‹ LettresChapitre 35 sur 74 · Villefranche-de-Lauraguais · texte numérisé non relu

Villefranche-de-Lauraguais

A Madame de Maintenon i.

A Marseille, le 9 mars 1701.

Je suis fort sensible, Madame, à l'intérêt que vous prenez à ma santé ^; je crois que présentement vous êtes hors de l'inquiétude où elle vous a mise, et que vous savez que je suis parlaitement rétabli. Je vis hier les galères dans le port, et j'en lus charmé. Je souhaiterois bien de pouvoir les voir en mer ; mais il fait ici un vent qui ne leur permet pas de sortir. Je vous avoue que, depuis que le Roi m'a assuré que j'irois à la guerre et qu'il prépare tout pour cela, comme vous me l'avez mandé, je suis encore plus curieux de nouvelles qu'auparavant, quoique naturellement je le sois beaucoup. Excusez, Madame, si ma lettre est si courte ; mais nous sommes ici dans un endroit où je n'ai pas beaucoup de temps et où il y a toujours quelque chose de nouveau à voir ; mais je vous supplie d'être toujours persuadée de la sincère amitié que j'ai pour vous.

Louis.

1. Autographe du Louvre ; Mélanges des Bibliophiles français ; Bulletin des Comités, p. 114 ; Correspondance générale de M^'^^ de Maintenon, p. 415.

2. Il avait eu quelques accès de fièvre IDangeau, tome VIU, P. 41).

A Madame de Maintenons.

A Romans, le 2 avril 1701.

Je suis ravi, Madame, que le Roi m'ait permis de prendre la poste à Dijon, et j'espère, par ce moyen, me rendre le 20 à Versailles-. Nous avons appris ce matin les propositions que les HoUandois font au Roi, et il me paroît que ce n'est pas une marque qu'ils veuillent la paix. Vous savez bien que je n'en serois pas fâché ; mais il faut attendre là-dessus les dispositions de la divine Providence, qui sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient. J'ai appris aussi que la plupart des dames du palais étoient malades par la crainte du départdeleurs maris, oud'autresparleurdépartmème.Jesuis ravi quand je songe que je serai moi-même bientôt témoin de ces afflictions ; mais ce n'est pas cela qui me touche le plus de mon arrivée. Vous connoissez des gens que je ne serai pas fâché de revoir, comme je vous l'ai déjà dit. Vous voulez bien que je finisse, Madame, en vous remerciant des avis que vous me donnez dans votre lettre, et en vous assurant que je ne crois pas pouvoir trouver de meilleure manière pour vous marquer mon amitié qu'en exécutant de si sages conseils.

1. Autographe du Louvre; Mélanges des Bibliophiles français ; Bulletin des Comités, p. 117 ; Correspondance générale, tome IV, p. 422.

2. Mémoires de Saint-Simon, édition Boislisle, tome VIII, p. 270.

^4 Fénelon, arclievêque de Camhray'^.

A Versailles, le 22 décembre 1701.

Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ans-. J'ai souffert bien des maux depuis; mais un des plus grands a été celui de ne pouvoir point vous témoigner ce que je sentois pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentoit par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie. Je pense avec un vrai plaisir au temps où je pourrai vous revoir ; mais je crains que ce temps ne soit encore bien loin. Il faut s'en remettre à la volonté de Dieu, de la miséricorde duquel je reçois toujours de nouvelles grâces. Je lui ai été plusieurs fois bien infidèle depuis que je vous ai vu ; mais il m'a fait toujours la grâce de me rappeler à lui, et je n'ai, Dieu merci ! point été sourd à sa voix. Depuis quelque temps, il me paroît que je me soutiens mieux dans le chemin de la vertu. Demandez-lui la ûfràce de me confirmer dans mes bonnes résoo

lutions et de ne pas permettre que je redevienne son ennemi, mais de m'enseigner lui-même à suivre en tout sa sainte volonté. Je continue toujours à étudier tout seul, quoique je ne le fasse plus en forme depuis deux ans, et j'y ai plus de goût que jamais; mais rien ne me fait plus de plaisir que la métaphysique et la morale, et je ne sau-

1. Correspondance de Fénelon^ torael, p. 116. Il y a des fragments de cette lettre dans la Vie du Dauphin père de Louis XV, par l'abbé Proyart, tome I, p. 83.

2. C'est-à-dire, depuis la disgrâce qui avait atteint Fénelon en 1697 ; il vivait depuis lors relégué dans son diocèse.

rois me lasser d'y travailler. J'en ai taii quelques petits ouvrages, que je voudrois bien être en état de vous envoyer, afin que vous les corrigeassiez, comme vous faisiez autrelois mes thèmes. Tout ce que je vous dis ici n'est pas bien de suite; mais il n'importe guère. Je ne vous dirai point ici combien je suis révolté en moi-même contre tout ce qu'on a lait à votre égard ; mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu, et croire que tout cela est arrivé pour notre bien. Ne montrez cette lettre à personne du monde, excepté à l'abbé de Langeron', s'il est actuellement à Cambray ; car je suis sûr de son secret, et faites-lui mes compliments, l'assurant que l'absence ne diminue point mon amitié pour lui. Ne m'y faites point non plus de réponse, à moins que ce ne soit par quelque voie très sûre et en mettant votre lettre dans le paquet de JNI. de Beauvillier, comme je mets la mienne ; car il est le seul que j'aie mis de la confidence, sachant combien il lui seroit nuisible qu'on le sût. Adieu, mon cher archevêque, je vous embrasse de tout mon cœur, et ne trouverai peutêtre de bien longtemps l'occasion de vous écrire. Je vous demande vos prières et votre bénédiction.

Louis.

1. François Andrault de Langeron, qui avait été nommé lecteur des princes en 1689, fut compris dans la disgrâce de Fénelon, avec lequel il était intimement lié ; il se retira à Cambrav et v mourut en 1710.

^4. Fénelon, aichevêque de Cambrai/ K A Péronne, le 25 avril [1702], à sept heures.

Je ne puis me sentir si près de vous sans vous en lëmoigner ma joie, et en même temps celle que me cause la permission que le Roi m'a donnée de vous voir en passant. Il y a mis néanmoins la condition de ne point vous parler en particulier ; mais je suivrai cet ordre, et néanmoins pourrai vous entretenir tant que je voudrai, puisque j'aurai avec moi Saumery^, qui sera le tiers de notre première entrevue après cinq ans de séparation. C'est assez vous en dire de vous le nommer, et vous le connoissez mieux que moi pour un homme très sûr, et, qui plus est, fort votre ami. Trouvez-vous donc, je vous prie, à la maison où je changerai de chevaux, sur les huit heures ou huit heures et demie. Si par hasard trop de discrétion vous avoit fait aller au Cateau, je vous donne le rendezvous pour le retour, en vous assurant que rien n'a jamais pu diminuer ni ne diminuera jamais la sincère amitié que j'ai pour vous.

Louis.

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