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CLXXXIII

A Versailles, 22 décembre 1710.

Le marquis de Baiiffremont ^ allant près de vous, mon très cher frère, vous prier de l'honneur de la Toison d'or, ainsi que l'ont été son frère et beaucoup de sa famille, je ne dois pas lui refuser cette lettre pour vous recommander ses intérêts. Je dois vous écrire incessamment par un courrier qui partira après l'arrivée de Don Pedro de Zùniga-, et vous recevrez sans doute la lettre qu'il vous portera avant celle-ci. Cependant, comme c'est la première que je vous écris après avoir appris la nouvelle du gain de la bataille de Villaviciosa^, je ne puis manquer de vous en témoigner ma joie sincère en vous embrassant, mon très cher frère, et vous priant de

1. Louis-Bénigne, marquis de Bauffremont, venait d'obtenir le régiment de son frère, le marquis de Listenois, tué au siège de Saint- Venant, et le Roi lui avait permis d'aller en Espagne demander pour lui-même le collier de la Toison d'Or qu'avait son frère.

2. Le marquis de Zuniga (tome I, p. 105) était envoyé en France par Philippe V pour apporter à Louis XIV le détail de la victoire de Villaviciosa.

3. Gagnée le 10 décembre par Vendôme et le roi d'Espagne sur l'armée de Stahrenberg. Philippe V en envoya à son grandpère une relation de sa propre main, qui a été publiée en appendice aux Mémoires de Saint-Simon, tome XX, p. 422-426.

m'aimer toujours autant que le mérite la tendresse

infinie que j'ai pour vous.

Louis.

A Versailles, le 26 décembre 1710.

Vous vous imaginerez aisément, mon très cher frère, quelle joie j'ai ressentie aux deux nouvelles consécutives des victoires que vous venez de remporter sur vos ennemis^ ; je viens, il n'y a pas une heure d'en entretenir en détail Don Pedro de Zùniga, qui m'en a rendu un très bon compte.

Il me paroît que la première affaire n'a pas peu influé sur la dernière et qu'il est fort à regretter que vous n'ayez pas eu plus de jour pour envelopper le corps des ennemis qui restoit encore en son entier ; mais il faut espérer de la bonté de Dieu qui vous a donné ces succès que ce débris n'aura pas une retraite facile et que le duc de Noailles, que l'on vient d'apprendre être devant Girone du 16, fera ce siège avec une grande facilité.

Nous devons attendre de la même miséricorde divine sa protection pour notre côté et que, l'ayant fait sentir à l'Espagne, il la répandra aussi sur la France. Il faut bien remercier Dieu de ces heureux commencements, et je le fais en mon particulier de

1. La prise de Brihuega, 9 décembre, et la victoire de Villaviciosa, le lendemain.

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ce qu'il vous a conservé au milieu des périls auxquels vous avez été exposé.

La stérilité des nouvelles et le départ du courrier qui presse font finir ma lettre, en vous assurant encore, montrés cher frère, que l'on ne peut avoir été plus touché que moi du grand succès que vous avez eu en personne, et que ma tendresse pour vous est inexprimable.

Louis.

N'oubliez pas, je vous prie, de témoigner de ma part au duc de Vendôme combien je suis sensible au grand service qu'il vient de vous rendre et qui sans doute aura de grandes suites et pour vous et pour nous ^ .

A LA REINE DESPAGNE.

A Versailles, le 26 décembre 1710,

(^est avec bien de la joie, Madame, que je me trouve aujourd'hui répondant à deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et toutes deux remplies d'événements bien glorieux pour le roi mon frère. On doit certainement. Madame, s'en promettre des suites encore plus avantageuses, et je ne serois point étonné que l'Archiduc fût obligé de

1. Voir dans l'appendice des Mémoires de Saint-Simon, tome XX, p. 446, la lettre de félicitations, bien tardive (2 février) et plutôt banale, eue le prince écrivit au duc de Vendôme.

sortir d'Espagne avant la fin de l'hiver. Je crois qu'en ce cas le roi de Portugal n'auroit pas beau jeu et qu'il seroit le premier, en demandant la paix, à prévenir les malheurs qui le menaceroient. Je me suis acquitté, Madame, envers mon frère de la commission que vous m'aviez donnée pour lui ; voici une occasion où il réparera les fautes que la paresse peut lui avoir fait commettre. Pour moi. Madame, je m'en sers avec un extrême plaisir pour vous témoigner 1 amitié la plus tendre et la plus sincère et, vous demandant toujours l'honneur de la vôtre, vous souhaiter d'avance l'année prochaine aussi lieureuse que la fin de celle-ci.

Louis.

A Marly, le 7 janvier 1711.

Je commencerai cette lettre, mon très cher frère, par vous souhaiter cette année où nous entrons aussi heureuse que l'a été la fin de la dernière, et que Dieu vous y comble de grâces spirituelles et temporelles, vous faisant en même temps celle d'en bien user pour sa gloire. La tendresse infinie que j'ai pour vous me le fait désirer plus que personne.

Nous avons appris depuis deux jours une nouvelle qui peut apporter un grand changement dans les affaires de l'Europe. Le Grand Seigneur a déclaré enfin la guerre au Czar le 20 novembre dernier,

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tant à cause que ce prince a manqué au traité de Carlowitz en plusieurs points, ainsi qu'il le prétend, que pour remettre le roi de Suède dans ses États, lui ayant promis de l'assister il y a déjà dix-huit mois. C'est le khan des Tartares qui a eu la plus grande part à cette résolution. On prétend que le Grand Seigneur veut assembler trois cent mille hommes et aller lui-même jusqu'à Bender pour y voir le roi de Suède ^ . Cette guerre entreprise contre le Gzar retombe aussi sur le roi Auguste son allié et ennemi du roi de Suède, et il est bien difficile que l'Empereur ne reporte pas une partie de ses troupes en Hongrie, tandis qu'il y aura de si grandes forces turques dans son voisinage. Ainsi vous devez, aussi bien que nous, vous sentir d'une diversion qui n'a été attirée que par la bonne volonté du Grand Seigneur pour le roi de Suède. J'avoue que je n'aurois jamais voulu susciter un prince mahométan contre des chrétiens; mais aussi pouvons-nous profiter de cette diversion que Dieu permet peut-être pour punir les Alliés.

On dit ici que les mauvaises nouvelles d'Espagne, arrivées en même temps que celles de Constantinople, font un grand efl'età la Haye, et je ne doute pas que les Alliés ne se trouvent bien éloignés de leur comjîte. Il se peut bien faire même que l'affaire dont vous entendrez parler par le retour de ce cour-

1. C'est en effet ce que racontaient les gazettes étrangères, comme la Gazette de Leyde (n° 69 de 1710) ; voir aussi le Journal de Dangeau, tome XIII, p. 308-309, 315, 321, 324, 326-327, 357-358.

rier vienne de quelque dessein de rouvrir une voie aux négociations ; mais, si jamais on les reprend, j'espère, s'il plaît à Dieu, que la fin en sera toute opposée à ce qu'étoit celle des dernières^. Nous devons cependant voir entre ci et peu de temps les effets de la déclaration du Turc et les troupes que nous aurons de moins cette année sur les bras. Je crois aussi que le roi de Suède reparoîtra sur la scène très peu content des Alliés. L'on prétend qu'ils avoient gagné son principal ministre pour le faire sortir d'Allemagne, il y a bientôt quatre ans, et le conduire à la guerre de Moscovie, où il a échoué ; enfin ce sont ces mêmes Alliés qui ont fait conclure le traité de neutralité entre la Suède, le Danemark et le roi Auguste ^ mais que le roi de Suède a toujours rejeté, n'ayant été fait que par la régence de Stockholm. Toutes ces choses doivent avoir aliéné le roi de Suède des Alliés et par conséquent l'avoir rapproché de nous. Il n'a pas lieu non plus d'être satisfait de l'Empereur en particulier, qui n'a pas exécuté toutes les conditions faites dans le traité au sujet de la religion en Silésie. Le roi de Danemark de son côté, après avoir commencé la guerre contre la Suède de la manière dont il l'a fait, laissera-t-il toutes ses troupes en Flandre, lorsqu'il verra revenir son ennemi, qui ne peut être que très irrité contre lui ? Toutes ces considérations, encore un coup, nous font espérer une suite avantageuse de ce nouvel

1. Les négociations engagées à Gertruydenberg avaient été rompues par suite des exigences des Alliés.

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