LU
A Marly, le 26 avril 1705.
Je ne vous ai point écrit, mon cher frère, depuis la perte que j'ai faite de mon fils*, et je crois que la tendresse que vous avez pour moi vous l'aura fait sentir vivement. Il auroit été à souhait, non seulement pour mon intérêt particulier, mais encore pour celui des affaires générales, que ce malheur ne fût point arrivé ; mais les hommes doivent toujours se soumettre aveuglément à ce qui vient d'en haut. Dieu sait mieux que nous-mêmes ce qu'il nous convient ; il a la vie et la mort dans ses mains et a placé mon fils dans un lieu où je désire ardemment de le rejoindre un jour. Cependant ce n'est pas assez de le désirer, il faut y travailler, et je serois janséniste si je disois autrement, ce que vous savez bien que je suis bien éloigné d'être. L'état où vous êtes, mon cher frère, et celui auquel je suis destiné selon le cours de nature (souhaitant que ce soit bien tard), cet état, dis-je, est rempli d'autant de dangers qu'il y a de devoirs à remplir, et ces dangers sont d'autant plus pressants que ces devoirs sont grands ;
1. Le jeune duc de Bretagne, âgé seulement de quelques mois et d'une santé très débile, fut pris de convulsions, dont il mourut le 13 avril, malgré les saignées et l'émétique qu'on ne craignit pas d'employer pour un si petit enfant.
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mais aussi quel degré de gloire est destiné dans le ciel à ceux (jui les lemplissenl dignemenl ! Je ne vous douiiciai pas d'autre modèle (jue saint Louis, dont nous avons l'honneur de descendre. Il n'y a pas à doutei* qu'après avoii' rempli sur la terre les devoiis immenses de la royauté, il ne possède une place bien élevée dans le ciel, et il ne Ta pas acquise sans jicines, sans application, sans soins, sans traverses. Je m'aperçois qu'insensiblement, au lieu d'une lettre, je fais un sermon; mais vous en voyez l'intention ; elle est droite certainement, et la matière (}ue j'ai traitée d'abord m'a bien fait faire des réflexions différentes sur le bonheur de mon fils d'être arrivé au ciel sans avoir essuyé ces horribles dangers où nous sommes, et dont la seule correspondance fidèle à la grâce, la vigilance, le travail, la justice et l'accomplissemenl exact de nos devoirs nous peuvent tirer. Il est vrai que, si le péril est grand, la grâce est abondante, et que Dieu ne nous laissera jamais tenter au-dessus de nos forces; mais il faut les employer, et le serviteur négligent a été damné aussi bien que Judas et le mauvais larron.
Pour passer d'une matière si relevée à une autre un peu plus à portée de la foiblesse humaine, sans qu'elle doive regarder l'autre comme trop au-dessus d'elle pour espérer jamais d'y parvenir, je vous dirai que la prise de Verrue ^ a achevé de mettre les affaires du Roi en bon train vers l'Italie; que celle de Villefranche, de la ville de Nice et des autres
1. Les assiégés avaient battu la chamade le 6 avril, et s'étaient rendus à discrétion le 9.
forts ^ coupe entièrement la communication maritime pour des secours ; qu'il n'y a pas d'apparence que les ennemis fassent de si grands efforts vers la Moselle qu'ils s'en étoient vantés, et que je ne \o'\s que les côtés de Flandre et du Rhin où ils puissent entreprendre. C'est ce que la suite nous fera voir. Je voudrois bien que votre côté fût en aussi bon état que le reste. Vous voyez les choses déplus près; mais je crains que vous ne les voyiez pas comme elles sont ; et cependant, voilà un de ces devoirs dont je vous parlois, cela soit dit en passant.
Adieu, mon très cher frère, souvenez-vous toujours de la tendre amitié que nous avons eue l'un pour l'autre dès notre enfance, et ne l'oublions jamais, ni ne souffrons qu'elle se refroidisse. C'est cette amitié qui m'a un peu rendu aujourd'hui prédicateur sans y penser.
Louis.