Dangeau, tome XII, p
3. Charles-Auguste de Goyon-Matignon, comte de Gacé, était lieutenant général depuis 1693 ; il fut fait maréchal de France à l'occasion de cette expédition d'Ecosse. Dès qu'on fut en mer, le roi Jacques III lui en donna les patentes que Louis XIV lui avait remises ; il prit le nom de maréchal de Matignon.
4. Nathaniel Hooke, fils d un marchand de Drogheda en Irlande, d'abord puritain, puis catholique, servit d'agent au roi Jacques et le trahit peut-être pour la reine Anne : sa fidélité fut fort suspecte. Il parvint en France au grade de maréchal de camp et ne mourut quen 1738.
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donnaiil une voie pour rentrer dans ses Etals, à la Kranee et à l'Espagne par la puissante diversion qu'elle doit eauser si elle réussit, et je crois qu'en ce cas le l'oi de Portui^al pensera bien sérieusement au parti qu'il aura à prendre ; car il ne devra pas beaucoup attendre de secours des Anglois, qui seront alors assez occupés cbez eux, et nous aurons une telle supériorité sur les Hollandois qu'ils pourroient bien aussi faire quelque réflexion sur la situation de leurs affaires. On dit déjà qu'ils veulent abandonner le Brabant cette année et qu'ils retirent de Bruxelles tous leurs elTets ; mais, si l'affaire d'Ecosse réussit, on pourra bien n'en pas demeurer là et les soulager encore de quelques-unes des places qu'ils prétendront garder. C'est ce que le temps nous fera voir ; mais il se trouve un enchaînement si admirable dans la suite de l'affaire d'Ecosse qu'on ne sauroit s'empêcher d'y penser, et c'est de quoi je pourrai vous entretenir plus à loisir une autre fois ; le courrier qui va vous porter cette nouvelle est sur le point de partir. Aimez-moi toujours comme je vous aime, mon très cher frère, et faites l^ien mes compliments à la reine.
Louis.
J'oubliois de vous dire que le départ de la flotte angloise pour le Portugal étoit une des choses des plus heureuses qui peut arriver dans cette conjoncture ; il mettra les ennemis bien moins en état de traverser notre entreprise.
A Versailles, le 25 mars 1708.
Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, mon très cher frère, il est arrivé bien des choses qui nous ont tenu longtemps entre la crainte et l'espérance. Le même jour que le roi d'Angleterre arriva à Dunkerque, vingt-cinq vaisseaux anglois vinrent mouiller à la rade de Gravelines et causèrent la première inquiétude. Le lendemain, on les reconnut, et l'on vit qu'ils n'étoient ni si forts ni si nombreux qu'on l'avoit cru le premier jour. On n'en compta que dix-huit, et là-dessus, ainsi que sur l'assurance que quelques Ecossois donnèrent qu'il y avoit ports fermés en Ecosse, où les vaisseaux du Roi seroient en sûreté, s'ils pouvoient y entrer les premiers, on fit embarquer les troupes ; mais ce même jour la rougeole prit au roi d'Angleterre, et, les médecins ayant dit qu'on ne le pouvoit embarquer en cet état sans hasarder manifestement sa vie, on débarqua les troupes et on se vit hors d'état de partir de quelques jours, parce que les marées, qui sont plus basses au temps du dernier quartier de la lune, ne permettoient pas de passer à la passe de l'Est qui regarde la Hollande, celle de l'Ouest, qui regarde l'Angleterre et qui est bonne en tout temps, étant gardée par les ennemis. L'escadre ennemie
AU ROI d' ESPAGNE PHILIPPE \. 239
s'éUuil letii'rc en Aii^lclci rc, on vouloil sortir par cette porte de l'Ouest le vendredi 16; mais le vent y étoit contraire. Enfin, le samedi 17, le roi d'Anglelei'i'c s'cinl)ar(|ua ' par un vent fort du sud-ouest, quoiqu'on le lui icpiéscntàt, et même qu'il reparoissoit des ennemis qui venoient des Dunes, Ces ennemis, par parenthèse, n'étoient que de nos armateurs (jui amenoient des prises faites sur la côte d'Angleterre et qui craignoient d'aborder Dunkerque, voyant notre flotte dans la rade et ne sachant si elle n'étoit point ennemie. On mit donc à la voile à l'entrée de la nuit, et, trois heures après, le vent changea et devint contraire et força le comte de Forbin à mouiller entre Nieuport et Ostende. Il y fut tout le dimanche et le lundi, et le vent fut si violent qu'il fallut que nos vaisseaux amenassent leurs mâts de hune ; il y en eut même trois qui ne purent tenir sur leurs ancres et qui relâchèrent à Dunkerque. L'un d'eux ayant touché à l'entrée des jetées, on lui a substitué un ai^mateur qui s'est trouvé fort à propos, et je crois qu'ils rejoindront la flotte en arrivant en Ecosse. Enfin le vent redevint bon le lundi 19 au soir; le roi d'Angleterre mit à la voile la nuit, et, le 20 au matin, on ne le voyoit plus du tout. Le même jour 19, il arriva à Dunkerque une des deux frégates sur laquelle étoit un de ceux que le roi d'Angleterre avoit envoyés en Ecosse pour y donner part de son arrivée. Le capitaine a rapporté que les deux hommes qui étoient chargés de cette
1. Journal de Dangeaii, tome XII, p. 100-102 ; Mémoires de Sourc/ies, tome XI, p. 45.
commission^ étoient arrivés tous deux et y étoienl demeurés, qu'on avoit envoyé l'autre frégate sur la route du roi d'Angleterre pour lui porter des nouvelles, ce qui fait conjecturer qu'elles doivent être bonnes, et que, pour lui, il n'étoit reparti que sur un signal dont on étoit convenu, qu'on lui avoit fait de sûr. Depuis ce temps, il a paru une flotte ennemie devant Dunkerque ; elle y a été jusqu'au 21 au soir; on ne l'a plus vu le 22, et aujourd'hui il est venu un courrier qui a rapporté que la plus grande partie avoit été rejetée par un coup de vent sur les côtes d'Angleterre. Il faut espérer que le même vent aura porté le roi d'ilngleterre, qui étoit bien plus élevé que les ennemis, droit en Ecosse. Cette entreprise cause déjà du mouvement parmi les ennemis, et on dit qu'il va repasser en Angleterre dix bataillons des troupes qui étoient en Flandres ; ce qui fait plaisir, c'est qu'il paroîtque beaucoup d'Anglois, et même de ceux qui sont prisonniers en France, souhaitent ardemment la réussite des desseins de leur roi légitime, et que les troupes mêmes sont suspectes aux gens du parti contraire, ou du moins beaucoup de ceux qui les composent. On est maintenant dans l'attente de ce grand événement ; j'espère que Dieu nous protégera et que l'on verra en Angleterre quelque révolution semblable à celle dont les histoires sont pleines.
Pendant tous ces embarras, la flotte qui devoit
1. C'étaient deux des cinq députés écossais qui avaient été longtemps cacliés dans le village de Montrouge [Mémoires de .Saint-Simon, toine XV, p. 422).
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aller en Portugal a été aussi repoussée par les vents cl aeu (les oïdicsdc ne plus partir, et on dit qu'une partie des provisions (ju'elle portoit se sont gâtées. Il paroit certain que, si l'affaire d'Ecosse réussit, elle ré|)andra [)artout ses influences et que l'on ne s'en sentira pas moins en Espagne qu'en Flandres, où j'espère que nous aurons cette année quelque supériorité. Si le Roi y vouloit agréer mes services, je crois les lui rendre en ce pays bien volontiers. Le public en parle beaucoup; je le désire encore davantage ; mais il faut que la pensée vienne du Roi.
Je comprends, et par moi-même et par les sentiments pleins de courage que je connois en vous, qu'il vous coûtera de sacrifier une partie de votre gloire au bien de vos affaires ; mais vous le savez, et je n'ai que faire de vous le dire ; aussi n'est-ce pas pour vous l'apprendre que je vous en parle ; vous savez, dis-je, que le bien général d'un Etat doit aller devant tout. Pour ce qui est du maréchal de Berwick, il aura sans doute cru que le Roi vous mandoit qu'il le rappeloit ici, et, comme ses ordres étoient secrets, il devoit être le premier à le garder ; car je suis bien sûr qu'il auroit été au désespoir de vous déplaire dans la moindre chose ^
Je me réjouis fort de la bonne santé du prince votre fils ; la santé du mien est rétablie ; ses dents
1. Berwick, rappelé d'Espagne pour commander en Dauphiné, venait d'arriver à la cour ; il avait sans doute quitté Pampelune, où il tenait garnison, sans en aviser le roi d'Espagne.
continuent à percer fort aisément ; il en a sept présentement, et j'espère que Dieu qui nous les a donnés nous les continuera tous deux pour en faire un jour deux instruments de sa gloire sur la terre et dans le ciel. Faites, je vous prie, mes compliments à la reine, mon très cher frère ; conservez-moi toujours votre tendresse et soyez persuadé de la vivacité de la mienne pour vous.
Louis.
A Versailles, le 15 avril 1708.
Vous saurez déjà apparemment, mon très cher frère, que l'entreprise du roi d'Angleterre n'a pas réussi et que la flotte même ayant empêché son débarquement sur les côtes d'Ecosse ^ où il paroît qu'il étoit attendu, il a été obligé de revenir à Dunkerque, n'ayant perdu qu'un seul vaisseau que les ennemis ont pris après un long combat et l'avoir séparé du reste de la flotte ^ Ce malheur est d'au-
i. La flotte anglaise de l'amiral Byng parvint à joindre l'escadre qui portait le Prétendant à l'entrée de la rivière d'Edimbourg; le débarquement fut jugé impossible et le retour en France décidé. Saint-Simon (p. 427-428) a cherché à rejeter la responsabilité de cet insuccès sur la conduite équivoque de Middleton et du chevalier de Forbin, sans que rien de certain vienne corroborer cette accusation.
2. Le Salisbury, qui portait plusieurs Anglais de la suite du Prétendant.
vu ROI d'eSPAGNE l'HIlJIM'K V. "243
tant plus faelicux que l'on avoit conçu plus dVspélances sur la réussite de ce projet ; cependant, si les bonnes intenlions des Écossois n'en sont point ébranlées, je erois qu'on ne doit point s'en rebuter et qu'il faudra eheieher des temps plus favorables pour tenter quelque chose de nouveau ; mais il faut sur le tout s'en remettre à Dieu, ainsi que vous me le marquez dans votre dernière lettre, et il sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient.
Je suis bien aise que l'ouverture de la campagne s'approche du côté d'Aragon ; il auroit été à souhaiter qu'elle le fût déjà ; mais je sais que l'on ne peut faire l'impossible.
M. Chamillart partit, il y a aujourd'hui huit jours, pour visiter les principales villes de Flandres ^ leurs magasins, et s'aboucher à Mons avec l'Electeur au sujet des projets de la campagne prochaine. Il devoit y être hier ; de là, il ira à Namur et reviendra ici dans peu de temps. On dit qu'il y a un grand mouvement de troupes qui marchent vers la Meuse ; le temps nous éclaircira de ce qu'il doit produire. Je crois que le roi d'Angleterre fera la campagne en Flandres incognito; il avoit demandé à demeurer à Dunkerque jusqu'à ce temps ; mais le Roi a souhaité qu'il vint faire un tour près de la reine sa mère, qui assurément a besoin de consolation ; car elle étoit dans un état à faire pitié, et d'autant plus pénétrée qu'elle s'étoit plus flattée.
1. Le ministre quitta Versailles le jour de Pâques, 8 avril, dans l'après-midi et alla coucher chez son frère l'évêque de Senlis.
Le Roi ira le 18 à Marly jusqu'au 28 et partira pour Fontainebleau le 10 de mai prochain jusqu'à la Saint-Jean, qu'il reviendra ici. Je ne l'ai jamais vu en cette saison ; on dit qu'il est parfaitement beau ; mais les chasses y seront plus longues et plus fatigantes ; ainsi on ne pourra pas y aller si souvent qu'on le fait au mois de septembre. M'"" la duchesse de Bourgogne fut saignée avant-hier ; elle s'en porte fort bien, et je crois qu'il n'y a plus lieu de douter de sa grossesse.
Voilà à peu près, mon cher frère, le système présent ; apparemment que le retour de M. Chamillart fera voir choses nouvelles. Lorsque je les saurai, je vous en manderai davantage. Conservez-moi toujours votre amitié, mon très cher frère ; soyez persuadé de ma tendresse et faites mes compliments à la reine.
Louis.
A Marly, le 29 avril 1708.
Voici la campagne qui s'approche de ce côté-ci, mon très cher frère, et j'y prends enfin un intérêt plus particulier : le Roi m'envoie commander son armée de Flandres, qui sera composée de ses meilleures troupes et très nombreuses. J'aurai avec moi le roi d'Angleterre incognito sous le nom de Chevalier de Saint-Georoes, et mon frère de Berrv. L'Élec-
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leur va commander sur le Rhin, ayant sous lui le maréchal de Berwick ; cela n'est pas encore tout à fait puhlic ici, parce que l'Électeur a demandé qu'il n'en revînt rien en Flandres jusqu'à ce qu'il eût déclaré son voyage ; je crois que cela le sera dans deux ou Irois jours au plus tard ^ Cependant je vous en demande le secret, à la reine et à vous, jusqu'à ce que cette nouvelle vous revienne publiquement.
Vous comprenez aisément quelle est ma joie, et je crois que vous voudrez bien y entrer. Mon frère de Berry en est ravi aussi ; mais le Roi lui a défendu d'en rien témoigner, et il se contient à merveille. Ce m'est un grand plaisir, après une interruption de quatre années entières, de me voir en quelque sorte rentrer dans le service et ne pas toujours demeurer inutile à Versailles, Marly ou Fontainebleau. Le Roi, qui devoit y aller le 14 de mai, a retardé son voyage jusqu'au 18 de juin, et je croirois assez qu'il le prolongera encore jusqu'au mois de septembre, qui est la saison où il y va d'ordinaire.
Je ne vous écrivis point la semaine passée, parce que, JVP^ la duchesse de Bourgogne étant prête à se blesser, je voulois en attendre la décision. En effet elle est accouchée le 23 ; mais ce qu'elle a eu ne pouvoit venir à bien ; les chirurgiens ont jugé qu'il falloit que l'enfant n'ait pas vécu quinze jours ; on
1. C'est le 30 avril que le Roi le déclara officiellement. Saint- Simon a raconté comment le voyage de Chamillart avait eu surtout pour objet de décider l'électeur de Bavière à céder la place au duc de Bourgogne, et qu'il ne le fit que moyennant finances [Mémoires, tome XVI, p. 3 et suivantes).
n'en vovoit que la place, et il falloit qu'il n'en fût plus question depuis deux mois. Peut-être les bals du carnaval y auront contribué. Ceci fera, à ce que j'espère, qu'elle ne se donnera pas des mouvements si violents à l'avenir ; car en aucun temps ils ne sont bons à rien. Elle se porte bien à présent et n'a pas eu depuis d'accidents ^ .
J'espère que nous aurons bientôt de bonnes nouvelles de M. le due d'Orléans ~.
Adieu, mon très cher frère; faites mes compliments à la reine et priez-la pour moi de s'intéresser à ma joie ; je lui écrirai avant que de partir, ce qui sera, je crois, dans quinze jours. Aimez-moi toujours aussi tendrement que je vous aime.
Louis.
Au camp de Soignies, le 29 mai 1708.
Il V a près d'un mois que je ne vous ai écrit, mon très cher frère, et je dois profiter du petit séjour que nous faisons ici pour réparer cette faute. Vous saurez apparemment déjà mon départ de Ver-
1. Voyez la singulière anecdote que Saint-Simon a insérée à ce propos dans ses Mémoires (tome XV, p. 469-473) et qui, si elle est exacte, jette un jour si curieux sur l'égoïsme de Louis XIV.
2. Il était parti pour aller prendre le commandement de l'armée d'Espagne.
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sailles cl mon arrivée à Valenciennes. J'ai enfin assemlîlé l'armée, le 25 de ce mois, entre la Haine et la Trouille, près de Mons, et j'ai marché ici le lendemain, où je suis campé, la droite à Naast, appuyée au bois du Rœulx, et la gauche à Chaussée-Notre- Dame, appuyée à des ruisseaux. Le front du camp est couvert par la petite rivière de Soignes, qui se jette dans la Senne à Horrues ; les ennemis ont campé quelques jours devant nous à Gaesbeck et Anderlecht et sont venus le 26 à Notre-Dame-de- Hal, où ils ont leur gauche, et la droite à Bellinghen' ; le pays qui est entre eux et nous est très coupé. Nous nous approcherons d'eux bientôt, et, si le terrain étoit plus ouvert, nous ne serions pas longtemps sans nous voir de bien près. Nous avons ici le roi d'Angleterre sous le nom de Chevalier de Saint-Georges, qui paroît se vouloir appliquer beaucoup. Mon frère commence bien aussi, et il faut espérer que la campagne sera heureuse. On dit que les ennemis veulent marcher tantôt vers Alost, tantôt vers le Bois-Seigneur-Isaac ; mais je crois qu'ils attendront que nous ayons fait quelque mouvement avant que d'en faire aucun ; car ils ne sont pas les plus forts. L'armée qui est ici est très belle et de bonne volonté, et M. de Vendôme n'en a pas moins (le trouver une occasion de les combattre.
J'attends avec impatience des nouvelles du début de la campagne de M. le duc d'Orléans, et je crois qu'on en pourra juger des suites. Toutes les nouvelles de ce pays-ci disent que le prince Eugène doit