‹ Lettres (volume 2)Chapitre 124 sur 195 · Ci-dessuSj p · texte numérisé non relu

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devant les côtes de Provence faisant voile vers l'Espagne. Ce n'est pas que les troupes qu'il portera ne seront très fatiguées, et elles pourront bien n'être pas d'une grande ressource aux ennemis.

M. le duc de Savoie a repassé le col de Tende ; son armée est à Coni et sa personne, à ce que l'on dit, à Turin ^ . La nouvelle de la levée du siège de Toulon a fait un furieux eftet en x\ngleterre, et on prétend qu'il s'y forme un grand parti contre Marlborouglî, qui le veut .attaquer et sur ce cju'il étoit cause de cette entreprise, et sur ce qu'il n'a rien fait celte campagne en Flandre après avoir promis des merveilles^. Dieu veuille plutôt cjue les esprits soient pacifiés et se portent à la paix générale.

L'accommodement du roi de Suède avec l'Empereur est signé du 31 août ; l'Empereur a accordé quasi tout ce qu'il demandoit en faveur des protestants de Silésie et des diverses satisfactions que ce roi exigeoit^. Il marche en Silésie; mais c'est pour passer en Pologne aussitôt après l'échange des ratifications, et de là on dit qu'il ira en Moscovie.

1. D'après les nouvelles envoyées par le maréchal de Tessé, le duc de Savoie avait dû passer à Coni le 6 septembre, et se retirer à Turin, semblant renoncer pour cette année à toute nouvelle entreprise.

2. Marlborough appartenait au parti m hig et était fort battu en brèche par les tories, qui finirent par le faire disgracier en

3. Charles XII, victorieux de la Saxe, menaçait l'Autriche, à laquelle il demandait la restitution des églises de Silésie enlevées aux protestants et diverses autres satisfactions ; la convention signée à la lin d'août est dans les Mémoires de Lamberty, tome IV, p. 47o-482.

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Depuis qu'on est ici, le temps a été tantôt beau, tanlôt vilain, et les chasses pareillement, cependant plus (le belles que de laides. Le Roi y doit être jusqu'au 24 d'octobre, qu'il retournera par Petit- Bourg, ainsi qu'il est venu, 11 s'est trouvé à merveille des ajustements que d'Antin y a fait faire pour son passage ' .

Voilà à peu près, mon très cher frère, tout ce que je sais pour aujourd'hui. Je vous embrasse tendrement, et vous prie de me continuer votre amitié et de bien faire mes compliments à la reine.

Louis.

A Fontainebleau, le 18 septembre 1707.

Le dvic de Gramont m'ayant envoyé votre lettre du 29 août, mon très cher frère, et m'ayant prié de faire passer la réponse par lui, je le fais volontiers quoique je vienne de vous écrire une première lettre, n'ayant jamais trop d'occasions de vous témoigner combien je vous aime et de vous prier de me rendre toujours la pareille. [Sans signature.)

1. Il faut lire dans les Mémoires de Saint-Simon, tome XV, p. 257-263, le récit des merveilles que fit d'Antin dans son château de Petit-Bourg pour la réception du Roi et de la cour allant à Fontainebleau ; c'est alors qu'il fît abattre en une nuit une allée de marronniers que le Roi avait critiquée.

A Fontainebleau, le 2 octobre 1707.

Vous saurez apparemment, mon très cher frère, comment, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, M. de Savoie est entré dans la ville de Suse et qu'il en attaque le château ^ ; ainsi je ne vous en dis rien davantage. Je ne sais si le secours en sera bien facile ; je ne crois pas que sa perte donne d'entrée aux ennemis en Dauphiné; mais elle nous ôtera celle d'Italie et le moyen de donner des jalousies à M. de Savoie du côté de Turin.

Nous avons eu un échec en Allemagne : mille chevaux et deux mille hommes de pied allemands ont surpris seize de nos escadrons campés près d'Offenbourg par un grand brouillard un peu devant le jour. La perte d'hommes n'a pas été bien considérable ; mais on a laissé tous les bagages, harnois, ce qui est fâcheux pour les pauvres officiers et cavaliers sur la fin d'une campagne et quand la saison se refroidit '.

On ne sait point encore ici l'ouverture de la tran-

1. Ce n'est pas le duc de Savoie, mais le prince Eugène, qui vint assiéger Suse ; la ville fut emportée aussitôt, et la garnison française se retira dans le château [Dangeau, tome XI, p. 471).

2. M. de Vivans, lieutenant général, était campé non loin d'Offenbourg, lorsqu'il fut surpris par le général Mercy, qui le mit en déroute et s'empara du camp ; on y perdit trois cents hommes et beaucoup de chevaux.

AU ROI d'kSPAGNK PHILIPPE V. 215

chée devant Lerida ; du moins je n'en ai encore entendu rien dire^ Cette entreprise est difficile, je l'avoue ; mais il est d'une extrême importance de ne la pas manquer. Je trouve que M. le duc d'Orléans a bien peu de canon et de munitions ; la saison s'avance, et il ne faudroit pas que cela tirât en longueur.

Je suis ravi que la santé de la reine se rétablisse (vous le lui témoionerez de ma part, je vous prie), et que celle du prince votre fils aille toujours bien ; je prie Dieu, qui vous l'a donné, de vous le conserver.

Nous allons ici à la chasse presque tous les jours ; il ne fait cependant pas trop beau et il pleut fort souvent. Le Roi y est encore jusqu'à de demain en trois semaines ; la reine d'Angleterre s'en retourne jeudi avec la princesse sa fille, et le roi ne part que vendredi^.

Le chevalier de Forbin est arrivé à Brest avec quatre vaisseaux chargés de tout ce qu'il a pris de meilleur, ce qui ira bien à deux millions ; il en a brillé ou coulé à fond trente ou quarante, qu'il n'a pu garder ^ et renvoyé les équipages en Hollande et

1. L'ouverture de la tranchée, qu'on avait pensé pouvoir faire le 17 septembre, fut reportée au 24, puis au 27, et ne se fît enfin que le 2 octobre. A la cour d'Espagne même, on pensait que le duc d'Orléans serait obligé de renoncer à son entreprise [Dangeau, tome XI, p. 489).

2. La reine d'Angleterre, veuve de .Tacques II, avec son fils et sa fille, était arrivée à Fontainebleau le 23 septembre.

3. C'est le comte d'Illiers qui apporta ces nouvelles à la cour le 29 septembre [Dangeau, p. 477).

en Angleterre, afin qu'on nous en tienne compte. Voilà, mon cher frère, les nouvelles présentes ; le chevalier du Rocher, qui se charge de cette lettre, m'a prié de vous le recommander ; je m'en acquitte et vous prie d'être toujours persuadé de mon extrême tendresse et de me conserver la vôtre.

Louis.

A Fontainebleau, le 23 octobre 1707.

J'ai appris avec un grand plaisir, mon très cher frère, le recouvrement de Ciudad-Rodrigo et la vigueur avec laquelle cette place a été emportée ^ La supériorité continue heureusement sur les Portugais, et, si le siège de Lerida finit aussi bien qu'il commence, il y a lieu d'espérer qu'elle sera pareille sur leurs alliés.

La campagne a fini fort tranquillement en Flandres ; les armées ont commencé à se séparer dès le 12 ou le 13, et elle a certainement été plus avantageuse que si on avoit gagné une bataille suivie de la prise de quelque place qui n'auroit peut-être pas valu le monde qu'on y auroit perdu. Le duc de Marlborough n'a pas tenu tout ce qu'il avoit promis aux Alliés, et je ne sais s'il ne trouvera pas à qui parler en Angleterre ; car on dit qu'il s'y forme un gros parti contre

1. La ville avait été prise d assaut le 4 octobre par l'armée du mar(juis Je Bay.

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lui. Il est aile eu attendant faire un tour en Allemaj3;ne, je ne sais pas trop à quel propos ^ à moins (jue ce ne soit pour faire de nouveaux traités avec les princes et fortifier son armée l'année prochaine.

Vous aurez déjà su que nous avons perdu le château de Suse, et on prétend que les ennemis n'ont attaqué cette place qu'en attendant qu'ils aient réglé leurs quartiers d'hiver et par occasion, en sorte qu'ils n'v auroient pas pensé si on y avoit envoyé quelques troupes quand ils quittèrent la Provence. Cette perte ne laisse pas que d'être fâcheuse ; elle ouvre le Dauphiné et ferme la porte que nous avions en Italie.

T/affaire de Neuchâtel va très mal. Le marquis de Puyzieulx- s'y étoit transporté par ordre du Roi, après la protestation de MM. de Villeroy et de Matignon^, pour demander aux trois Etats un délai d'un mois et donner lieu à ces prétendants françois de rentrer en cause ; mais la cabale de l'électeur de Brandebourg l'a emporté^; le délai a été refusé, et

1. Il était allé prendre possession de la terre de Mindelheim en Bavière, que l'Empereur lui avait donnée et sur laquelle était assis son titre de prince de l'Empire.

2. Roger Brùlart, marquis de Puyzieulx, était ambassadeur de France auprès des cantons suisses.

3. Les prétentions des Villeroy et des Matignon sur Neuchâtel comme étant héritiers de M"^ de Nemours, venaient de ce que les deux sœurs de son père avaient épousé, l'une un Gondy dont la fille était mère de la maréchale de Villeroy, l'autre un fils du maréchal de Matignon.

4. L'électeur tirait sa prétention de son titre d'héritier de la maison de Chalon-Orange, dont la parenté avec les Nemours remontait au milieu du xvi" siècle.

l'affaire sera décidée, à ce qu'on croit, demain 24 de ce mois sans doute en faveur de cet électeur, qui est soutenu hautement par le canton de Berne, l'Angleterre et la Hollande. Ce coup est fâcheux et cette protection des Alliés pourroit faire craindre que leurs vues ne se tournassent à faire avoir ce petit État à cet électeur. Il est trop voisin de la Comté, province nouvellement à la France et assez mal intentionnée, du moins en partie, pour y vouloir avoir un souverain notre ennemi. Voilà les réflexions que l'on fait présentement et qu'il auroit été à souhaiter qu'on ait plus faites il y a trois mois, quoiqu'on ait assez dû s'attendre à ce qui arrive aujourd'hui ; mais le droit de l'électeur de Brandebourg paroissoit trop chimérique pour croire que les juges y fissent quelque attention. Les armées d'Allemagne sont toujours dans la même situation. Après vous avoir parlé de tout ce qui concerne ce pays-ci, il faut que je réponde présentement à ce que vous me dites, dans votre lettre du 10 de ce mois, au sujet du royaume de Naples. Je sais que rien n'est plus importantqued'ôter aux grands et aux petits de ce pays cette fausse opinion qu'ils étoient abandonnés, ainsi que les Milanois. Je sais que le passage à Gaëte et l'envoi de troupes nouvelles seroit d'une extrême conséquence, s'il en étoit encore temps; car la Gazette d'Hollande marque aujourd'hui que cette place a été emportée par un troisième assaut, après en avoir soutenu deux', et que le

1. Cette nouvelle était exacte, et fut confirmée dès le lendemain. Un ingénieur ouvrit une porte aux Impériaux, qui surprirent la garnison.

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vice-roi ' avec* la garnison étoient demeurés prisonniers de guerre, dépendant les lettres de Rome du 27 (lu mois passé disent que le siège alloit mollement, mais que la place étoit battue de trente-trois pièces de canon. Si cette nouvelle étoit véritable, vous comprenez aisément qu il ["audroit se réduire à la conservation de la Sicile, respère qu'elle ne le sera pas et qu'il arrivera à la Gazette d'Hollande ce qui lui arrive quelquefois, qui est ne pas toujours dire la vérité ; mais, dans cette incertitude, on ne sauroit prendre de résolution ni vous rendre de réponse précise aux choses que vous demandez ; du moins il me paroit que c'est le sentiment du Roi dans le temps présent. En attendant de véritables nouvelles de Gaëte, on ne sauroit prendre un plus vif intérêt que moi à tout ce qui vous regarde ; vous savez l'amitié que j'ai pour vous et je crois que vous êtes bien persuadé aussi que je ne m'épargnerai pas lorsqu'il s'agira de vous rendre quelque service. Certainement celui-ci est important ; ainsi soyez très sûr, mon très cher frère, que, quand on pourra parler avec certitude, je n'oublierai rien de ce qu'on pourra faire d'utile à votre service, c'est-à-dire d'y contribuer à ce qu'il me sera possible.

La cour part d'ici après demain ; le froid qu'il fait depuis quelques jours et la solitude où l'on se trouve empêchent que je ne regrette ce séjour autant que je l'aurois fait il y a huit jours, quand il faisoit plus beau. Conservez-moi toujours votre ten-

1. C'était le marquis de Villena, duc d'Escalona ; il resta prisonnier plusieurs années et ne fut échangé qu'en 1712.

dresse, mon très cher frère, et soyez persuadé que la mienne pour vous est toujours la même qu'elle a été depuis mes plus tendres années. Faites aussi bien mes compliments à la reine,

Louis.

Je vous envoie un mémoire qui m'a été donné par la femme de Durand ^ ; maisje ne vous le recommande qu'autant qu'il vous conviendra ou que cela sera juste; car, pour faire plaisir auxuns, je ncA^eux pas nuire aux autres.

AIT ROI PHILIPPE V

A Marly, le 6 novembre 1707.

Je suis ravi, mon très cher frère, que les affaires continuent à bien aller en Espagne, et il faut espérer que nous saurons bientôt la prise de Lerida. Il seroit important que celle de Tortose la pût sui\Te avant l'hiver ; mais je crains bien que la saison ne soit trop avancée.

Vous saurez déjà que le bruit qui étoit venu sur la perle de Gaëte ne s'est trouvé que trop vrai, et que, tandis que les ennemis donnoient un assaut auxbrèches, qui n'étoient pas encore trop insultables, ils sont entrés par une porte que des traîtres leur

1. Nous ne savons qui était ce Durand : peut-être un valet français du roi d'Espagne.

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ont ouvcilc. Ce qu'il me paroît qu'on doil penser présentement est de tàelier de se maintenir en Sieile; car, si on la perdoit aussi, je ne verrois plus guère d'espérance de rentrer dans le royaume de Naples, à moins que la face des affaires n'ait bien changé en Piémont et en Lomi)ardie.

Le chevalier de Forhin*, sorti de Brest pour la troisième fois de cette année, a attaqué cinq gros vaisseaux anglois qui escortoient une flotte chargée de munitions de guerre et de bouche d'environ cent quarante voiles. Il en a pris trois ; un autre a été brûlé et a péri, à ce que l'on croit, avec beaucoup d'ofliciers et de soldats, à qui on n'a pu donner de secours à cause du feu ; le cinquième s'est sauvé. Les armateurs- étoient à la suite des marchands ; on ne doutoit pas qu'ils n'en prissent aussi.

On n'a point encore de nouvelles que l'investiture de la principauté de Neuchàtel soit donhée à l'électeur de Brandebourg ; on croit cependant que cela est fait à présent.

Voilà, mon très cher frère, ce qu'il y a de plus considérable à vous mander. Je vous embrasse et vous prie de m'aimer toujours et de faire mes compliments à la reine.

Louis.

1. Sur ces derniers exploits du chevalier de Forbin, on peut voir ses propres Mémoires, p. 46-47, et le Mercure de novembredécembre 1707, p. 241-273.

2. C'est-à-dire les armateurs français montés sur des vaisseaux armés en course.

A Versailles, le 20 novembre 1707.

Je commencerai celte lettre, mon très cher frère, par me réjouir avec vous de la prise de Lerida*. C'est une JDonne fin de campagne ; car je ne crois pas qu'on soit en état de rien entreprendre de nouveau devant l'hiver. Vous saurez apparemment en quel étatétoient les munitions et l'artillerie de M. le duc d'Orléans quand la place s'est rendue, et il auroil fallu en venir bientôt à un assaut qui auroit coûté bien d'honnêtes gens que nous conservons aujourd'hui, et, s'il n'avoit pas réussi, il falloit lever le siège. Le Te Deuni a été chanté dès aujourd'hui à la messe du Roi en actions de grâces de cette importante conquête'^, et il faut espérer que Dieu nous continuera sa protection.

Vous verrez, dans la dernière lettre que je vous ai écrite, que je pense à peu près comme vous sur le chapitre de la Sicile et sur l'importance de sa conservation ; car c'est elle seule qui met encore le royaume de Naples en échec et qui empêchera les ennemis de le dégarnir absolument pour reporter

1. Lerida s'était rendue le 11 novembre, et la nouvelle en était arrivée le 19 à Versailles par le chevalier de Maulévrier, que le duc d'Orléans avait envoyé au Roi pour lui apporter la capitulation.

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