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Le château du duc d'Antin, près de Corbeil

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 31

cLxm.

A Versailles, le 16 septembre 1709.

Vous apprendrez par cet ordinaire, mon très cher frère, la plus sanglante bataille qui se soit donnée depuis longtemps ^ Les ennemis, forts de cent soixante-deux bataillons, trois cents escadrons et cent vingt pièces de canon, ont attaqué le 11 de ce mois près deBavay l'armée du Roi, qui étoit décent vingt bataillons et deux cent soixante escadrons. Après sept heures du combat le |)lus opiniâtre et où nous avons toujours repoussé les ennemis, leur supériorité nous a obligé de leur céder le champ de bataille, et l'on s'est retiré dans le meilleur ordre du monde au Quesnoy, où l'armée est campée, la droite à cette ville et la gaviche vers Valenciennes. Notre perte a été très grande ; mais celle des ennemis est, de leur propre aveu, deux ou trois fois plus considérable que la nôtre. C.e nouveau malheur nous pourra coûter Mons ; mais il a racquis à la nation françoise son ancienne réputation, qu'elle a poussée, s'il se peut, plus loin dans cette journée que dans les victoires que nous avons remportées. Le maré-

1. Bataille de Malplaquet, livrée le 11 septembre; le capitaine Sautai a fait paraître en 1904 une étude historique très documentée et très complète sur cette importante affaire ; voyez les Mémoires de Saint-Simon, tome XVIII, p. 181 et suivantes.

chai de Villars a été blessé au milieu du combat ^ ; mais le maréchal de Boufïlers, qui l'éloil allé joindre comme simple volontaire, par son extrême courage et sa bonne conduite, a eu tout l'honneur et de l'affaire et de la retraite ; cependant le maréchal de Villars n'en a pas moins eu tant qu'il a été en état d'agir. Les ennemis dans cette victoire ont eu cinq ou six de nos drapeaux ou étendards, au lieu que nous leur en avons pris une quarantaine, qui doivent arriver incessamment ici avec un détail de l'action ; car, jusqu'ici, l'on n'en sait rien que très imparfaitement. On vous enverra sans doute les lettres que le maréchal de Boufïlers a écrites au Roi^. On ne sauroit trop donner de louanges à ce giand homme, à qui l'on doit le salut de Tarmée. Vous verrez par ce qu'il écrit que cette bataille, bien loin de nous avoir abattus, n'a fait que relever notre courage et apprendre aux ennemis à nous craindre plus qu'ils ne faisoient depuis quelque temps.

Je n'ai point reçu de vos lettres depuis votre départ pour l'armée ; le parti courageux que vous avez pris est certainement très digne de vous ^, et j'espère que, la prudence se mêlant à votre valeur,

1. Il reçut une balle dans le genou, qui le mit hors d'état de rester sur le champ de bataille.

2. Boufïlers écrivit au Roi deux lettres : une le soir même de la bataille, assez concise, 1 autre le 13 septembre, plus détaillée. Toutes deux ont été publiées par le général Pelet dans les Mémoires relatifs à la succession d' Espagne , tome IX, p. 345 et 365.

3. Il avait décidé d'aller se mettre à la tête de son armée d'Aragon.

\r ROI d'espagne Philippe v. X\

tout ira bien comme je le désire, et que Dieu vous conservera.

Quoique notre affaire de Flandres nous ait encore été contraire, j'aurois cependant bien désiré avoir pu m'y trouver, avec des troupes dont la valeur n'a cédé qu'au nombre et qui ne demandent pas mieux que de recommencer, si l'occasion s'en présente ; mais je suis persuadé que les ennemis, quoique victorieux, n'en seront plus si friands. Cette affaire a tant occupé depuis quatre jours que l'on sait à peine ce qui se passe en Allemagne et en Italie et que l'action du duc de Noailles en Roussillon en a été presque étouffée ^ J'attends de vos nouvelles avec une extrême impatience, mon très clier frère, vous aimant plus tendrement que jamais et vous priant de me rendre toujours la pareille.

Louis.

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