‹ Lettres (volume 2)Chapitre 192 sur 195 · Vol. Guerre 2084, n · texte numérisé non relu

Vol. Guerre 2084, n

voit s'ouvrir le passage de l'Escaut, il tenteroit celui du grand canal, et, s'il n'y réussit pas non plus, il n'a plus d'autre parti à prendre qu'à marcher en Artois pour nous y attirer et reprendre ensuite le devant par ses derrières, et ce sera alors que de façon ou d'autre il nous faudra rapprocher de cet Artois. Mais nous avons encore quelques jours à raisonner Ik-dessus, et il faut vider le premier point, qui est présent, avant que d'en venir aux autres. Il y a longtemps que Montviel m'a prié qu'il ne fût pas oublié pour servir l'hiver ; il mérite certainement que le Roi lui fasse cette grâce.

Au Roi^.

A Tournay, le 28 novembre 1708.

Les ennemis, ayant passé la Lys le 25, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander hier à Votre Majesté, remarchèrent avant-hier à quatre heures après midi pour approcher de l'Escaut par plusieurs endroits. A une heure après minuit hier matin, une colonne arriva k Gavere, et le commandant du château manda au marquis d'Hautefort que les ennemis alloient jeter leurs ponts. Les troupes de Votre ^lajesté n'y étant point encore une heure devant le jour, une autre colonne arriva sur Berckem et Escanafi'es, et tout d un coup, descendant un quart de lieue plus bas, les jeta près de Kerkhove et commença à passer. Souternon, qui s'étoit porté d'abord au premier passage, marcha aussitôt à eux qu'il fut averti de ce changement, et fut salué de trente pièces de canon qu'ils avoient mises en batterie de l'autre côté de l'Escaut. Il en trouva une grande quantité déjà passée et que le i-este suivoit à force. Il avoit placé à Melden les neuf bataillons que je lui avois envoyés avanthier, pour être plus à portée de marcher au marquis

1. Vol. Guerre 2084, n" 139. Au ii° 140, il y a une lettre à Chaniillart donnant les mènios nouvelles.

d'Haulefort. Dès qu'il se lut aperçu du passage des ennemis, il envoya avenir Nanj^is, (jui les commandoit et qui se mil aussitAi en marche ; mais, quand il arriva, il y avoit dojii l)eaucoii[) irop ties ennemis de passés, et Soulernon n'avoil que trois bataillons et dix escadrons. Les ennemis sétendoienl de plus en plus cl grossissoient toujours, ce qui fit qu'il prit le parti de se replier sur le camp d'Escanafles et en fit avertir Nangis et Hautefort. Ce camp d'EscanalFes n'avoit pas marché à lui parce que le prince Eugène s étoit présenté à Autryve pour y faire des ponts et que ce passage est très facile. Après que nous eûmes entendu tirer du canon, je commençai à faire battre la générale et sonner boule-selle. Le duc de Vendôme prit le devant dans sa chaise pour aller à Berckem, et je lui dis que je m'avancerois avec le reste de l'armée le plus loin qu'il me seroit possible. Mais, à peine sortois-je de mon quartier tjue j'appris, par un billet de la Châtre, que les ennemis éloienl passés à Berckem et vouloient passer à Autryve. Je reçus peu de temps après un aide-de-camp du duc de Vendôme, qui me manda qu il laisoit avancer toutes les troupes de la droite pour charger les ennemis. Là-dessus je lui envoyai le comte d'Evreux, afin qu'il n'engageât pas légèrement une mauvaise affaire ; car il falloit passer la Rône pour aller à eux et toutes les hauteurs étoient de leur côté. Je me (liligenlai moi-même pour le joindre au plus tôt ; mais, ([uand j'arrivai à Polies, j« trouvai qu'il n'en étoit plus question, que les ennemis s'étendoient sur le Mont de l'Enclus, et que le duc de Vendôme faisoil remarcher les troupes surTournay, sous lequel elles sont venues camper hier au soir. J'ai su ce matin, par un billet du marquis d'Haulefort écrit de Grammonl, que non seulement les ennemis avoient passé à Berckem, mais aussi à Gavere, et que, dès qu'il releva ses postes pour se retirer, les ennemis étoient encore sortis par x\udenarde pour le suivre, ce qu'ils ont fait deux lieues durant ; mais il n'y a perdu que le lieutenant-colonel du régiment de Chartres tué ou pris

et quelques officiers subalternes. Il y a tout lieu de croire qu'il a retiré son canon et ses bagages et que le marquis de Nangis a marché aussi avec lui, puisqu'il ne m'en dit rien de particulier. Il devoit continuer pendant la nuit sa marche sur Enghien, et de là sur Mons. Le comte de la Motte m'a écrit que, quand le comte d'Estrades arriva sur la hauteur de Gavere hier matin, les ennemis étoient déjà passés en trop grande quantité pour les pouvoir attaquer et qu'il se retira sur Gand.

J'oubliois d'avoir l'honneur de dire à Votre Majesté que les troupes du prince Eugène lurent toujours en présence des camps de Pottes et EscanafFes, et qu'elles reprirent la route de Lille dès que nous eûmes pris celle de Tournay. Il est bien désagréable que nous n'ayons pu réussir dans ce que nous nous étions proposé ; mais Votre Majesté sait que je n'ai jamais compté que l'on pût garder l'Escaut dans toute son étendue. Dès que l'on vit les ennemis passés, on envoya plusieuis courriers à l'Electeur. J'ai su depuis qu'indépendamment de nous il alloil quitter son entreprise, ayant compté sur des mouvements de la part des bourgeois qu'ils n'ont point fait. Il s'étoit rendu maître de deux angles du chemin couvert, la nuit du 26 au 27 ; mais ses troupes en furent rechassées peu après, et il prit son parti de se retirer. Il le devoit exécuter la nuit dernière, menant ses troupes à Mons et renvoyant son canon à Namur.

En arrivant ici, j'appris encore mie autre nouvelle fâcheuse : le gouverneur d'Ath, prenant son temps qu'il n'y avoit personne dans Saint-Ghislain, le surprit hier matin et y a mis trois cents hommes. J'ai fait partir ce matin Albergotti avec vingt-cinq compagnies de grenadiers, deux régiments de dragons, mille chevaux et huit pièces de canon, pour enchâsser au plus tôt les ennemis, et j'écris au marquis d'Haùtefort, qui doit être ce soir à Mons, de se concerter avec lui pour lui envoyer du monde, s'il en a besoin davantage.

Les ennemis ayant abandonné la Bassée, comme Votre Majesté le saura déjà, le comte de Sézanne l'a occupée

avant-hier matin. J'écris u Cheyladoi de s'y maintenir le plus (|ii'il pourra, (■<)m|)laiil «.le m'y porlei- incessamment avec l'armée, et j'y pourrai rassembler soixante-dix bataillons ei deux cents escadrons au moins. Le duc de Vendôme p(Mis(' c[ue ce lem[)s seroit lavorabb' pour secourir la citadelle de Lille, et cela seroit quasi sûr si le prince Kugène n'y avoit reniarché, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire; peut-être même quoleducde Marlborough, qui ne sera plus inquiet pour ses derrières, y pourra envoyer encore des troupes de son armée ; c'est ce dont nous serons bientôt instruits. Si cela ne peut pas s'exécuter, on pourra du moins s'emparer d'Estaires sur la Lys et tirer une li<jne depuis ce canal jusqu'à la haute Deûle et à la Bassée même, où il n'y a guère qu'une lieue ou une lieue et demie de terrain. Cela resserrera les ennemis de plus près, et en même temps couvrira l'Artois et la Picardie.

Je ne sais encore rien de précis de la marche des ennemis après leur passage de l'Escaut. Le marquis d'Hautefort mande que ce qui avoit passé à Gavera campe à Sottegem et qu'il ne savoit où alloit le reste. Dès que nous serons ainsi du côté de lArtois, il n'y aura nul projet à envoyer à Votre Majesté sur la séparation de ses troupes, et, celles du comte de la Motte étant à portée de fournir la garnison d'Y près et le côté de la mer, l'armée fournira les autres.

Je ne puis encore assez répéter à Votre Majesté combien il m est douloureux d'avoir encore aussi mal réussi dans cette dernière affaire, qui cependant ne me surprend point et sur laquelle vous savez ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire plusieurs fois.

J'oubliois de dire à Votre Majesté que j'ai envoyé dès aujourd'hui le sieur de Villiers avec dix escadrons et trois bataillons à Douay pour mettre Cheyladet plus en état de soutenir la Bassée. Je me flatte que Votre Majesté me fait la justice de croire que rien n'est égal à la tendresse et au respect de mon attachement à sa personne.

A Chamillart '.

A Douay, le l*"" décembre 1708.

Ce courrier porte au Roi, Monsieur, la prise de Saint- Ghislain, dont la garnison est demeurée prisonnière de guerre. Je fortifie la Cassée promptement, et nous sommes ici trop près pour ne la pas garder. Elle fera justement la tête des quartiers de Douay, d'Arras et de Béthune, qui la soutiendront les premiers, et couvrira l'Artois en partie. Le duc de Marlborough est à Cambron. Je crois que je pourrai bientôt vous entretenir sur nos malheurs et les contretemps de cette campagne, plus amplement que je ne le pourrois faire dans une lettre.

A Chamillart-.

A Douay, le 4 décembre 1708.

J'ai reçu deux courriers dans la journée. Monsieur, et par le second le commencement des quartiers d'hiver. Comme j'attends le reste demain, je ne puis aller qu'aprèsdemain à la Bassée, et je ne reviendrai que samedi à Arras; ainsi je ne serai à Versailles que la semaine prochaine.

Les armées ennemies n'ont, je crois, point fait de mouvement depuis quelques jours, et cela fait que je nen écris rien au Roi. Il me paroît que M. de Vendôme se dispose à demeurer quelque temps ici après moi. Vous savez ce que je vous en ai dit quand vous vîntes ici la première fois. Il est plus piqué que jamais et par conséquent plus à craindre. Ainsi le plus tôt qu'il pourra quitter ceci sera le mieux ; car j'appréhende toujours qu'il ne roulât quelque chose directement sur lui.

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