Dangeau, tome XI, p
2. Le Roi prit le deuil en violet pour six semaines, quoiqu'il ne fût pas parent du roi de Portugal, mais simplement pour faire honneur, dit-il, aux têtes couronnées.
A LA REIIVE D ESPAGNE.
A Versailles, le 16 février 1707.
Ce m'est un plaisir bien sensible, Madame, de trouver les occasions de vous faire souvenir de moi; mais il redouble encore dans celle-ci, où je vois le commencement de mes soubaits accomplis, et où je trouve l'espérance de vous faire bientôt un compliment bien plus agréable sur la naissance du prince que nous avons lieu d'attendre. Quel bonheur pour l'Espagne, quel bonheur pour la France ! car ils ne peuvent plus maintenant être divisés, et ce qui fait l'affermissement d'une couronne fait aussi celui de l'autre. Que ne feront pas les Castillans, lorsqu'ils verront naître un légitime héritier à leur roi, et qui sait si les rebelles ne seront pas du moins excités par là à rentrer dans la fidélité? Voilà, Madame, tout ce que l'état où vous êtes nous fait envisager d'heureux, et j'espère que Dieu, vous donnant un fils, accompagnera cette bénédiction de toutes celles que l'on peut souhaiter.
Je crois qu'il n'est pas nécessaire que je vous en dise davantage sur la joie cjue m'a causée cet heureux événement. L'amitié sincère que j'ai pour vous par tant d'endroits ne lui permettent pas d'être commune ; j'ose vous supplier. Madame, d'être toujours persuadée de la sincérité de l'une et de l'autre et de me conserver dans l'honneur de votre estime la part que j ose me flatter d'y avoir.
Louis.
AU ROI d'eSPAGNE IMIII.IIM'K V. 181
A Mari} , le 4 mars 1707.
Le marquis de Brancas ' retournant en Espagne, je ne puis le laisser partir, mon très cher frère, sans le charger de cette lettre pour vous et vous renouveler moi-même, ainsi qu'il le fera aussi de bouche, les assurances de ma tendresse.
Les nouvelles sont ici très stériles ; il paroît qu'il n'en est point de même de votre côté et que la campagne s'y doit ouvrir bientôt. Il faut espérer qu'elle sera aussi heureuse qu'on a lieu de s'y attendre et que, si les ennemis se fortifient, le Roi vous fournira des secours encore plus puissants et capables de vous mettre au-dessus des affaires. J'ai été très aise de l'arrivée du vaisseau venu des Indes, et je crois qu'il vous sera très utile dans la conjoncture présente. Je suis ravi aussi que la grossesse de la reine continue heureusement ; je fais des vœux bien sincères pour qu'elle continue de même ; assurez l'en de ma part en lui faisant mes compliments. Continuez-moi toujours votre amitié et croyez
1. Louis de Brancas-Céreste, dit le marquis de Brancas, servait dans l'armée du duc de Berwick. Le roi d'Espagne l'avait envoyé en France pour rendre compte de l'état des affaires militaires et recevoir des ordres pour la campagne prochaine; il était arrivé à Versailles le 31 janvier.
qu'on ne peut vous aimer plus tendrement que je le fais.
Louis.
cm.
A. Versailles, le 27 mars 1707.
Il y a assez longtemps que je ne vous ai écrit, mon très cher frère, et la stérilité des nouvelles a été assez grande pendant quelque temps.
Vous aurez enfin su que le traité pour abandonner le duché de Milan a été conclu, et que les troupes en doivent partir le 1*"^ d'avril pour revenir en France. Il est bien fâcheux d'avoir été réduit à cette extrémité ; mais on ne pouvoit tarder davantage sans perdre, faute de vivres, tout ce que Ton quitte aujourd'hui, et de plus le corps de troupes qui y étoit ^ On peut avoir la consolation en ceci que ces troupes garnissant notre frontière donneront lieu de vous en envoyer davantage pour tâcher, dans le cours de cette année, de chasser vos ennemis du continent d'Espagne.
1. Les troupes françaises du corps de M. de Médavy, retirées à Mantoue et à Milan, et les garnisons françaises du Milanais, au nombre d'environ quinze mille hommes, s'étaient maintenues dans ce pays depuis la déroute de Turin. Néanmoins, dès le mois d'octobre 1706, Louis XIV avait autorisé M. de Vaudémont à traiter de leur libre retour en France. La négociation dura longtemps, et c'est seulement le 13 mars que le traité fut signé; le texte en est donné dans les Mémoires militaires relatifs à la guerre de la succession d'Espagne, tome VI, p. 753-
Al' ItOl 1»'ksP.\(;NK l'HILlIM'K V. 183
Le départ de M. le due d'Orléans, qui devoil élre llie^^ a été retanlt- de luiil jours, à eausede quelques lroul)les arrivés en Ouerey au sujet de nouvelles impositions, où l'on a été obligé d'envoyer des l loupes et par là de retarder un peu leur marche en Navarre'^. Il faut espérer que cela n'aura pas de suite ; cependant cela n'est pas encore fini.
Nous avons eu aussi de|)uis trois jouis la guerre fort près de nous : des cavaliers arrêtèrent, le 24 au soir, le carrosse de Monsieur le Premier^, qui alloit de Versailles à Paris, l'en firent sortir, le mirent sur un cheval dans la plaine de Billancourt et le menèrent du côté de Flandres^. Cette nouvelle se
768. Saint-Simon [Mémoires, tome XIV, p. 444-449) a longuement exposé les partis plus avantageux, à son avis, qu'on aurait pu prendre et les causes qui, selon lui, déterminèrent, d'une part, M. de Vaudémont à proposer au Roi cette négociation, et, d'autre part, Louis XIV à y consentir.
1. Le duc d'Orléans, sur ses instances, avait été désigné, le i;> mars, pour aller commander les troupes françaises d'Espagne avec le maréchal de Berwick comme second ; il n'arriva à l'armée que le lendemain ou le surlendemain de la victoire d'Almanza.
2. La généralité de Montauban, dont le Quercy faisait partie, était troublée depuis plusieurs mois par des révoltes de paysans exaspérés par les nouveaux impôts que les dépenses de la guerre avaient obligé d'établir. Ces mouvements de mars 1707 semblent avoir été amenés par un impôt ou plutôt un droit d'enregistrement mis sur les actes de baptême et de mariage.
3. Jacques-Louis, marquis de Beringhen, premier écuyer du Roi, qu'on appelait communément à la cour Monsieur le Premier, comme le grand écuyer était appelé Monsieur le Grand.
4. Les journaux de la cour [Dangeau, tome XI, p. 324-327, et Sourc/ies, tome X, p. 279-283) donnent de grands détails
répandit bientôt. On arrêta en même temps à Sèvres un homme qui paroissoit se vouloir enfuir, et il avoua qu'il étoit lieutenant depuis un mois dans les troupes des ennemis, que ces cavaliers étoient un colonel nommé GuethemV fameux partisan, avec plusieurs officiers et cavaliers de son régiment ou compagnie franche, qui étoit venu près de la cour pour enlever quelqu'un de considérable, et qu'il aAoit sur le chemin des relais pour se rendre en diligence en Flandres avec le prisonnier qu'il emmèneroit. Par bonheur cet homme étoit un des guides du parti. On dépêcha aussitôt des courriers de tous côtés pour mettre les troupes en mouvement sur la frontière et dans les quartiers des gardes ; plusieurs particuliers s'en allèrent aussi par divers chemins. On arrêta encore un officier de ce parti, qui étoit tombé et avoit perdu son cheval, dans la forêt de Clhantilly. Bref Monsieur le Premier fut repris hier matin à huit heures à une lieue par delà Péronne, au delà de la Somme, par un capitaine du régiment de Livry- parti de Ham, qui est sur la
sur l'aventure qui va être racontée ; Saint-Simon en a aussi parlé abondamment dans ses Mémoires (tome XIV, p. 352-361, avec le commentaire ijui y est joint). Le récit du duc de Bourgogne est conforme à ces trois narrations; cependant il donne quelques détails qu'on ne trouve point dans les autres.
1. Pierre Guethera, ancien valet de pied des princes de Conti dans leur voyage de Hongrie, avait été ensuite au service de l'électeur de Bavière, puis avait levé une compagnie franche pour le compte des Etats Généraux, avec laquelle il avait fait la guerre de partisan. 11 fut interné à Troyes et y resta jusqu'à la paix.