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Journal de Dangcau, tome XII, p

ce qu'il m'a rapporté de vous est bien éloigné de diminuer l'opinion pleine d'estime si générale que l'on a ici de Votre Majesté. Je sais que cette opinion veut que l'on fasse trêve à la louange et que, quoique méritée, elle n'en seroit pas mieux reçue si elle duroit plus longtemps. Permettez-moi donc, Madame, en vous assurant de l'amitié la plus sincère, de finir en vous demandant la continuation de la vôtre, qui m'est si chère et si précieuse.

Louis.

A Marly, le 22 janvier 1708.

La stérilité des nouvelles est aussi grande, mon très cher frère, et les disputes aussi échauffées qu'il y avoit eues dans le parlement d'Angleterre n'ont eu nulle suite. On dit que le prince Eugène pourroit passer en Espagne avec un renfort de vingt mille hommes (mais je ne sais si cela est bien assuré), que les ennemis se tiendront en Flandres sur la défensive et feront de plus grands efibrts sur le Rhin avec deux armées. On dit aussi que Tune sera commandée par l'électeur d'Hanovre^ et l'autre par le prince

1. Georges-Louis (1660-1727), électeur de Hanovre depuis 1698, qui devait succéder en 1714 à la reine Anne comme roi d'Angleterre sous le nom de Georges P''.

AU HOI n'ESPAGNK PHILII'PK V. 2H)

Eugène, et que M. de Stahrenberg' ira en Espagne en sa plaee.

Vous saurez déjà la perte d'Orbitello, qui fait craindre celle des autres places de Toscane. Ces malheurs sont toujours fâcheux ; mais ils ne peuvent guère manquer tlarriver dans la situation des allaires. On s'en consoleroit aisément, si toutpouvoit bien aller, la campagne prochaine, dans les lieux importants.

Il fait ici des pluies presque continuelles, et, si l'hiver se passe sans gelée comme il y a lieu de le craindre, la moisson pourra n'être pas si abondante cette année que les précédentes 2. Il faut espérer que Dieu ne permettra pas que cela devienne excessif et qu'il ne nous enverra point ce surcroît de peine. Nous sommes ici au milieu des bals, et nous en avons encore pour un mois entier ; je ne laisse pas que d'en être déjà un peu las, autant peut-être que ceux qui y dansent ; car la lassitude de l'esprit est pire que celle du corps.

Adieu, mon très cher frère, conservez-moi toujours votre amitié ; la mienne pour vous ne sauroit être plus tendre ni plus sincère ; faites, s'il vous plaît, mes compliments à la reine.

Louis.

1. Guidobaldo, comte de Stahrenberg, était feld-maréchal des armées impériales depuis 1704.

2. Ces prévisions se réalisèrent par le terrible hiver de 1708, qui amena une si cruelle disette.

A Versailles, le 12 février 1708.

J'ai été affligé, mon très cher frère, de la perte d'Oran ^ Il est très fâcheux que les infidèles se prévalent ainsi de la division des chrétiens ; mais j'ai trouvé comme vous qu'il étoit difficile dans la situation présente de secourir puissamment cette place, et que, quand l'Espagne seroit entièrement délivrée de ses ennemis, on pourroit la reprendre avec autant de facilité qu'on l'a perdue.

Il paroît, par tout ce que nous revient ici, que le marquis de los Balbasès ~ fait des merveilles en Sicile ; il est à souhaiter que les secours que vous lui destinez trouvent lieu de passer, et, si la Sicile tient ferme, je crois que les ennemis eux-mêmes ne seroientpas sans inquiétude pourNaples, et l'on dit que les peuples sont déjà très las du gouvernement des Allemands.

Les secours présentement arrivés en Catalogne ne sont pas si considérables qu'on les avoit crus et ne rendront pas les ennemis à beaucoup près si

1. Cette place assiégée par les Maures, qui profitaient des embarras de l'Espagne, avait capitulé dans le courant de janvier, et la garnison avec toutes les familles chrétiennes était revenue à Carthagène.

2. Philippe-Ambroise Spinola, marquis de los Balbasès, était vice-roi de Sicile depuis 1707.

Al) ItOI m'kspaONK l'IIll.lPnK V. 'l'.W

forts <|iit' nous; il l'aiil espéror qu'ils éprouveront, cette année, celte supériorité ainsi que la dernière et que, s'ils ne sont chassés de Catalogne, ils y seront (lu moins éli'angcmcnt resserrés.

De ce côlé-ci, la saison recule au lieu d'avancer; il gèle depuis quatre jours, ce qui n'avoit point encore été de tout l'hiver, que quelques nuits par-ci par-là, et il y a apparence que cette gelée aura de la suite; elle sera bonne pour {deii.r mots illisibles) ei pour contenter les gens qui aiment à hoire à la glace ; car on appréhendoit déjà de n'en point avoir pour l'été prochain. On sentiroit, je crois, plus ce défaut en Espagne (ju'ici ; mais vous avez des montagnes où la neige ne vous manque jamais, et l'on ne trouve pas cette ressource dans les pays plats comme ceux-ci.

J'ai appris que vous avez changé la nourrice du prince des Asturies ; mais j'espère, puisque vous ne m'en parlez point, que cela n'aura point porté de préjudice à sa santé. Je ne vous mande point de nouvelles de mon fils ; car je crois que M""* la duchesse de Bourgogne en informe toujours la reine, et ces détails appartiennent plutôt aux mères. Sa santé en général est toujours bonne, et il y a lieu d'espérer qu'il s'élèvera heureusement.

Aimez-moi toujours, mon très cher frère, et soyez persuadé qu'on ne sauroit avoir plus de tendresse pour vous que j'en ai ; faites mes compliments à la reine, s'il vous plaît.

Inouïs.

A Versailles, 26 février 1708.

Je comprends aisément, mon très cher frère, le désir que vous avez de vous trouver cette année à la tête de vos troupes. Il me paroît que le Roi est là-dessus dans des sentiments tels que vous le pouvez désirer. Je crois qu'il s'est remis à M. le due d'Orléans de concerter avec vous ce qui seroit le plus convenable là-dessus ^ Je me ferai toujours un plaisir de contribuer à votre gloire et à votre satisfaction, qui me paroissent unies dans cette occasion. Je souhaiterois que les choses se tom^nassent pareillement pour moi de ce côté; mais je crois qu'il vaut mieux attendre et que le Roi, qui m'a toujours témoigné n'attendre que les occasions pour me faire marcher, en trouve quelqu'une favorable, auquel cas je ne crois pas me le faire dire deux fois.

On dit ici qu'il est parti une flotte d'Angleterre pour le Portugal ; je ne sais si les secours qu'elle porte sont bien considérables ; vous en serez bientôt instruit apparemment ; car, quand le vent est fort, ce trajet n'est pas bien long.

Nous avons su, depuis la perte d'Orbitello, celle de

1. Le duc dOrléans devait en effet retourner en Espagne pour commander les troupes françaises ; mais ce projet n'eut pas de suite.

AU HOl d'kSPAONE l'HlLIl'PK V. 'l'.VA

Pionihino dans lilc (1^11)0 ' ; cependant les autres places se soutiennent encore. Je suis persuadé que, si le secours que vous destine/ pour la Sicile y peut arriverai soutiendra ce royaume, et que, si les ennemis le veulent alla(jucr, il laudia qn'} employant de plus grandes forces ils dégarnissent d'autres endroits. Je ne sais cependant si ce sera l'Espagne ; car ils parlent au contraire d'y envoyer des troupes et de vous attaquer plus vivement de ce côté-là ; mais j'espère que vous vous défendrez encore mieux et que vous leur ferez plus de mal qu'ils ne vous en feront, s'il plaît à Dieu.

Madame avoit été assez mal, il v a quelques jours, d'une grosse fluxion qui l'oppressoit beaucoup, et on craignoit qu'elle ne se jetât sur la poitrine ; mais deux saignées, dont une du pied, et une médecine l'ont tirée d'affaire; je crois qu'elle en avoit grand besoin ; car, depuis que vous ne l'avez vue, elle a beaucoup grossi et ne fait jamais aucun remède-. Mon fils est enrhumé; il a eu mal aux dents ; il n'en a plus à présent.

Voilà à peu près, mon cher frère, une partie des nouvelles de ce pays-ci. J'oubliois pourtant que M. Chamillart, surchargé de travail à en être malade, après en avoir pressé le Roi depuis longtemps, a enfin obtenu de lui remettre la charge de contrôleur

1. Piorabino n'est point dans l'île d'Elbe, mais en face, sur la côte de Toscane.

1. L'horreur de Madame pour la médecine et les médecins était bien connue à la cour, et, dans sa correspondance, la princesse parle souvent de son antipathie particulière pour la saignée.

général des finances, et le Roi l'a donnée à M. Desmaretz, neveu de M. Colbert, qui passe pour le plus habile homme qu'il y ait en ce genre ' . Présentement il lui vend l'Étano 'î et le Roi donne Noisv^à M. Cliamillart, sa vie durant, avec cinquante mille francs pour y faire des réparations très nécessaires ; mais je crois que. s'il le veut rétablir absolument, il lui en coûtera deux ou trois fois autant^. Le Roi lui donne de plus quarante mille livres de pension. V ous croyez liien qu'un tel changement fait bien du bruit ici. Quoique la guerre soit encore un assez grand fardeau, je crois que M. Chamillart le trouvera bien léger auprès de celui dont il vient d'être déchargé.

Adieu, mon très cher frère ; faites, je vous prie, bien des compliments de ma part à la reine et soyez persuadé que ma tendresse pour vous est toujours égale.

Louis.

1. Saint-Simon a raconté dans ses Mémoires (tome XV, p. 360 et 371 et suivantes) les circonstances qui accompagnèrent la démission de Chamillart de sa charge de contrôleur général et la nomination de Desmaretz en sa place.

2. Le château de Villeneuve-l'Etang, dont le parc était contigu à celui de Saint-Cloud.

3. Le vieux château de Noisy, situé dans le grand parc de Versailles, avait abrité pendant quelque temps les demoiselles de Saint-Cyr pendant qu'on bâtissait cette dernière maison.

4. Ce projet ne fut pas exécuté ; les Chamillart trouvèrent que Noisy demanderait des réparations trop importantes ; ils gardèrent l'Étang, et Desmaretz acheta dans le voisinage le petit domaine de la Marche [Dangeau, tome XII, p. 82, 83 et 84).

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 235

A Versailles, le 8 mars 1708.

Voici une nouvelle scène qui va s'ouvrir, mon très cher trère. H y a déjà plusieurs années que l'on a entretenu de secrètes intelligences avec des principaux seigneurs d'Ecosse mécontents du gouvernement pi'ésent et qui marquèrent beaucoup de fidélité pour leur roi légitime. Depuis l'Acte d'union de l'Ecosse à l'Angleterre ', ces sentiments ont redoublé, ainsi que les instances d'être secourus pour se tirer de servitude, tellement que le Roi s'est cru assez assuré de la sincérité de leurs demandes pour y entrer absolument et suivre un projet, qui, s'il réussit, pourra bien faire changer la face des affaires en Europe. On a travaillé tout cet hiver à Dunkerque à divers armements ; on y a transporté des munitions de guerre et de bouche en quantité ; on en a fait approcher insensiblement les troupes, et la chose s'est conduite avec un tel secret qu'il n'y a que peu de jours qu'on a commencé à la dire publiquement. Ce n'est pas qu'il n'en eût déjà pénétre quelque chose depuis plus d'un mois. Les Anglois n'ont pas marqué beaucoup d'inquiétude de ces armements; lesHollandoisont appréhendé pour leurs côtes et pour leurs digues ; il est vrai que leurs der-

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