VIII INTRODUCTION
de la Cour et de la famille royale, lui exposant tous les projets politiques venus à sa connaissance et mêlant à tout cela ses propres jugements sur les hommes et sur les choses. Les lettres mettaient une dizaine de jours pour aller de Paris à Madrid. Les courriers ordinaires, — sans compter les exprès, — emportaient presque toujours quelques lettres à ce « très cher frère » que la destinée avait conduit en Espagne. Louis faisait connaître à Philippe les nouvelles que nous donnent aujourd'hui les journaux quotidiens. Les habitudes mondaines du temps inspiraient le désir de continuer dans les lettres les conversations interrompues par la séparation. Ces lettres sont une gazette et une causerie. Elles donnent en Espagne un écho de ce qui se passe en France. La santé du Roi, de Monseigneur, de la duchesse de Bourgogne, toutes les espérances, toutes les déceptions, les heureuses délivrances, les joies de la Cour, les chasses, les bals, les fêtes, les soupers; les deuils, les visites, les bonnes et les mauvaises nouvelles, le Prince ne veut rien taire et il s'applique à ne rien oublier. Mais il ne lui suffît pas de contenter une curiosité naturelle ; le duc de Bourgogne relève le ton de ses lettres par de sérieuses réflexions sur les événements qui touchent à la vie de l'Etat; la causerie est toujours grave si la gazette est complète, minutieuse. A suivre les années, il est facile de reconnaître un progrès dans l'esprit du correspondant de Philippe V.
Le patriotisme le plus pur, le dévouement le plus absolu aux devoirs du Prince, la piété, la tendresse et la générosité du cœur respirent de la première à la dernière de ces lettres ; mais les jugements sont d'abord assez superficiels, les nouvelles sont simplement contées et les bons conseils semés çà et là avec une cordialité toute fraternelle. Plus tard, pendant les tristes événements de 1706 à 1709, les idées du Prince commencent à se dégager, à se préciser. Il veut la paix parce qu'il sait la
INTRODVCTION. IX
France épuisée, ni lorsqu'il fera la guerre, ses lettres nous aideront à interpréter les mesures heureuses ou malheureuses prises par ceux qui commandent. Enfin, mûri par le malheur, fortifié par les attaques des partis, formé par l'expérience acquise dans les Conseils, l'esprit de l'héritierdu trône s'ouvre et se dilate ; lo sentiment religieux qui l'anime s'élève et s'élargit ; sa pensée devient plus profonde et plus personnelle. Par la hauteur des vues, l'indépendance du jugement, la pleine conception des devoirs royaux, les lettres des trois dernières années justifient le mot de Saint-Simon « que tous les jours M. le duc de Bourgogne croissait en quelque chose. » Généralement grave, le Prince se déride parfois ; il a même illustré de sa main deux ou trois de ses lettres. Enfin ses billets à la Reine d'Espagne sont le plus souvent spirituels et galants. Cette correspondance régulière était bien le Journal de la Cour de France tenu par un Fils de France. Parcourons-la d'un pas rapide.
Au mois d'août 1701, la duchesse de Bourgogne fut malade et faillit mourir, par suite d'une imprudence. Quand il s'agissait de ses plaisirs, la Princesse était la personne du monde la plus déraisonnable. L'on peut juger de la douleur d'un époux qui aimait sa femme avec toute la tendresse de son cœur et toute l'ardeur d'une âme vibrante et passionnée. Et dès lors apparaitla profondeur etla délicatesse de sa piété. Pour lui, Dieu est un père qui ménage tout en vue du bonheur de ses enfants. « Dieu a bien voulu me la conserver et je l'en remercie tous les jours ; car en vérité, il n'y a qu'en lui qu'on trouve de véritables consolations. Je suis ravi de ce que j'apprends que vous continuez toujours à le servir fidèlement. Pour moi, je trouve