AU ROI D'ESPAGNE
A Versailles, le 21 octobre 1709.
Je n'ai point reçu de vos lettres, mon très cher frère, depuis le voyage que vous avez fait à l'armée, et j'en serois surpris, vu la régularité de votre amitié, si je ne pensois que pendant tout ce temps vos journées ont été bien remplies. Il est bien désa-
1. M. de Noailles avait défait quatorze escadrons ennemis près de Girone [Sourc/ies, tome XII, p. 67).
gréable que vos vivresvous aient empêché d'exécuter ceque votre courage vous faisoit entreprendre, et ma tendresse pour vous me fait sentir vivement ce fâcheux contretemps ^ ainsi que l'arrivée du terme où les troupes du Roi doivent repasser en France. Ce sont des moments où l'on sent bien le poids de l'incompatibilité des liens du devoir et de ceux du sang, et l'on voudroit pouvoir partager son temps à être tantôt tout françois et ensuite tout frère ; mais cette séparation ne se peut, et l'impossibilité n'en est que plus douloureuse surtout entre des frères qui se sont toujours aimés aussi tendrement que nous.
Le siège de Mons s'avance, et, quoique les ennemis aient été repoussés le 16 avec perte à l'attaque de l'ouvrage à corne qui couvre la porte de Berthamont, la place ne peut durer encore longtemps^. Les ennemis publient qu'ils ne veulent pas s'en tenir là et qu'ils prendront encore Maubeuge avant la fin de la campagne ; cela pourroit bien attirer une seconde action, si l'on veut s'y opposer, comme je n'en doute point.
Le maréchal de Berwick, venant de Dauphiné, où la guerre est finie pour cette année, est arrivé le 17 à l'armée ' pour secourir le maréchal de Bouiïlers,
1. Philippe V, voyant sa pi'ésence inutile, avait quitté le 2 octobre l'armée campée en Aragon sur les bords de la Sègre.