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Il était resté un mois absent

2. Voir les Mémoires rie Torcy, édition Michaud et Poujoulat, p.o89-«28.

AU ROI d'eSPAGKE PHILIPPE V. 15

donc, malgré la situation extrême où nous sommes, le Roi n'a pas cru devoir acquiescer à de si extraordinaires conditions, qui ne l'assurent point même de la paix : car tout ceci n'en est que les préliminaires. Il a ordonné au président Rouillé ^ de le déclarer en Hollande et de se retirer, à moins qu'ils n'adoucissent (ce qui n'arrivera pas) ces insurmontables articles. Mais, comme nous sommes exposés à de nouveaux malheurs et qu'il faut se servir de toutes les ressources que 1 on pourroit avoir alors, le Roi a jugé à propos, ainsi qu'il vous le fait savoir, de rapprocher ses troupes qui sont en Espagne des lieux où elles pourroient être utiles, s'il nous arrivoit encore des désavantages pareils à ceux des années dernières et dont les suites seroient bien plus fâcheuses-. Du reste, le Roi déclare aussi qu'il se tient quitte de toutes les offres qu'il a faites jusques à présent et qu il faudra tabler sur d'autres principes lorsqu'il sera question de paix une autre fois. Il y a donc toute apparence que la campagne va commencer ; mais il n'y en a point que Monseigneur ni moi puissions la faire.

Voilà, mon très cher frère, le précis de notre situation, et j'espère que Dieu, qui a porté le Roi à

1. Pierre Rouillé de Marbeuf, président au Grand Conseil, avait été ambassadeur en Poilugal de 1697 à 1703 ; en mars 1709, Louis XIV lavait envoyé à la Haye pour essayer d'entamer les préliminaires de paix.

2. On peut remarquer combien le prince emploie des termes prudents et diplomatiques pour faire accepter ce rappel des troupes françaises que Louis XIV avait décidé ; il va encore y revenir tout à la iin de la lettre.

se relâcher si fort sur ses propres intérêts pour donner la paix à ses peuples, ne l'abandonnera pas dans la continuation d'une guerre absolument de la volonté de ses ennemis. Ma tendresse pour vous, mon très cher frère, me fait sentir vivement tout ce qui vous regarde en particulier, et je puis vous assurer que le seul bien nécessaire de l'État a eu part dans tout ce que le Roi, qui vous aime comme son petit-lîls, a fait d'avances auprès des ennemis. On ne peut être plus touché aussi que je le suis du respect et delà reconnoissance que vous avez toujours pour lui, connoissant le fond de son cœur, et que ce n'est que pai' force majeure qu'il ne peut continuer à vous donner les secours dont il vous a aidé jusqu'à présent.

Je n'écris point à la reine dans une si triste conjoncture, et j'attends celle de son accouchement pour l'en féliciter et lui renouveler les témoignages de ma véritable amitié. Faites-lui toujours mes compliments, je vous en supplie, et soyez persuadé, mon très cher frère, que ma tendresse durera autant que ma vie, m'estimant bien malheureux que l'état de la France m'ait obligé de penser autrement que ne l'auroit voulu mon cœur sur ce qui peut être à votre satisfaction en un sens, je veux dire la soustraction de secours de la part du Roi ; car la paix avec les ennemis auroit pu s'accorder à merveille avec les désirs très ardents devons voir vous défendre et vous maintenir sur le trône d'Espagne, comme j'espère qu'il arrivera tôt ou tard. Encore un coup, je vous embrasse, mon très cher frère, et vous aime plus que je puis l'exprimer.

Louis.

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 17

A Marly, le 24 juin 1709.

J'ai reçu hier, mon très cher frère, la lettre que vous m'avez écrite le 10 de ce mois, dans laquelle vous me reprochez avec raison le long espace de temps que j'ai été sans vous écrire. Vous en aurez eu depuis une remplie de choses bien tristes et sur lesquelles j'ai remis à vous parler le plus tard qu'il m'a été possible ; elles ne sont pas devenues moins pénibles depuis; des inondations de rivières \ qui ont perdu la moisson future de quelques provinces, et un commencement de révolte dans les Cévennes et le Vivarois ^ ont encore augmenté nos maux ; enfin un assemblage de tout ce que je vous ai déjà représenté et qui met l'Etat en péril nécessite le Roi à retirer absolument ses troupes dans son royaume^. Pensez- vous en vérité que, dans les maux qui nous pressent, j'oublie aussi ceux qui vous menacent, et pouviez-vous soupçonner que l'absence eût diminué en moi la tendresse que j'ai toujours

1. Surtout celles de la Loire [Mémoires de Sourches, tome XII, p. 356 et 365).

2. Il n'y eut dans ces pays que quelques bagarres de peu d'importance provoquées par la misère et la cherté des vivres.

3. Le prince dit formellement ce qu'il avait déguisé si habilement dans la lettre précédente.

eue pour vous ? Je vous puis assurer qu'elle se fait bien sentir présentement et que je suis toujours touché comme je le dois et des succès et des malheurs qui vous arrivent. Je suis aussi un témoin fidèle de celle que le Roi a pour vous, sûr qu'il sacrifieroit encore une partie de ses conquêtes, et peut-être qu'il les sacrifieroit toutes, pour mettre vos intérêts en sûreté et vous conserver la couronne que Dieu vous a donnée. Vos reproches pleins de tendresse ont réveillé la mienne, et j'espère être plus régulier à vous en donner des marques à l'avenir.

On est à la veille d'apprendre des nouvelles du côté de Flandres : l'armée ennemie s'approchant de celle du maréchal de Villars, qui est retranchée entre Lens et la Bassée dans un très bon poste, tout ce qui se passera de ce côté-là ne peut être que décisif, et, s'il plaisoit à Dieu de nous redonner le dessus, nous serions tirés d'un état bien fâcheux et bien inquiétant.

Je suis bien étonné de n'avoir point encore entendu parler de l'accouchement de la reine, et j'espère qu'il sera aussi heureux que le premier. Il y a assez d'apparence que M™^ la duchesse de Bom*gogne est grosse aussi, ce qui me fait assez de plaisir, y ayant déjà deux ans et demi qu'elle est accouchée, et sa bonne santé faisant espérer que tout ira bien.

Adieu, mon très cher frère ; Dieu fera tout ce qu'il voudra , et sa volonté seule est à quoi nous devons nous attacher ; mais il est selon cette même volonté que je vous aime aussi tendrement que je le fais, et sente aussi vivement tout ce qui vous regarde.

Louis.

AU ROI d'eSPAGNE PHILIPPE V. 19

A Marly, le 26 juin 1709.

Depuis la lettre que je vous ai écrite avanthier, mon très cher frère, le Roi, changeant de sentiment, s'est rendu à vos remontrances et vous laisse encore pour quelque temps une partie des troupes qu'il a en Espagne, et ce qu'il en écrit à M. Amelot^ vous en instruira mieux que je ne le pouiTois faire. Vous verrez au moins par là qu'il donne à la tendresse tout ce qui ne préjudicie point directement au bien de son État, qu'il veut encore priver de ce secours actuel.

Il est constant que les propositions des ennemis sont pleines d'un orgueil excité par les succès qu'ils ont eus dans le cours de cette guerre; mais, quoiqu'elles aient été rejetées présentement, il ne faut pas compter (à moins qu'il n'arrivât des coups de la main de Dieu seul), il ne faut pas compter, dis-je, que nous en soyons jamais quittes à beaucoup meilleur marché. Je me flatte que vous ne me croyez pas capable d'oublier jamais l'amitié étroite qui nous a liés pendant notre enfance et qui me fait pleurer si tendrement notre séparation ; c'est cette même amitié qui me fait sentir maintenant com-

1. Michel-Jean Amelot de Gournay, qui était ambassadeur de Finance en Espagne.

bien il est pénible d'être frère et François tout en même temps et que nos malheurs aient été jusqu'au point de désunir en partie ces deux qualités. Mais ils ne désuniront jamais nos cœurs, et la tendresse du mien pour vous sera toujours telle, mon très cher frère, qu'elle doit être et que vous pouvez désirer.

Louis.

Je ne vous ai point parlé dans ces deux lettres du changement arrivé dans le ministère de la guerre ; le monde étoit trop déchaîné contre M. Chamillart ^ pour qu'il pût être utile dans ce poste; et, entre vous et moi, je crois M. Voysin, qui l'occupe présentement, beaucoup plus capable de le remplir ; l'autre avoit bonne volonté, mais peu de capacité'.Il n'y a encore rien de nouveau de Flandres, et nous sommes toujours dans une attente pleine d'inquiétude.

1. La disgrâce de Chamillart et son remplacement au ministère de la guerre par Daniel-François Voysin, ancien intendant de Hainaut, a été raconté en détail par Saint-Simon [Mémoires, édition Boislisie, tome XVII, p. 387-398 et 416- 459).

2. Ceci semble l'écho de l'opinion de M""* de Maintenon : voyez sa Correspondance, recueil Bossange, tome I, p. 425, 428 et 434, et A. Geffroy Madame de Maintenon d'après sa correspondance , tome II, p. 213.

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