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I-jOuis

A Versailles, le 28 septembre 1710.

Je me sers de l'occasion du départ de Ducasse \ mon très cher frère, pour vous renouveler les témoignages de ma tendresse, qui me fait sentir bien vivement l'état où vous vous trouvez. Je suis cepen-

1. Il partait en Espagne pour s'embarquer sur une escadre qui allait escorter les galions du Mexique.

dant consolé en partie par l'afFeetion que vos grands et le reste de vos sujets vous témoignent ^ et c'est un grand point que d'avoir les cœurs des hommes ; car ils ne se perdent point par la force : elle peut subjuguer ; mais les retours sont presque certains. J'avoue que cette constance de la nation espagnole redouble encore l'estime que j'avois déjà pour elle. Vous pouvez être assuré de mon suffrage pour les secours qui ne nous préjudicieront point, et mon amitié pour vous ne me laissera pas l'oublier dans les occasions.

Il y a quelques jours que la garnison d'Ypres a brûlé un grand convoi aux ennemis sur la Lys, et battu l'escorte ~. Cette affaire, dont vous aurez sans doute la relation, pourra traîner les sièges d'Aire et de Saint- Venant plus enlonguem% et c'est toujours une petite supériorité des troupes du Roi sur celles des Alliés, qui leur fait voir qu'elles ne sont pas devenues invincibles.

Vous serez touché certainement de la mort de

1. Saint-Simon a peint ce dévouement des Espagnols avec sa vigueur coutumièi'e : « Tout se saigna de soi-même, a-t-il dit, jusqu'à la dernière goutte de sa substance, pour lever en diligence de nouvelles troupes, former des magasins, porter avec abondance toutes sortes de provisions à la cour et à tout ce qui l'avoit suivie. Chacun, selon ce qu'il put, donna peu ou beaucoup, mais ne se réserva rien. »

2. C'est le 19 septembre qu'un détachement de cette garnison, sous les ordres de M. de Ravignan, atteignit au village de Vive- Saint-Eloi un grand convoi des ennemis ; le marquis de Sourches a inséré dans ses Mémoires, tome XII, p. 364-366, une très curieuse relation de cette affaire par le chevalier de Valence.

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 65

M.deDenonville, arrivée ilyaaujourd'hui huit jours^ Je sais que vous l'aimiez, et vous l'avez assez vu pour connoître qu'il étoit bon chrétien et parfaitement honnête homme ; il étoit certainement bien attaché à tout ce qui vous regardoit. Je l'estimois et l'aimois et regrette tout à fait sa perte ; mais j'espère absolument que Dieu lui a fait miséricorde ; car il avoit véritablement le cœur droit devant lui, et je prie pour lui avec confiance.

Adieu, mon très cher frère, soyez persuadé que jamais rien ne sera capable de diminuer ma tendresse pour vous. Je m'assure que vous êtes dans les mêmes sentiments. Faites, je vous prie, mes compliments à la reine.

Louis.

J'oubliois de vous dire que Ducasse a beaucoup d'attachement pour vous. Je crois que vous le connoissez déjà et que vous vous en apercevrez encore. C'est un homme qui paroît avoir un bon cœur et être bien intentionné.

A Versailles, le 21 octobre 1710.

J'ai vu avec plaisir, mon très cher frère, par ce que m'a dit le duc de Noailles, que vos affaires n'é-

1. Jacques-René de Brisay, marquis de Denonville, mourut le 24 septembre ; il avait été gouverneur général du Canada, puis sous-gouverneur des petits-fils de Louis XIV.

toient pas en si mauvais état qu'il y avoit lieu de l'appréhender. Je l'en ai déjà entretenu et le ferai encore avant qu'il reparte d'ici. C'est un homme certainement bien affectionné à l'État et à vous aussi, dont il croit les intérêts plus liés que jamais.

Le courrier qui vous est dépéché aujourd'hui vous instruira des intentions du Roi, dont vous aurez, je crois, lieu d'être contenta lime paroît que l'on ne sauroit rien faire de meilleur dans la conjoncture présente. Au reste, mon cher frère, le duc de Noailles m'a dit que vous l'aviez questionné si je n'étois point refroidi à votre égard. Il est vrai, mon cher frère, que, dans les choses où j'ai pu croire les intérêts de la France différents des vôtres, je me suis attaché à la France préférablement à l'Espagne ; mais, pour le fond du cœur, il a toujours été le même, et ce m'est une sensible joie que, les intérêts se réunissant, le devoir et l'amitié puissent tendre à un même but. Soyez donc, je vous prie, bien persuadé de ma tendresse et n'ayez plus aucun doute là-dessus. Je puis vous assurer que, dans les situations où nous nous sommes trouvés, vous en auriez fait autant que moi; mais je puis vous assurer aussi que je n'ai jamais été que jusqu'où j'ai cru que l'exacte justice pouvoit me le permettre.

Encore un coup, mon très cher frère, aimez-moi toujours comme vous l'avez fait jusqu'ici, et comptez que la tendresse que j'ai pour vous durera autant que moi.

1. Louis XIV avait décidé de portera cinquante escadrons et quarante bataillons l'armée du duc de Noailles qui devait opérer dans le nord de la Catalogne.

\U ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 67

Le siège d'Aire dure toujours ; les assiégés se défendent à merveilles, et il y a apparence qu'il continuera encore une partie du mois prochain ^ .

Louis.

A Versailles, le 17 novembre 1710.

Les nouvelles que l'on reçut hier, mon très cher frère, de la retraite de l'Archiduc^ pour vraisemblablement regagner la Catalogne, me font espérer que cette lettre vous pourra être rendue à Madrid et peut-être plus loin.

Je ne doute pas que l'armée que le duc de Noailles est sur le point d'assembler en Roussillon n'ait été un aiguillon pour l'Archiduc, et c'est ce qui me fait croire que sa marche se dirigera en Catalogne. Je ne vois pas même où il pourroit aller ; tous les autres pays vous sont fidèles ; toutes les places sont entre vos mains, et, quand même il se rendroit maître de Valence, cette conquête ne lui seroit pas fort utile, n'ayant point Tortose, et il la reperdroit dès qu'il s'enéloigneroit, comme j'espère qu'il reperdra bientôt Saragosse et le reste de l'Aragon. Il me paroît même que, quand il sera une fois rentré dans la Cata-

1. On a vu ci-dessus, p. 62, note 2, que la ville se rendit le 8 novembre.

2. L'Archiduc avait quitté Madrid, après un court séjour, pendant lequel il avait pu se rendre compte de la fidélité de la population au roi Philippe V.

logne, sa situation sera plus mauvaise qu'elle n'étoit au commencement de la campagne, n'ayant pas une seule place de plus, ayant éprouvé la fidélité de tous vos sujets à très peu près, et se trouvant trente mille hommes de plus sur les bras. Ces pensées me font regarder son entrée en Castille comme une chose qui aura été avantageuse plutôt qu'autrement, si l'on en excepte tous les désordres dont elle a été suivie et ce que les peuples ont souffert ^ . Vous me direz peut-être que je vais un peu vite dans mes raisonnements, puisque je ne sais encore que le départ des ennemis de Madrid ; mais je peux vous répondre à cela qu'ils sont fondés sur la vraisemblance et sur le désir que j'ai de les voir accomplir, m'intéressant à vos affaires aussi vivement que je vous aime tendrement.

Vous aurez reçu il y a déjà quelque temps la lettre que je vous écrivis lorsque le duc de Noailles étoit ici '^, et je me flatte que vous n'aurez pas désapprouvé mes sentiments. Oui, mon cher frère, je ne puis trop vous le répéter : vos intérêts sont les nôtres ; j'en suis plus convaincu que jamais, et c'est ce qui fait ma joie.

Je ne vous parle point de toutes les autres nouvelles : vous savez la prise d'x^ire suivie de la fin de la campagne de tous côtés, et les troubles qui continuent en Angleterre, où les tories ou rigides

1. L'armée allemande du comte de Stahrenberg commit en effet sur sa route beaucoup de pillages et de déprédations ; elle séjourna à Tolède et, en quittant la ville, incendia le palais de l'Alcazar.

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