des marques de votre amitié et de vous en donner de ma tendresse fraternelle.

Louis.

J'oubliois de vous dire ce que vous savez déjà apparemment, qui est qucM""" la duchesse de Bourgogne est grosse de près de deux mois ; je souhaite d'en apprendre bientôt autant de la reine d'Espagne.

A Meudon, le 29 août 1706.

Il y a bien longtemps, à ce qu'il me semble, que je ne vous ai écrit, mon très cher frère ; mais il y a encore plus que je n'ai reçu de vos lettres. Je n'en puis attribuer la cause qu'aux mouvements où vous avez été depuis la fin du mois dernier et aux occupations que vous fournit la guerre que vous faites ; car je crois que vous avez toujours la même amitié pour moi que j'en ai pour vous.

J'ai eu beaucoup de joie du bon commencement de votre campagne, des marques de fidélité de vos sujets de Castille, de celles de crainte qu'ont donné

les Portugais, et du recouvrement de Madrid K lime semble que, parles nouvelles d'hier-, votre situation étoit encore meilleure, et j'espère que les affaires continueront de même et que Dieu nous protégera.

Vous aurez su la prise de Menin '^ et l'assemblée de l'armée du Roi près de Lille. Vous savez aussi sans doute la marche du prince Eugène pour secourir Turin, à ce que l'on croit, et celle de M. le duc d'Orléans pour l'empêcher, La suite du siège s'avance toujours et on attend incessamment la prise de la demi-lune. Vous saurez aussi la rupture des conférences de Hongrie et que les hostilités ont recommencé. Il y a de plus que l'on croit que le roi de Suède marche en Saxe, ce qui ne laisseroit pas de vous soulager en obligeant plusieurs princes d'Allemagne de retirer leurs troupes chez eux. Pour la grande flotte ennemie, on prétend qu'elle est enfin en mer du 24 mars; on ne sait encore où elle va, et on est préparé partout pour tâcher de la bien recevoir.

Le Roi fut hier entendre la messe dans l'église des Invalides, qui est entièrement achevée ; il ne se peut rien voir de plus beau ; elle est peinte par plusieurs habiles gens ; elle est d'une si belle propor-

L L'armée anglo-portugaise, commandée par lord Galloway et le marquis das Minas, était entrée dans Madrid le 24 juin ; mais, moins de deux mois après, le marquis de Mejorada y rentra avec des troupes espagnoles, et la reine, qui s'était i-etirée àBurgos, y revint peu après.

2. Voir ces nouvelles dans le Journal de Dangeau. tome XI, p. 190-192.

o. Cette ville, où commandait M. de Caraman.s était rendue à Marlborough le 23 août.

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lion qu ou ne s'aperçoit point en dedans de son excessive hauteur, ainsi qu'on le fait en dehors ' .

Le voyage de Fontainebleau, où le Roi devoit aller après-demain, a été remis tout d'un coup à la fin du mois prochain. M™" la duchesse de Bourgogne y devoit aller en bateau ; mais on a trouvé ce voyage hasardeux pour elle, vu sa délicatesse, et elle n'ira point. Le Roi y sera moins qu'à l'ordinaire; je n'irai qu'en même temps (jue lui ; mais Monseigneur et mon frère de Berry iront toujours après-demain et y attendront le Roi.

Voilà en général les nouvelles du dehors et du dedans ; donnez-nous-en bieuLùt de capables de faire oublier celles que nous avons eu à supporter depuis quelque temps. Conservez-moi toujours votre amitié et soyez persuadé, mon très cher frère, que personne ne vous est plus tendrement ni plus sincèrement attaché que moi.

Louis.

LXXXVIIL

A LA REINE D'ESPAGNE

A Meuclon, le 29 août 1706.

Si j'ai longtemps gardé le silence, Madame, pendant les malheurs arrivés depuis quelques mois,

1. Le Mercure de septembre, p. 256-270 et 351-355, a donné une description de l'église des Invalides que Mansart venait d"achever,et un récit de la visite du Roi ; ces deux passages ont été donnés en note par les éditeurs du Journal de Dangeau.

ce n'est pas que je ne les aie vivement sentis. Le tendre attachement que j'ai pour le roi mon frère et pour vous, Madame, si je l'ose dire, me causoient une peine qui faisoit que je ne savois comment les joindre aux vôtres. Mais il n'est plus temps de se taire lorsque Dieu nous rend sa protection et que le roi d'Espagne, faisant reculer ses ennemis, rentre dans sa capitale, éprouve la fidélité de ses sujets et fait voir à l'Archiduc qu'il n'est pas si aisé de le détrôner qu'il se l'étoit figuré.

J'espère que les suites répondront aux commencements et que tout tournera à votre satisfaction, à celle du roi d'Espagne et à la mienne, qui sera toujours fondée sur la vôtre.

Nous attendons toujours d'heureuses nouvelles de Castille, et moi en particulier, qui en ai plus de raisons que personne.

Conservez-moi toujours. Madame, quelque part dans l'honneur de votre amitié ; personne ne la mérite mieux que moi par celle que j'ai pour vous, qui ne peut être plus vive ni plus sincère.

Louis.

A. Versailles, le 19 septembre 1706.

Vous aurez su apparemment déjà, mon très cher frère, le malheur arrivé devant Turin, les blessures de M. le duc d'Orléans et celle de M. de Marcin, que

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Ton croit mort à présent'. Je crois que vous n'avez pas moins ressenti ces choses qu'on l'a fait ici; mais, si les vivres n'étoient pas dérangés, on pourroit encore réparer ces accidents en se reportant en avant et rej^agnant le côté du Milanois. (l'est ce que nous apprendront les nouvelles que nous attendons avec impatience ' ; car il y a plusieurs jours qu'il n'en est venu, dépendant la victoire que remporte M. de Alédavy ' sur le prince de liesse, qui a été complète, quoique inférieur en nombre^, pourroit donner (juclque répit et arrêter le prince Eugène, en attendant qu'on put refaire les démarches dont j'ai parlé. C'est ce dont le temps seul pourra nous éclaircir. Vous regretterez sans doute en particulier, et moi aussi beaucoup, le pauvre maréchal de Marcin ; car je le compte pour mort. Je ne crois pas qu'il y eût

1. L'armée qui assiégeait Turin sous les ordres du duc d'Orléans, du maréchal de Marcin et du duc de la Feuillade, fut battue le 6 septembre par le prince Eugène sous les murs de la ville et contrainte de se retirer ; le duc d'Orléans reçut une balle dans le pied, et M. de Marcin, grièvement blessé aux reins, tomba aux mains des ennemis et mourutdeux jours après. .

2. Contrairement à l'avis du duc d'Orléans, l'armée française, au lieu de se retirer vers le Milanais, afin d'inquiéter les derrières du prince Eugène, fit sa retraite sur Pignerol et les passages des Alpes [Mémoires de Saint-Simon, édition Boislisle,tome XIV, p. 40-73).

.3. Jacques-Léonor deGrancey, comte de Médavy, plus tard maréchal de France ; il commandait un corps séparé dans le Milanais.

4. La bataille se donna le 9 septembre près de Castiglionedelle-Stiviere, que le prince de Hesse-Cassel (plus tard roi de Suède) assiégeait avec douze mille hommes ; M. de Médavy fut fait en l'écompense chevalier du Saint-Esprit.

un plus honnête homme; vous le connoissiez assez sans qu'il soit besoin de vous en faire l'éloge ^

Les ennemis ont passé l'Escaut en Flandre et, après la prise de Dendermonde, vont faire le siège d'Atlî, à ce que l'on croit. On dit que, du côté d'Allemagne, le prince de Bade avoit passé en-deçà du Rhin et qu'il vouloit venir attaquer les retranchements de la Lauter ; on en attend aussi des nouvelles.

Le Roi n'ira point du tout à Fontainebleau cette année à cause de M"^la duchesse de Bourgogne, qui, par parenthèse, continue àse bien porter. Celame fait espérer que sa grossesse finira heureusement ; sans cela, la suppression du voyage de Fontainebleau m'auroit t'ait bien de la peine, et je n'aurois pas encore été fâché d'y aller pour quelque temps. Monseigneur et mon frère de Berry, qui y sont depuis près de trois semaines, en reviendront samedi prochain 25 du mois.

Je crains que vous n'ayez été bien longtemps, mon cher frère, sans recevoir de mes lettres ; si cela est, le contre-temps d'Orry en aura été la cause '^. Je

1 . C'était, disait Saint-Simon, « un extrêmement petit homme, grand parleur, plus grand courtisan, ou plutôt grand valet, tout occupé de sa fortune, sans toutefois être malhonnête homme, dévot à la flamande, plutôt bas et complimenteur à l'excès que poli,... esprit futile, léger, de peu de fonds, de peu de jugement, de peu de capacité, dont tout l'art et le mérite alloit à plaire. » Il avait été ambassadeur à Madrid au début du règne de Philippe V.

2. Orry, envoyé en Espagne pour organiser les finances et le service de l'intendance des armées, s'était rendu odieux à tout le monde par ses hauteurs, sa brutalité et surtout « le

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souhaite que les premières qui viendront de vous nous apprennent tle bonnes nouvelles; nous en avons besoin. Adieu, mon très cher frère, aimez-moi toujours et soyez persuadé de ma véritable tendresse, qui se conlinuera toute ma vie.

Louis.

A Versailles, le 24 octobre 1706.

Il me semble qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mon très cher frère, et que je n'ai reçu aussi de vos lettres. J'espère que présentement que vous êtes plus fixé que vous ne l'avez été depuis près d'un an, vous serez aussi plus régulier à me donner de vos nouvelles. Les derniers succès que le duc de Berwick a eus contre les ennemis m'ont fait beaucoup de plaisir' ; ils verront qu'il ne leur est pas si aisé qu'ils le pensent d'établir l'Archiduc en Espagne et que vos sujets de Castille ont pour vous

mensonge continuel dont, en toutes sortes d'affaires, il faisoit une profession ouverte ». Etant venu à Paris pour solliciter des secours d'argent, le gouvernement espagnol demanda qu'on ne le renvoyât pas ; Louis XIV fit alors examiner sa gestion et manqua de le faire pendre pour ses concussions [Mémoires de Saint- Si/non, tome XIII, p. 441-443).

1. Le 22, il était arrivé à Versailles un courrier du duc de Berwick annonçant la prise de Cuenca et d'Orihuela sur les troupes de l'Archiduc et la conquête presque totale du royaume de Valence.

un attachement auquel ils ne s'attendoient peut-être pas. Je prends part aussi à la satisfaction que vous avez présentement apparemment de vous retrouver auprès de la Reine. Je souhaite que nous en voyons bientôt les effets.

Il y a apparence que la campagne sera finie en Flandre par le siège d'Atli, et il ne paroît pas que les ennemis y veuillent rien entreprendre davantage.

Pour le côté d'Italie, on est présentement dans l'attente de ce qui y doit arriver, et on dit que M. le duc d'Orléans assemble son armée, dans les premiers jours du mois prochain ; apparemment qu'on pourra voir alors le tour que les affaires y prendront ; je prie Dieu qu'il soit bon.

Adieu, mon très cher frère, conservez-moi toujours votre amitié et soyez toujours persuadé de ma tendresse.

Louis.

A Versailles, le 14 novembre 1706.

J'ai reçu depuis quelques jours, mon très cher frère, deux de vos lettres, l'une du 26 du mois passé et l'autre du 3 de celui-ci. J'ai vu avec plaisir que vous recommenciez cette régularité que vous m'aviez promise, et je tâcherai de mon côté à être aussi exact que je le dois à l'égard d'un frère que j'aime aussi tendrement.

AU UOI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 163

Je comprends aisément le contentement que vous avez ressenti en vous rejoignant avec la reine ; j'ai appris aussi qu'elle n'en avoit pas eu un moindre. Je vous assure que j'y prends une part très sensible et que je vous en félicite de tout mon cœur. Plût à Dieu que nous en voyons les elïets dans neuf mois ! J'espère que dans deux M'"" la duchesse de Bourgogne sera accouchée et que cela ira aussi bien que sa grossesse a été jusqu'ici.

Il me paroît que les affaires d'Espagne sont dans une très bonne situation ; je souhaite que les troupes nouvelles qui arrivent et arriveront, à ce que Ton dit, en Portugal n'y apportent aucune altération.

La campagne est finie en Flandres, et en Allemagne aussi, ou bien près. L'armée cependant n'est pas encore pourtant séparée ; du moins je ne l'ai pas ouï dire. Pour en Italie, vous savez qu'on a aussi pris le parti de mettre en quartiers d'hiver et que la tentative d'y rentrer, déjà excessivement difficile, est devenue impossible pour le temps présent depuis la perte d'Alexandrie ^ M. le duc d'Orléans est arrivé ici lundi dernier 8^ du mois "^ ; il faut espérer

1. Alexandrie s'était rendue au pi'ince Eugène le 31 octobre, après quelques jours seulement de siège. Les bourgeois forcèrent le gouverneur espagnol, M. de Colmenero, à capituler. Sans leur intervention, l'armée assiégeante aurait été noyée en grande partie par un débordement subit du Tanaro et de la Bormida, qu'elle ne put éviter qu'en entrant en toute hâte dans la ville.

2. Il était resté à Grenoble, à cause de sa blessure. Saint- Simon a raconté le voyage dans cette ville de M™" d'Argenton, maîtresse du prince, et le mauvais effet que cette escapade avait produit sur le Roi [Mémoires, tome XIV, p. 86-88).

qu'au printemps on réussira mieux qu'on n'auroit j)u le faire à présent.

Je crois que je ne vous ai point parlé du voyage que l'électeur de Cologne^ a fait ici. Il étoit dans le dessein d'aller à Rome, pour y être consacré des mains du Pape même ; mais le changement des affaires a fait aussi changer son dessein. Il me paroit qu'il n'a pas perdu à venir ici et qu'on a eu de lui une meilleure idée après l'avoir vu qu'on avoit auparavant sur de simples rapports ; il a de l'esprit ; il est fort vif, fort zélé pour les intérêts du Roi et pour tout ce qui regarde son service. Il m'a parlé de très bon sens sur la paresse et la négligence des officiers et sur les réformes qu'il espéroit faire dans le clergé de ses diocèses ~, disant qu'il alloit à Rome pour y chercher une autorité plus puissante que la sienne seule ; il a été fort édifié du clergé de France.

Le Roi s'en est très bien accommodé, et il a paru qu'il étoit très content du traitement qu'il a reçu ici et du Roi et de toute la Cour ; il étoit incognito sous le nom de marquis de Franchimont. Il a vu tout ce qu'il y avoit à voir; il a été à la chasse du Roi dans le parc de Marly ; il a dîné à Meudon avec Monseigneur ; il a été même un soir dans le cabinet du Roi et n'a paru nullement embarrassé^ ; je le crois fort aisé à vivre.

1. Joseph-Clément de Bavière, frère cadet de l'électeur de Bavière, et beau-frère du Dauphin.

2. Outre l'archevêché de Cologne, il avait aussi 1 évêché de Liège.

3. Les Mémoires de .Sourc/ies, tome X, p. 196, racontent une anecdote sur cette soirée dans le cabinet du Roi. Saint-

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Vous aurez su apparemment raecidenl de mou frère de Berry et l'abcès qui lui étoit venu à la joue à force de tirer cet été; on a été obligé de le percer, et il a été longtemps à guérir * ; cela est, Dieu merci ! fini présentement ; il en sera quitte pour une petite cicatrice auprès de l'oreille et être quelques mois sans tirer du fusil ; mais, comme il aime extrêmemement la cbasse, il tire du pistolet et le tient à deux mains, el il le fait mieux que je n'aurois cru.

Voilà à peu près, mon très cher frère, tout ce que je sais. Aimez-moi toujours et soyez persuadé de ma tendresse, qui ne peut être plus sincère.

xcn.

A Versailles, le 28 novembre 1706.

Vous ne pouvez pas douter, mon très cher frère, qu'au milieu des malheurs qui nous sont arrivés, je n'aie vivement senti que la plus grande partie tomboit sur vous et pour le présent et pour la suite. Vous savez la tendresse que j'ai toujours eue pour

Simon [Mémoires, tome XIV, p. 1001 a fait ainsi son portrait : « Il étoit blond avec une fort grosse perruque et assez longue, cruellement laid, fort bossu par derrière, un peu par devant, mais point du tout embarrassé de sa personnne ni de son discours. Il prit tout à fait bien avec le Roi. »

1. Dangeau raconte toutes les phases de cette indisposition [Journal, tome XI, p. 223-225 et 227-229).

VOUS, et je VOUS assure que je n'oublie ni n'oublierai jamais cette étroite amitié qui nous a toujours unis depuis l'enfance, que vos intérêts, après ceux de la France, sont les premiers chez moi, et qu'en tout ce qu'il dépendra de moi je contribuerai à les ménager, autant que la malheureuse situation où cette campagne nous a mis le pourra permettre. Quant au temps présent, la face des affaires est changée par le refus que l'Angleterre et la Hollande ont fait aux propositions d'ouvrir des conférences publiques pour la paix ; il faut espérer que le Dieu de paix punira ces nations qui ne veulent que la guerre et que, nous rendant le sort des armes plus favorable, la paix, lorsqu'il en sera question, deviendra plus avantageuse pour nous qu'elle auroit été cet hiver, après les pertes que nous avons souffertes. J'ai compris aisément la peine qu'a dû vous causer l'idée d'un démembrement de quelqu'un de vos Etats \ et j'ai été ravi en même temps de voir la résignation avec laquelle vous vous soumettiez de tout à la volonté divine. Plus on est élevé et plein d'un sang illustre et plus on est touché de faire de pareils sacrifices; mais aussi, d'un autre côté, le mérite en est d'autant plus grand. Je prie Dieu qu'il accepte votre soumission et que, par des coups de sa main toute-puissante, il vous en délivre tout à fait.

Vous apprendrez sans doute avec autant d'éton-

1. C'était Amelot, qui avait l'éussi à amener Philippe V à consentir à abandonner certaines parties de la monarchie espagnole [Philippe V et la Cour de France, tome I, p. 272 et suivantes).

nement qu'on Ta su ici que la paix a été conclue entre le roi de Suède, le roi Auguste et le roi Stanislas et publiée en Saxe le IJ de ce mois ^ Voici les principales conditions de ce traité, où l'on peut dire que le roi de Suède a donné la loi :

Le roi Auguste renonce absolument à la couronne de Pologne et au titre même, à la réserve de celui de roi, qu'il conserve sa vie durant ; — ilreconnoit le roi Stanislas pour légitime roi de Pologne ; — il abandonne l'alliance des Moscovites ; on dit même qu'il donne au roi de Suède de ses troupes pour servir contre eux ; — il relâche les deux princes Jacques et Constantin Sobieski - et remet entre les mains du roi de Suède le général Patkul, auteur de cette guerre et né sujet de ce roi "^ ; — il casse et annule tout ce qu'il a fait depuis près de trois ans et les charges qu'il a remplies, en sorte qu'il est à la disposition du roi Stanislas d'y continuer ceux qui y sont ou de les changer.

1. Cette paix, conclue le 12 novembre, à Altranstadt, mettait lin aux dissentiments des deux prétendants à la couronne de Pologne et à l'ingérence des Suédois et des Russes dans les affaires de ce royaume. Les Mémoires de Sourches (tome X, p. 227-228) ont reproduit un résumé des divers articles, qui est assez conforme à celui que va donner le duc de Bourgogne.

2. Les deux fils du roi Jean Sobieski et de sa femme Marie d'Arquien ; le roi Auguste les retenait comme otages.

3. Jean-Reinhold Patkul, livonien, avait essayé de soustraire sa patrie à la domination suédoise ; condamné à mort, il avait réussi à se sauver et s'était réfugié en Saxe, où Auguste II le prit comme conseiller. Il fut le principal instigateur de la lutte de ce roi contre Charles XII. Livré à celui-ci en vertu du traité, il fut roué et écartelé.

Cette nouvelle a d'autant plus surpris qu'il n'y avoit pas longtemps qu'on avoit la confirmation de la défaite des Polonois du roi Stanislas et de six mille Suédois, qui étoient quasi tous demeurés sur le champ de bataille ou prisonniers, le 21 du mois passé, et où le roi Auguste étoit en personnel

L'armée du roi de Suède doit hiverner en Saxe, et on lui livre quelques places jusqu'à l'entière exécution du dit traité. Ce qui est fort à craindre, c'est qu'il ne soit préjudiciable à la religion catholique ; car le roi de Suède est très zélé dans la sienne et tous les protestants d'Allemagne, joints à lui avec l'Angleterre et la Hollande, l'emporteroient bien sur tous les catholiques, qui, malheureusement encore, sont très divisés entre eux. Dieu nous veuille préserver de ce mal ; car ce seroit le pire de tous.

Il n'y a pas grandes nouvelles au delà de celles que je viens de vous dire, toutes les armées étant présentement en quartiers d'hiver. Asti est rendu ; mais Tortone se défend toujours à merveille.

Adieu, mon très cher frère, faites bien des eomipliments à la reine de ma part e.t conservez-moi votre tendresse, étant toujours persuadé de la sincérité de la mienne.

Louis.

1. Bataille de Ralisch, gagnée le 21 octobre par Auguste II sur larmée suédoise et polonaise du général Mardeteld.

AU ROI d'eSP.VGNE PHILIPPE V. 169

A Versailles, le 26 décembre 170G.

Il y a déjà quelque temps que l'on savoit ici l'arrivée de la flotte ennemie à Lisbonne et qu'une partie avoit été rejetée en Flandre par la tempête ou même avoit péri, ce qui aura diminué les secours qu'elle a portés en Portugal. Il est certain que, dans la situation présente, il est très important de vous soutenir en Espagne et de chasser les ennemis des provinces qu'ils y occupent. Il me paroît que le Roi pense de même, et je crois qu'il n'oubliera rien de ce qu'il pourra faire pour y contribuer. J'ai été ravi d'apprendre que vous vous étiez enfin forcé à parler et à faire paroître au dehors ce qu'il y a de bon en vous, mais que vous gardez trop au dedans. Vous activez de plus en plus par là l'amitié des gens affectionnés à votre service et à vous, et les malintentionnés seront obligés de se cacher ou même de changer, lorsqu'ils verront leurs premières espérances perdues. Il est bon que vous décidiez dans les conseils^ ; il m'a paru néanmoins, pour la résolution que vous aviez prise d'appliquer à votre profit pour un an les domaines de votre couronne

1. Voyez l'extrait d'une lettre de la princesse des Ursins à M"^ de Maintenon, dans Philippe V et la Cour de France, t. I, p. 276.

170 LETTRES DU Dl C DE BOURGOGNE

aliénés, qu'elle étoit un peu prompte dans une chose où la conscience, la justice et la politique ne cadroienl pas peut-être avec cette résolution ^ ; du moins je vois des gens raisonner ainsi en ce pays-ci. J'excepte des deux premières raisons les aliénations dont les titres ne sont pas valables. On craint que vous n'aliéniez par là bien des gens qui vous seroient attachés, et que cette démarche, bien loin de rétablir vos affaires, n'y apporte un notable préjudice. Je vous parle ici comme je le pense, et des gens sensés et de bien le pensent avec moi. Pardonnez ma sincérité ; mais je ne dois pas me taire pour un frère que j'aime tendrement et dont le salut et les intérêts me sont infiniment chers. Je prie Dieu qu'il vous éclaire et dans cette affaire et dans les autres, afin que vous vous conduisiez en tout pour sa gloire et le bien des États qu'il vous a confiés. Encore un coup, pardonnez à ma franchise et soyez persuadé qu'elle part de ma tendresse fraternelle et de cette amitié que j'ai toujours eue pour vous, à laquelle je vous conjure, mon très cher frère, de correspondre toujours par une pareille ; rien ne m'est plus précieux en ce monde. Faites bien mes compliments à la reine ; je crois que, la première fois que je vous écrirai, je vous manderai des nouvelles des couches de M™^ la duchesse de Bourgogne : sa bonne santé me fait espérer qu'elles seront heureuses.

Louis.

1. Eu disant cela, le duc de Bourgogne n'était que le reflet de l'opinion de Louis XIV : ibidem, p. 280.

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 171

A Versailles, le 3 janvier 1707.

Vous ne cloutez pas, mon cher frère, qu'au corameiiccment de cette année je ne renouvelle mes vœux ordinaires et que je ne vous y souhaite plus de prospérités que vous n'en avez eu jusqu'ici; je l'espère de la honte de Dieu et qu'après nous avoir été plus favorahle, il nous donnera enfin la paix telle que nous la pouvons désirer, et rahattra l'ori^ueil de nos ennemis.

J'ai regardé la prise d'Alcantara ^ comme un coup d'une très grande importance ; le marquis de Bay qui l'a exécuté est galant homme et vous a certainement en cette occasion rendu un grand service. Je crois que, si Shovell ~ remharque, comme l'on le dit ici, ses troupes pour les porter en Valence, les Portugais ne seront pas sans quelque sorte de crainte.

On dit que les Irouhles augmentent en Ecosse au sujet de l'union des deux royaumes ^ et qu'il y a

1. Cette ville a été prise, au milieu de décembre, par escalade par les troupes du marquis de Bay.

2. Clowdisley Shovell, né en 1650, était amiral de l'escadre blanche anglaise depuis 1701 ; il mourut à la fin de 1707 dans un naufrage aux îles Scilly.

3. L'acte d'union des deux royaumes d'Angleterre et d'Ecosse en un seul sous le nom de Grande-Bretagne, avec un seul parlement et l'égalité complète de tous les droits pour les Écossais

même des montagnards qui ont pris les armes ; on prétend que les membres du Parlement sont gagnés par la cour pour passer cet acte, mais que le gros de la nation n'y consentira jamais.

On a eu aussi des nouvelles de rentre\Tie du roi de Suède et du roi Auguste, qui s'est passée avec de grandes marques d'amitié réciproque et de longues conférences de la part des deux rois ^ ; je ne sais quelles suites elles auront ; c'est une matière à raisonnements.

Le courrier du duc de Berwick, étant sur le point de partir, sera chargé de cette lettre que je finirai pour ne le pas retarder, vous assurant, mon très cher frère, que ma tendresse pour vous ne sera pas moindre cette année qu'elle a été les dernières et vous priant de me continuer pareillement la vôtre qui m'est si chère.

Louis.

M™® la duchesse de Bourgogne n'est point encore accouchée ; mais je crois que cela ne tardera pas. Je crains assez qu'elle n'ait une fille ; il en sera ce que Dieu voudra.

comme pour les Anglais, avait été signé le 2 août 1706 ; mais le parlement d'Ecosse consentit seulement au commencement de 1707 à être abrogé, et l'union fut ainsi consommée. 1. Mémoires de Sourc/ies, tome X, p. 240.

AU ROi D ESl'AGNE l'IlILIPl'E V. 173

A LA RELN'E D'ESPAGNE.

A Versailles, le H janvier 1707.

Je suis toujours ravi, Madame, au commencement de Tannée, puisque ce temps me fournit une occasion de vous faire ressouvenir du tendre attachement que j ai pour vous (pardonnez-moi ce terme, s'il vous plaît), en vous renouvelant les souhaits que l'on a accoutumés de faire en ces occasions. Bien des gens vous en feront de pareils ; mais je vous conjure d'être persuadée qu'il n'y en aura pas un qui vous les fasse plus sincèrement que moi, et pour votre contentement particulier, et pour le bien général de vos affaires. J'ai été ravi de la prise d'Alcantara, et j'espère que celte année, pleine de meilleurs succès, nous donnera une paix glorieuse et heureuse.

Je crois que j'aurai bientôt encore une occasion de vous écrire au sujet de l'accouchement de M"° la duchesse de Bourgogne, qui doit être présentement bien proche ; mais permettez-moi en attendant. Madame, en vous assurant de la parfaite amitié que j'ai pour vous, de vous demander la continuation de la vôtre, comme de la chose du monde qui m'est la plus précieuse.

Louis.

A Versailles, le 8 janvier 1707.

Je ne m'étois pas trompé, mon très cher frère, la dernière fois que je vous ai écrit, quand je vous ai dit que je ne le ferois plus sans vous donner nouvelles de raecoueliement de M™^ la duchesse de Bourgogne'. Il a plu à Dieu de me redonner un fils, ce matin 2, qui se porte parfaitement bien, et la mère aussi. Elle n'a été que trois quarts d'heure malade, et elle n'a pas été dans les grandes douleurs plus d'un gros demi-quart d'heure. Tout s'est passé si heureusement qu'on n'osoit pas l'espérer comme il est arrivé. Je ne doute pas que cette nouvelle ne vous fasse bien de la joie et que vous ne preniez part à celle que je ressens et que le Roi, Monseigneur et tout le monde ressentent. Je vous assure que je prends part aussi à la vôtre et que je vous en souhaite bientôt autant et en aussi peu de temps et aussi heureusement. Je ne vous dirai pas beaucoup de choses davantage, finissant par vous demander toujours la continuation de votre amitié et vous assurer de la tendresse de la mienne.

Louis.

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