‹ Lettres (volume 2)Chapitre 173 sur 195 · C'est le mémoire ci-dessus · texte numérisé non relu

C'est le mémoire ci-dessus

Au Roi^.

Au camp du Saussois, le l*^"" octobre 1708.

Je reçus hier la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire avec celles qui étoient pour le maréchal de Boufïlers. Je lui en ai déjà fait passer une ; l'autre passera aujourd'hui, et j'ai fait déchiffrer celle qui devoit me rester. J'ai été fort aise que Votre Majesté lui ordonnât de conserver sa citadelle, après avoir prolongé le siège de la ville autant qu'il le pourroit. Je lui avois déjà écrit dans le même sens, me fondant sur le principe quasi certain, et dont il convient lui-même, que les ennemis ne songeront point maintenant selon toutes les apparences à faire le siège de la citadelle ; que, la ville une fois en leur pouvoir, ils la brûleront et agiront en campagne le reste du temps, qui sera très court avant le quartier d'hiver. Cependant, comme tout ceci roule principalement sur la longue défense que la ville peut faire encore, et que Votre Majesté marque au maréchal de Boufïlers de conserver cent milliers de poudre pour sa citadelle, par ma supputation selon ce qu'il dit lui être entré, il n'en auroit peut-être pas pour trois ou quatre jours encore, et qu'au bout de ce temps il se verroit obligé de rendre la ville, j'ai pris la hardiesse, sous le bon plaisir de Votre Majesté, de lui écrire la lettre ci-jointe pour lui demander de prolonger la défense, quand bien même il en seroit à la poudre que lui prescrit Votre Majesté pour conserver la citadelle. Je me suis appuyé du sentiment du maréchal de Berwick, et sur ce même principe que la longueur du siège de la ville empêchera

1. Vol. Guerre 2083, n" 171. Le n" 172 est un mémoire relatif à ce qu'il y aurait à faire après la capitulation probable de Lille ; il a été publié dans \cs Mémoires militaires, tome Mil, p. 461, et le prince dira ci-après, p. 346, qu'il était l'œuvre du maréchal de Berwick.

les ennemis de commencer le siège de la citadelle devant l'hiver, et qu'alors on pourra exécuter les desseins de Votre Majesté, soit en tâchant de faire entrer des secours dans la citadelle, soit aussi en songeant à assiéger la ville avant la fin de l'hiver, si Votre Majesté le jugeoit à propos et que, pour cela, elle ordonnât que l'on fît peu h peu les préparatifs nécessaires pour faire subsister une grosse armée pendant le temps que pourroit durer un tel siège, beaucoup moins long que celui que font les ennemis présentement, dans une saison où la campagne ne fournit rien, ni pour les hommes, ni j)0ur les chevaux. Si Votre Majesté approuve ma lettre, quarante ou soixante milliers de poudre pourront suflEîre dans la citadelle, et le siège de la ville peut encore aller au 15 ou 20 de ce mois. Si elle ne l'approuve pas, elle sera encore à temps de renouveler ses ordres au maréchal de Boufflers avant qu'il soit réduit à n'avoir plus que les cent milliers. Il se peut même que, malgré l'arrivée du premier convoi d'Ostende, si le comte de la Motte, comme il doit l'exécuter présentement, s'empare des postes de communication des ennemis, et s'y retranche, que le siège ne pourra point encore être achevé. Il y a grande apparence qu'une partie du convoi sera rentré dans Ostende, et plusieurs avis disent conformément qu'il n'entra hier que deux cent cinquante chariots dans Menin. H y a entre autres un trompette des Cravates qui les a comptés lui-même en entrant dans cette ville. Si donc, mals:ré tous les contretemps, on étoit assez heureux pour que les ennemis, par faute de munitions et par le mauvais temps qui ne doit pas tarder à venir, fussent obligés de lever le siège, alors je pourrois, après leur avoir disputé leur retraite autant que j'aurois pu, si je n'en pouvois venir à bout, songer à profiter du mauvais état oii devroit être leur armée pour garder l'Escaut différemment de ce que je garde aujourd'hui, m'emparer de Courtray et faire le siège de Menin qui seroil plein de blessés et dégarni de munitions de guerre ; mais, si, comme il est toujours fort à craindre, la

ville venoit à se perdre, il est, je crois, très bon que Votre Majesté ait donné ses ordres de bonne heure sur le parti que nous devons prendre et les arrangements qu'il faudra faire pour terminer la campagne le mieux qu'il sera possible, empêcher les ennemis de faire d'autre entreprise qui ne pourroit alors regarder que Bruges, et mettre Votre Majesté en état d'exécuter pendant 1 hiver les desseins qu'elle se propose. J'envoie sur cela à Votre Majesté un mémoire en forme de projet^, dont elle fera l'usage que bon lui semblera, et elle me permettra sur cela de faire quelques petites observations. Si l'on met dès à présent cinquante bataillons et soixante escadrons entre Bruges et Gand, sans v comprendre les troupes qui étoient demeurées en garnison dans ces deux places, il faut, si je ne me trompe, que Votre Majesté y envoie quelqu'un d'un caractère supérieur à M. le comte de la Motte pour commander cette année jusqu'à l'hiver. Il n'a jamais conduit d'aussi gros corps que celui qu'il a présentement, et peut-être ne seroit-il pas suffisant pour qu'une grosse affaire roulât sur lui seul. Si, la ville de Lille prise, l'on démasque Audenarde, et que les ennemis, sans autre dessein, regagnent le Brabant après avoir muni Lille, Menin, Courtray et Audenarde, la campagne finiroit à l'ordinaire. Si, après ce trajet, ils gagnoient Dendermonde pour passer le canal du Sas et déposter le corps qui garderoit le canal de Bruges à Gand, alors ce même corps, qui pourroit être soutenu du reste de l'armée, passeroitce canal et le défendroit du côté d'Ypres, au lieu de le défendre de celui de l'Ecluse et du Sas-de-Gand. De quelque manière que les ennemis s'éloignent de Lille, ils faudra qu ils laissent les garnisons des places dont j'ai parlé ; aussi leur armée seroit très affoiblie et moins en état de forcer les passages que l'on propose de défendre, et, si jamais l'armée de Votre Majesté avoit lieu de se rassembler tout entière, elle seroit infini-

Page 1