‹ LettresChapitre 23 sur 74 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

A Marly, le 9 février 1711.

Enfin, mon très cher frère, je puis aujourd'hui vous faire compliment sur la prise de Girone ^ Je dis enfin, car j'avoue que la longueur du siège commençoit à m'ennuyer et que je craignois qu'il ne vînt encore quelques contre-temps semblables à ceux que l'on avoit déjà essuyés. Il auroit été à souhaiter que l'on eût pu avoir la garnison prisonnière de guerre ; mais, comme cela n'auroit pu être qu'en l'assiégeant dans les forts, cela auroit encore coûté beaucoup de temps et de fatigue aux troupes, et leur prompte reddition est une chose qui éloit importante. Le duc de Noailles s'est conduit dans toute celte affaire avec beaucoup d'activité et de capacité, et je suis sûr qu'il deviendra un grand sujet pour la guerre.

On sera bientôt en état sans doute de resserrer les ennemis dans Barcelone, et j'espère que les nouveaux secours que l'on y doit faire passer, n'empêcheront pas que la situation de l'Archiduc ne soit des plus embarrassantes. Je suis ravi de ce que j'ai appris que la plus grande partie des Aragonnois ne s'étoit point livrée à lui et que ces peuples vous donnent des marques de leur fidélité.

1. Girone avait capitulé le 23 janvier; le brigadier Planque en apporta la nouvelle à Marly le 4 février.

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Les nouvelles des autres pays sont assez stériles présentement. Il n'y a qu'en Angleterre où les brouilleries continuent et où l'on dit que le duc de Marlborough tâche de se raccommoder avec le parti dominant, qui est celui des épiscopaux.

J'oubliois de vous dire qu'il me paroît que vous avez pris le meilleur parti qu'ily avoità prendre sur la commission dont le Roi a chargé depuis peu le duc de Vendôme ^ Je ne sais point encore si l'affaire qui y a donné lieu aura quelque suite ou non.

Adieu, mon très cher frère, conservez-moi toujours votre amitié et soyez persuadé que je vous aime plus tendrement que je ne le saurois exprimer.

1. A la suite de la victoire de Viliaviciosa, Louis XIV usa du crédit qu'elle donnait à Vendôme sur Philippe V pour faire passer par lui les commissions les plus délicates. En janvier 1711, il le chargea d'obtenir de Philippe V qu'il livrât de lui-même à l'électeur de Bavière, dépouillé de ses Etats, les quatre dernières places que l'Espagne possédait aux Pays-Bas. (Les Pays-Bas étaient la compensation promise à l'électeur.) Philippe V y répugnait ; le 30 janvier 1711 il avait écrit de sa main à son aïeul une lettre habile et déférente (doublée d'une lettre du duc de Vendôme), dans laquelle, tout en lui promettant de s'incliner devant sa volonté, il le conjurait d'envisager une dernière fois les conséquences d'un tel abandon. C'est à cette réponse arrivée depuis peu à Versailles que le duc de Bourgogne fait allusion. En raison de certains renseignements nouveaux, Louis XIV lui-même hésitait et c'est ce que signifie la dernière phrase de la lettre. Cf. Philippe V et la Cour de France, t. I, p. 427-432, avec l'indication des lettres échangées entre Louis XIV, Philippe V et le duc de Vendôme.

A LA REINE D'ESPAGNE

A Marly, le 9 février 1711.

La prise de Girone est une conjoncture trop avantageuse, Madame, pour laisser passer l'occasion de vous en marquer ma joie. Je crois qu'elle achèvera de détromper les ennemis sur leur prétendue victoire, dont ils commencent bien déjà à se désabuser, et qu'elle réduira les affaires de l'Archiduc dans une grande extrémité.

J'ai eu quelque inquiétude, Madame, en apprenant que vous, et ensuite le prince votre fils, avez été malades, mais Dieu merci ! cette peine a été courte.

Permettez-moi, Madame, de prendre part au plaisir que vous avez eu de revoir le roi glorieux et vainqueur de ses ennemis. Je prends trop d'intérêt à tout ce qui vous regarde pour ne me pas réjouir de ce qui vous touche si sensiblement, ayant pour vous l'amitié la plus tendre et la plus respectueuse, et vous priant de me conserver toujours l'honneur de la vôtre, qui m'est plus précieuse que je ne le puis dire.

Louis.

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 83

A Versailles, le 9 mars 1711.

J'appris hier par votre lettre du 24 du mois dernier, mon très cher frère, que les ennemis avoient abandonné Balaguer à l'approche de votre armée ' ; ils vont certainement être bien resserrés sur les bords de la mer, et cela me fait un extrême plaisir.

Voyant vos affaires continuer à bien aller, j'espère que la suite sera de même et que de notre côté tout ira mieux aussi. La levée des milices s'achève; le Roi donne cent cinquante hommes par bataillon à toute l'armée de Flandres, dont ce secours rendra l'infanterie complète à peu de choses près ; les magasins sont faits, et l'armée sera en état de faire des mouvements considérables sans craindre de s'éloigner de ses vivres. Les ennemis le savent et se trouvent, je crois, un peu loin de compte ; cependant ils se préparent, à ce qu'ils disent, à de grandes entreprises et ne doutent pas d'avoir encore la victoire s'ils combattent l'armée du Roi. J'espère, s'il plaît à Dieu, qu'ils se tromperont en l'un et l'autre point et qu'ils verront, si le cas arrive, qu'ils ne sont pas plus invincibles en cette guerre que dans les autres.

Il y a eu depuis quinze jours de grands déborde-

1. C'est le 23 février que la garnison, composée de deux ou trois cents hommes en fort mauvais état, avait évacué cette petite place.

meiits d'eaux presque par tout le royaume, qui ont fait beaucoup de désordres. On a été en bateau en une partie des rues de Paris ; on ne passoit plus aux ponts de Saint-Cloud ni de Sèvres, et ce dernier étoit sous l'eau; mais Dieu merci ! les eaux sont baissées et la rivière rentre dans son lit. Il seroit à souhaiter que les suites des autres inondations ne fussent pas plus fâcheuses; mais il s'en faut bien que cela ne soit ainsi ' .

Monsieur le Duc perdit, il y a quatre jours, le grand procès qu'il avoit au parlement de Paris contre ses trois tantes au sujet de la succession de feu Monsieur le Prince, en soite qu'au lieu d'un bien de vingt à vingt-cinq millions qu'il devoit avoir presque tout entier, la succession se va partager r/6 intestat'^. Monsieur le Duc en aura encore plus de la moitié, qu'il aura à repartager avec deux frères et cinq sœurs ; tels sont ordinairement les succès de la politique humaine.

Adieu, mon très cher frère ; il est tard ; faites mes compliments à la reine ; conservez-moi votre amitié et ne doutez pas de la sincérité de ma tendresse.

Louis.

1 . On trouvera dans la Correspondance des contrôleurs généraux, tome III, n" 932, des renseignements sur ces inondations, qui furent générales par tout le royaume.

2. Voyez, sur ce procès qui divisa toute la maison de Condé, les Mémoires de Saint-Simon, édition Boislisle, tome XX, p. 315-323.

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A Versailles, le 13 avril 1711.

Vous serez sans doute dans une extrême inquiétude, mon très cher frère, en recevant cette lettre ; mais j'espère qu'alors nous en serons déjà délivrés. Monseigneur est jusqu'ici dans la meilleure situation qu'il puisse être pour la grande maladie dont il est attaqué et qui ne peut être que fort dangereuse à son âge ^ . Elle avoit commencé avec un grand assoupissement, qui fit craindre d'abord aux médecins que ce ne fût une fièvre maligne, en sorte qu'ils furent bien aises avant-hier matin lorsque la petite vérole se déclara. Ils le traitent avec beaucoup de sagesse ; lui-même n'est point inquiet, et, à moins qu'il n'arrive des accidents, ce qu'à Dieu ne plaise ! il y a apparence qu'il s'en tirera heureusement et que sa santé n'en sera que meilleure dans la suite.

Le Roi alla s'établir à Meudon dès le lendemain qu'il fut malade et m'ordonna de demeurer ici avec mon frère de Berry, qui, non plus que moi, n'a eu que la petite vérole volante. .T'avois vu Monseigneur le premier jour qu'il eul la fièvre et que rien n'é-

1. Le Dauphin fut attafjiié de la petite vérole le 9 avril 1711 et mourut le 15. La lettre du duc de Bourgogne est écrite au moment où la maladie ballait son plein, mais quand on espérait encore sauver le prince. Saint-Simon en a longuement parlé dans ses Mémoires [t. XX de l'édition Eoislisle, etappendice I).

toit déclaré. Nous recevons atout moraent des nouvelles de Monseigneur, qui jusqu'ici calment un peu notre juste inquiétude. M"'" la duchesse de Bourgogne, qui a eu la petite vérole très fort avant que de venir en France, a été aujourd'hui voir le Roi à Marlv. Pour mon frère et moi, nous lui avons seulement fait la révérence sur son passage, à son aller et à son retour.

La matière dont je parle m'occupe si fort que vous ne trouverez pas étrange que je n'en traite point d'autre, et, à la vérité, il n'y en a pas beaucoup d'autres à traiter. L'on fait en beaucoup de lieux des prières publiques qui obtiendront la santé de Monseigneur encore plus que les remèdes n'y contribueront.

Adieu, mon très cher frère, faites bien mes compliments à la reine ; je sens pour vous d'avance tout ce que vous sentirez en apprenant le danger de Monseigneur. Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.

Louis.

cxcn.

A Versailles, le 15 avril 1711.

Le sujet de cette lettre est si triste, mon très cher frère, que je n'ai pas la force de vous en parler. Je prends part à votre douleur qui n'est que trop commune avec la mienne. Reposons-nous sur l'immense

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miséricorde de Dieu. Faites mes compliments à la reine; je vous embrasse de tout mon cœur.

Louis.

A Marly, le 26 avril 1711.

Je ne vous écrivis qu'un seul mot, mon très cher frère, le 15 de ce mois au sujet du malheur qui nous est arrivé ; je ne doute pas qu'ayant un aussi bon cœur que le vôtre, vous n'en ayez été bien vivement touché. J'ai beaucoup pris de part à votre peine, et je suis bien sûr que vous en aurez aussi pris à la mienne ; j'en ai été secoué et pénétré et m'ensuis trouvé incommodé pendant quelques jours, c'est-à-dire sans appétit et languissant ; mais, Dieu merci ! je suis mieux présentement. C'est un coup de la main de Dieu qu'il faut adorer avec soumission, ainsi que le nouveau dont nous apprîmes hier la nouvelle.

Vous voyez bien que c'est de la mort de l'Empereur ^ dont je veux vous parler. Dieu défend que l'on s'en réjouisse, comme nous ne pouvions la souhaiter, quand nous sûmes sa maladie ; mais il permet et veut même que l'on profite des bonnes suites que l'on peut en envisager. Que va devenir l'Alle-

1. L'empereur Joseph l" mourut le 17 avril à Vienne, à trente-trois ans, après une courte maladie.

magne ? car il ne faut pas douter que plusieurs princes ne prétendent à l'Empire et, sans compter les Allemands, les ducs de Savoie et de Lorraine ne se mettront-ils point sur les rangs ? Que fera l'Archiduc, qui n'est point sûr de la Hongrie, ni peut-être même de la Bohême? je ne doute pasqu'il ne quitte Barcelone pour courir promptement en Allemagne, et qu'il ne préfère l'espérance de l'Empire auhasard de perdre ce qui lui reste en Espagne. On ne peut rien juger de certain de ce qui se va passer ; mais ce qui Test presque, c'est qu'une partie des troupes des Alliés seront rappelées en Allemagne, et qu'il ne se peut que nous ne nous trouvions très soulagés par les suites d'un événement d'une telle conséquence. Le plus grand avantage que l'on peut tirer seroit une bonne paix à la satisfaction de tout le monde, et c'est à quoi je ne doute pas que ne tendent vos souhaits aussi bien que les miens.

Cependant la guerre est déjà recommencée en Flandres; l'armée du Roi s'assembla hier entre Arras et Bouchai n ; l'on avoit formé le projet de marcher en forces à de petits camps qui étoient derrière le canal de la haute Deùle et la Scarpe, pour forcer ces passages et tâcher de prendre un quartier de ce côté. Comme c'est un pays très difficile, on croyoit, en s'y retranchant, qu'un corps médiocre seroit capable de s'y soutenir contre loute l'armée ennemie et que l'on pourroit faire le siège de Douay ; mais les ennemis se sont assemblés hier eux-mêmes devant la Scarpe du côté de Saint-Amand, soit qu'ils vouloient faire une entreprise prématurée, ou nous en empêcher, de manière que les deux ai'mées se

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sont rassemblées en même jour comme si elles s'étoient donné le mot ^

Il me semble que la conjoncture demande que l'on se tienne en repos ; car ce n'est qu'avec le temps que l'on verra ce qui arrivera, et il ne faudroit pas que le pied nous glissât, à présent moins que jamais, étant prêts, peut-être d'ici à peu de temps, de reprendre une grande supériorité, La matière dont je vous écris donne lieu à tant de raisonnements et de conjectures que l'on en pourroit écrire des cahiers entiers ; mais le temps nous en apprendra plus encore et plus sûrement que des prévoyances souvent trompeuses.

J'ai été fort inquiet tous ces jours-ci de la santé de la reine, et j'appris hier, Dieu merci ! qu'elle étoit hors d'affaire ; j'espère que sa convalescence ira vite et que toutes choses tourneront bien de tous côtés.

Vous aurez su que le Roi a jugé à propos que je prisse le titre de Dauphin-, ce qui me remet à tous moments devant les yeux la perte que j'ai faite. Je sais, mon très cher frère, que vous aviez beaucoup de confiance en l'amitié de Monseigneur ; il ne tiendra pas à moi que je ne la mérite aussi, etje ne saurois assez vous marquer combien j'ai de joie de voir nos intérêts se réunir de plus en plus. Aimez-moi donc toujours, mon très cher frère, et soyez persiia-

1. Dangeau annonce aussi ces mouvements, mais plus brièvement [Journal, tome XIII, p. 394 et 399).

2. Le marquis de Torcy dans son Journal (p. 424) a raconté la scène dans laquelle le Roi décida que le nom et le titre de Dauphin passeraient au duc de Bourgogne.

dé que ma tendresse pour vous sera toujours telle (jii'elle doit être ; que vos intérêts iront chez moi immédiatement après ceuv de la France et que J'espère qu'ils ne se sépareront jamais.

Je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de bien faire mes compliments à la reine, à qui j'écris aussi aujourd'hui.

Louis.

A LA REINE D'ESPAGNE

A Marly, le 26 avril 1711.

.T'étois encore si abattu et si touché de la perte que j'avois faite, Madame, lorsque j'écrivis un mot au roi mon frère, que je n'eus pas la force de m'acquilterdu même devoir à votre égard. Je me flatte que vous me faites la justice de croire qu'au milieu de ma douleur j'ai ressenti vivement celle que vous causeroit un si fâcheux accident et que vous auriez réciproquement pris part à la mienne.

Vous verrez, par la lettre que j'écris au roi mon frère aujourd'hui, que la mort inopinée de l'Empereur, dont on sut hier la nouvelle, va donner sans doute une nouvelle face aux afïaires de l'Europe.

J'appris hier aussi, Madame, que Dieu merci ! votre santé, qui m'avoit inquiété extrêmement se rétablissoit, et que l'on espéroit que dans peu elle seroit parfaite. Je le désire plus que personne par la tendre amitié que j'ai pour Votre Majesté, et j'ose

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lui demander toujours pour moi la continuation de la sienne, qui m'est très précieuse.

.ouïs.

AU PvOI PHILIPPE V.

A Marly, le 11 mai 1711.

Je vous assure, mon très cher frère, que j'ai reçu avec bien du plaisir la lettre que vous m'écrivîtes le 28 du mois dernier. J'ai été édifié de votre soumission à la volonté de Dieu et des sentiments pleins de piété dont elle est remplie, mais en même temps j'ai été charmé de toute la tendresse que vous m'y témoignez. Oui, mon très cher frère, vous pouvez compter sur mon bon cœur ; il l'a toujours été ; les temps sont passés où il a agi contre ses sentiments naturels, et ils ne reviendront jamais, s'il plaît à Dieu. Ce sera toujours une grande joie pour moi de pouvoir contribuer à votre consolation et à votre satisfaction, et j'en ressens infiniment de vous trouver dans des sentiments dignes de vous sur tons vos devoirs.

La maladie de la reine m'a causé une extrême inquiétude, et j'avoue qu'elle n'est pas encore entièrement finie. Je crains que la nouvelle de la perte que nous avons faite n'altère encore sa santé, et je ne serai point rassuré que je ne la sache dans un état de convalescence un peu suivi. J'espère de la bonté de Dieu qu'après nous avoir fait éprouver pendant long-

temps les effets de sa justice, il nous fera aussi ressentir ceux de sa miséricorde.

Les Alliés, depuis la mort de l'Empereur, et surtout les Hollandois, se donnent beaucoup de mouvement pour entretenir la bonne intelligence entre tous les princes et faire élire l'Archiduc à l'Empire. L'Impératrice douairière a pris en son nom le gouvernement de tous les États héréditaires ^ jusqu'à son arrivée. Je ne sais si son départ ne fera point quelque effet sur l'espritdes Catalans; il estvrai que les troupes qu'il laissera à Barcelone et à Tarragone et les nouveaux secours qui doivent y arriver seront assez puissants pour contenir les peuples, quelque intention qu'ils pussent avoir ; quoi qu'il en soit, je voudrois l'en voir déjà parti.

Il y a ici des gens qui prétendent que les Alliés, ayant prévu le cas de la mort de l'Empereur, sont convenus de faire élire l'Archiduc pour lui succéder et de substituer le due de Savoie en la place de celui-ci pour l'Espagne; mais, outre qu'ils ne peuvent exécuter ce projet sans faire un tort manifeste aux filles du défunt Empereur, je doute que M. de Savoie voulût se charger d'une telle prétention, dont il connoît la réussite si douteuse ou plutôt si impossible. J'ai bien de l'impatience de savoir si tout ceci ne lui donnera point lieu de penser à choses nouvelles et à se détacher des Alliés, ce qui seroit un grand point ; car je crois que, si quelqu'un com-

1. C'est-à-dire 1 archiduché d Autriche el les provinces en dépendant, qui étaient l'apanage propre de la maison d'Autriche.

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mence, tout le grand édifice de la ligue tombera bientôt.

Les armées sont bien près l'une de l'autre en Flandres, mais séparées par des ruisseaux inondés. On a battu un convoi de fourrages et d'avoines qui venoil de Tournay à Douay,et, de quarante bateaux, il y en a eu vingt-deux de coulés à fond ; cette expédition a été faite par huit cents hommes de la garnison de Condé ^ .

x\dieu, mon très cher frère, encore une fois soyez persuadé que l'on ne peut vous aimer plus tendrement que je le fais ; aimez-moi toujours de même et faites bien mes compliments à la reine.

Louis.

A Marly, le 31 mai 1711.

Je ne veux pas manquer l'occasion du courrier qui va partir, mon très cher frère, et qui me donne celle de vous renouveler les assurances de mon amitié et de ma tendresse. Je ne vous parle point de ce qu'il vous porte, les lettres étant en chiffres, et par conséquent ne devant pas le mettre ici en clair. Je puis vous assurer seulement que je prends autant de part à vos intérêts que vous-même et que je verrai

1. Ce convoi fut attaqué le 9 mai sur l'Escaut, presque au confluent de la Scarpe, par M. de Permangle, qui commandait dans la place de Condé-sur-Escaut.

toujours avec un extrême plaisir tout ce qui y pourra être favorable.

L'électeur de Bavière est venu ici deux fois et a été à la chasse une des deux ^ ; c'est le meilleur homme du monde, le plus aisé à vivre, attaché au Roi plus que l'on ne le peut dire et qui mérite par toutes sortes d'endroits d'être aimé et considéré.

Je suis ravi d'apprendre que la santé de la reine aille de mieux en mieux. J'espère qu'elle se rétablira bientôt parfaitement.

Vous avez perdu un bon serviteur en la personne du ducd'Albe'^ ; c'étoit un homme d'honneur et d'esprit, sans en aA oir l'extérieur. Je suis persuadé que nos malheurs ont accourci sa vie ; il est mort avec les sentiments de religion et d'attachement au Roi et à vous les plus touchants ; je ne doute pas que vous n'ayez soin de la duchesse sa veuve qui demeure dans un terrible état ^. Le départ du courrier qui presse m'empêche de vous en dire davantage.

Adieu, mon très cher frère, faites bien mes compliments à la reine et conservez-moi toujours votre amitié ; je vous embrasse de tout mon cœur.

Louis.

1. C'est le 26 el le 28 mai que rélectem* de Bavière vint à Marly, où la cour était (Dangeau, tome XIII, p. 412 et 414).

2. Antoine-Martin de Tolède, duc dAlbe, ambassadeur en France depuis novembre 170.3, mourut dans la nuit du 27 au 28 mai, n'ayant que trente-neuf ans. Tous les contemporains s'accordent pour faire son éloge {Mé??ioiref> de Saint-Simon, tome XXI, p. 329, note 1).

3. Philippe V fit payer toutes les dettes du défunt et continua à sa veuve les appointements pendant quatre mois.

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A Marly, le 22 juin 1711.

J'ai reçu il y a trois jours votre lettre du 10 de ce mois, mon très cher frère, et j'ai été ravi de trouver en cette assurance d'une amitié dont je ne doute point des marques de la bonne santé de la reine. Je comprends aisément les inquiétudes que sa maladie vous a causées ; nous les avons partagées ici, et nous partageons aussi Dieu merci ! la joie de sa convalescence. I.e Roi n'attendoit que votre réponse pour satisfaire l'électeur de Bavière en accomplissant le traité dont il étoit garant '. Nous reverrons incessamment ici cet électeur avant qu'il parte pour Namur et de là pour Luxembourg ; je crois qu'il ira ensuite sur le Rhin. Il marche déjà des troupes des deux armées de Flandre pour s'y rendre, et, s'il y en marche encore, comme je n'en doute nullement, l'électeur de Bavière voudra commander notre armée sur le Rhin, ce que je crois que le Roi ne lui peut refuser.

Je suis ravi, mon très cher frère, que vos sentiments pour moi soient tels qu'ils doivent être et que

1. Pour le dédommager de la perte de ses Etats, le roi d'Espagne donnait à l'Electeur en toute souveraineté tout ce qui lui restait aux Pays-Bas ; l'acte officiel est daté du 2 janvier 1712 et a été inséré dans le Corps diplomatique de Du Mont, tome VIH, 1'"'' partie, p. 288 ; voyez ci-dessus, p. 81.

je puis les désirer ; il ne tiendra pas à moi que l'union qui a été entre nous dès notre enfance, quand nous vivions ensemble, ne continue, quoique nous soyons si séparés par la distance des lieux que nous habitons. Dieu merci ! nous ne le sommes point, d'intérêt, et, si l'on a pu le penser, il n'y a plus lieu de l'imaginer du tout, et cela ne reviendra jamais à ce que j'espère. Soyons-le donc toujours de cœur, c'est ce que je souhaite plus que je ne puis l'exprimer.

Sur la réponse que vous avez faite au Roi en vous remettant à lui de tout ce qui regardoit la succession de feu Monseigneur, il a pris le parti de vous donner la part qui vous appartient par les lois, et je puis dire que l'on n'en pouvoit prendre d'autre ^ ; car l'on doit toujours aller au plus avantageux pour ceux qui se remettent entièrement entre les mains des autres. C'est M. le Chancelier qui est chargé de toute l'affaire ; elle ne pouvoit être mieux qu'entre ses mains. Il y a cependant des effets dont j'ai déjà disposé, tels que du tabac et des vins de liqueur, ce qui m'a paru ne devoir point entrer dans un inventaire, et je serois même fort aise de ne vous pas parler de ces bagatelles si je ne croyois pas que vous devez être informé de tout pour faire les choses dans la dernière exactitude ; car, encore un coup, mon très cher frère, soyez très persuadé que vos intérêts me sont aussi chers que les miens

1. Voyez sur le partage de celle succession les Mémoires de Saint-Simon, tome XXII, p. 32-33 ; le roi d'Espagne eut pour sa part des meubles, des bijoux et des cristaux. On vendit aux enchères publiques tout ce dont les princes ne voulurent pas, et ce fut pour la cour une sorte de divertissement.

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propres et que je déciderois sans hésiter pour vous contre moi en toutes choses, si j'y trouvois un petit doute.

Je ne vous parlerai point aujourd'hui des nouvelles que vous saurez de reste apparemment. Vous aurez sans doute appris aussi que le Roi me parle d'affaires et m'en charge même des plus importantes, je veux dire de choses qui regardent le bien de l'Eglise^. Demandez donc bien à Dieu pour moi, je vous conjure, qu'il me donne toutes les lumières et la force qui m'est nécessaire pour m'acquitter des obligations où mon état m'appelle et que je dois remplir sans présumer de moi, mais aussi sans reculer ni éviter, quand elles sont dans l'ordre de Dieu.

Avant que de finir, il faut vous remercier de ce que vous faites pour la duchesse d'Albe^ ; elle le mérite par elle-même et par la considération de feu son mari, qui vous a toujours été bien attaché.

Adieu, mon très cher frère ; il est bien tard, minuit étant sonné, et je me suis interrompu déjà plus de quatre fois pour m'aller promener avant de me coucher ; car il fait fort beau cette nuit. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de faire bien mes compliments à la reine ; je lui en ferai incessamment moi-même sur sa convalescence.

Louis.

1. Le Roi, en effet, avait appelé au conseil d'Etat le jeune duc de Bourgogne, avait ordonné aux ministres de le tenir au courant des affaires, et lui avait renvoyé la décision de la contestation entre le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, et les évêques de Luçon et de la Rochelle.

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