Saint-Simon a exposé dans ses Mémoires (tome XXII
deux campagnes dernières, sur un billet du prince Eugène qui le déclaroit libre. On dit que les ennemis ne feront plus rien de ce côté-là du reste de la campagne, leur armée étant trop fatiguée et en trop mauvais état.
La paix des Turcs et des Moscovites est véritable, au grand désavantage de ceux-ci, comme vous le verrez dans les gazettes. Le Czar, étant près de périr par la faim et par la guerre avec toute son armée, a été obligé de recevoir la loi.
Je ne doute pas que l'embarquement de l'Archiduc ne fasse en Catalogne un mouvement avantageux pour nous ^ ; il est heureux que votre armée se trouve en état d'agir en même temps.
Madame la Dauphine est fort sensible à voire souvenir ; son incommodité n'a, Dieu merci ! pas été longue, et elle a été à la chasse plusieurs fois depuis, avant le départ de Fontainebleau, que nous avons quitté le 14 avec beaucoup de regret.
Voilà, mon très cher frère, bien des matières en peu de discours ; mais le temps me presse un peu ce soir, avant eu assez d'affaires toute la journée.
J'oubliois de vous dire que le duc de Noailles arriva hier au soir ; j'ai eu aujourd'hui avec lui une première conversation, et Tonne peut être plus content que je l'ai été de la manière dont il m'a dit que
p. 128-132 et 132) le cas de M. de Ravignan. Joseph deMesmes, marquis de Ravignan, avait le grade de lieutenant général. 1. L'Archiduc, appelé en Allemagne pour recevoir la couronne impériale, eut beaucoup de peine à se tirer des mains des Catalans, qui ne voulaient pas le laisser partir. II dut laisser l'Archiduchesse à Barcelone.
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VOUS pensez pour moi et que vous aviez toujours pensé '. Je suis fort sensible aussi aux sentiments de la reine et vous prie de l'en bien remercier de ma part. Conservez-moi toujours votre amitié, mon très cher frère; je vous embrasse de tout mon cœur.
Louis.
A Versailles, le 5 octobre 1711.
Je reçus hier en même temps deux de vos lettres, mon très cher frère, du 23 et 24 du mois passé, et cette régularité m'a rendu bien honteux d'y avoir manqué la semaine dernière.
Nous n'avons point de nouvelles de la grande affaire depuis ce que je vous en ai écrit '^; elle commence à devenir publique en Angleterre et en Hollande, et les Alliés n'en paroissent pas peu inquieîs ; car on ne sait que la chose en général sans savoir le secret des négociations, qui est de la dernière importance. Je ne saurois encore assez vous répéter combien j'ai été charmé de toutes les facilités que
1. En lisant ce que le prince dit du duc de Noailles, est-il possible de croire aux racontars de Saint-Simon [Mémoires, tome XXII, p. 183 et suivantes) sur les causes honteuses qui l'auraient presque fait chasser d'Espagne ? Cf. la discussion de cette question dans Pldlippe V et la Cour de France, t. I, p. 456, note 1.
2. La résolution prise parla reine Anne de faire la paix, même en dehors de ses alliés.
VOUS V avez apportées. Pourrois-je n'être pas sensible à voir un frère que j'aime si rempli de générosité, de reconnoissanee et d'amour de la paix. Je crois que, dans la situation des choses, il est très à propos de ne rien hasarder où l'on puisse courir risque d'un désavantage qui renverseroit peut-être nos espérances, que je crois bien fondées.
Les affaires de Catalogne font présentement le sujet de notre attention, et j'espère qu'elles tourneront comme l'on peut le souhaiter. J'ai vu aujourd'hui dans des nouvelles d'Allemagne que l'Archiduc étoit arrivé à Gênes ^ ; mais je ne sais si l'on peut compter sûrement sur ces avis, n'ayant point encore la certitude de son embarquement.
Il n'y a rien de nouveau sur toutes nos frontières, et il est presque sûr qu'il ne s'y passera plus rien de considérable du reste de la campagne. Vous saurez la vérité de ce qui s'est passé en Moldavie, et comment le Czar, prêt à périr de faim avec toute son armée, environnée par celle des Turcs, a fait une paix très désavantageuse. Cependant elle le paroît aussi pour le roi de Suède, à qui l'on ne donne au plus qu'une escorte de six mille Turcs pour le reconduire dans ses Etats.
Voilà, mon cher frère, ce que je sais de plus considérable pour le présent. Et, ayant passé deux grandes heures et demie après dîner au conseil des dépêches, permettez-moi de finir pour aujourd'hui
1. L'Archiduc débarqua le 12 octobre seulement à Saint- Pierre d'Arena, près Gênes, étant parti de Barcelone le 27 septembre.
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en vous embrassant tendrement, et vons demandant la continuation de votre amitié qui m'est si chère.
Louis.
Votre nourrice m'a prié de vous la recommander pour le payement de ses pensions ; je sais qu'elle en est dans le besoin, ne l'étant point non plus de ce côté-ci. Je le fais d'autant plus volontiers que je sais que cette demande ne vous sera point désagréable, le cas étant si privilégié. Je vous supplie aussi de bien faire mes compliments à la reine ; je suis ravi que sa santé soit aussi bonne que me l'ont assuré M. de Blécourt et le chevalier de Torcy S qui sont arrivés ici depuis peu.
ce VI.
ATJ ROI PHILIPPE V.
A Marly, le 12 octobre 1711.
C'est avec un extrême plaisir, mon très cher frère, que j'ai vu par votre lettre du dernier du mois passé que vous étiez satisfait de la manière dont l'on travaille pour vos intérêts. Vous pouvez vous en reposer entièrement sur le Roi, et, plus vous le faites, plus il est engagé à les ménager. Vous pouvez aussi être assuré que, de mon côté, je ne m'y oublierai pas en tout ce qui pourra dépendre de moi. On voit à n'en pouvoir douter que l'essentiel est inséparable
1. Antoine-Philibert de la Tour, chevalier puis marquis de Torcy, maréchal de camp depuis 1702, était en Espagne depuis 1703. Il n'avait aucune parenté avec les Colbert.
du bien de la France ; mais, quand il le seroit, il suffit qu'il n'y soit pas contraire pour que je m'y porte avec la plus grande attention et la meilleure volonté du monde. Les dernières nouvelles concernantes la grande affaire ^ sont bonnes ; on a approuvé ce qui a été proposé, et l'on n'a fait difficulté que sur quelques termes, en se contentant du fond.
Vous saurez sans doute le départ de l'Archiduc bien longtemps avant de recevoir cette lettre. Quoique l'on n'en ait point ici de nouvelles certaines, on ne doute nullement néanmoins qu'il se soit embarqué sur une flotte de vingt-cinq voiles environ qui a paru les premiers jours de ce mois aux côtes de Provence. On dit qu'il doit être élu empereur le 6 ou le 8 de ce mois-, et que les Electeurs, après avoir longtemps discuté les articles de la capitulation qu'il doit jurer, ont passé légèrement sur les derniers pour procéder plus promptement à l'élection. Cette nouvelle dignité dont il va être revêtu peut lui faire quitter ses prétentions sur l'Espagne avec moins de peine. Cependant, quoiqu'il aille devenir l'empereur, il ne le sera dans toutes les formes qu'à la paix, puisque les électeurs de Cologne et de Bavière ne lui donneront leurs voix que dans ce temps et protesteront contre l'élection jusque-là, ainsi qu'ils ont déjà fait.
La campagne est sur le point de se terminer de
1. C'est une allusion aux négociations préliminaires de la paix, qui se traitaient à Gertruydenberg, ou plutôt à celles de Mesnager en Angleterre (voyez la lettre suivante).
2. L'élection eut lieu seulement le 12 octobre à Francfort (Gazette, p. 561), comme le prince va le dire dans la lettre suivante.
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tous côtés sur nos frontières et, sans la perte de Bouehain, elle auroit été plutôt avantageuse qu'autrement, puisque les progrès des ennemis auroienl été entièrement arrêtés. J'attends avec impatience des nouvelles de Catalogne, où j'espère que Dieu, bénissant la justice de votre cause, protégera vos armes et sera contraire à celles de nos ennemis. Pour le côté du Portugal, il ne me donne pas grande inquiétude, et je crois que la seconde campagne se passera en quelques courses avec quelques prises de bestiaux.
Il fait depuis plusieurs jours le plus beau temps du monde ; ce qui fait grand plaisir, surtout ici où l'on ne peut faire un pas sans aller à l'air comme vous savez. Ce temps est excellent aussi pour les vendanges, qui ont été très abondantes dans les deux tiers de la France ; il n'y a eu qu'en Guyenne où elles ont manqué ; cela fait d'autant plus de plaisir que l'on n'avoit presque point eu de vin les deux dernières années et que depuis longtemps il n'étoit pas trop bon ; mais on dit qu'il le sera celle-ci et que les droits d'aides fourniront des sommes considérables. Je crois que l'intérêt que vous prenez au bien de la France vous fera écouter ce détail avec plaisir. L'année auroit été complète si la moisson avoit répondu aux espérances du printemps ; mais les pluies de l'été dans le temps de la récolte l'ont rendue médiocre.
En voilà assez, mon très cher frère ; aimez-moi toujours autant que le mérite la tendresse que j'ai pour vous; donnez-m'en souvent des marques en continuant votre régularité, et soyez persuadé que
l'amitié que j'ai pour vous m'en fera faire aussi une affaire principale. Faites bien mes compliments à la reine ; je vous embrasse de tout mon cœur.
Louis.
A Versailles, le 20 octobre 1711.
Vous verrez, mon très cher frère, par les lettres que vous portera le courrier que l'on dépêche aujourd'hui, en quelle situation est la grande affaire et combien l'on en doit espérer une bonne issue. Il est public maintenant ici que les Anglois ont envoyé au Roi pendant qu'il étoit à Fontainebleau pour lui demander un plan de paix, que le Roi le leur a envoyé par le sieur Mesnager^ La reine- en a été contente; elle a nommé trois ambassadeurs pour la traiter ; elle a envoyé par un d'eux proposer aux Hollandois quatre villes pour s'y assembler, en leur déclarant que, s'ils hésitoient, elle ouvriroit les conférences à Londres ou à Douvres. Tout le monde croit la paix déjà faite; car vous saA^ez qu'en France l'on va un peu vite. Il est cependant à souhaiter que
1. Nicolas Mesnager, gros commerçant de Rouen, était connu du Roi pour avoir été député au Conseil de commerce, et Torcy l'avait déjà employé à diverses négociations secrètes en Hollande et en Angleterre. Il fut un des trois plénipotentiaires français aux conférences d'Utrecht ; il mourut le 15 juin 1714,