Correspondance de Fénelon, tome I, p
du Créateur au-dessus de tout, ni du prochain comme moi-même.
1° Il est vrai que je suis renfermé assez souvent; mais comme je vous l'ai dit, j'écris beaucoup de certains jours. La prière, la lecture prennent aussi du temps, quoique j'y sois moins régulier que je ne devrois être. Je ne nie pas cependant que je n'en perde souvent. Il est vrai aussi que je parle plutôt aux gens à qui je suis plus accoutumé, et que je suis trop en cela mon goût naturel.
2^ Je ne sache point, dans tout ce qui s'est passé en dernier lieu, avoir consulté gens sans expérience. J'ai parlé aux plus anciens généraux, à des gens sans atteinte sur le courage, et, si les conseils ont été taxés de timides, ils méritoient plutôt le nom de prudents.
3" Il est vrai que la présomption absolue de M. de Vendôme, ses projets subits et non digérés, et ce que j'en ai vu, m'empêchent d'avoir aucune confiance en lui, et que cependant j'ai trop acquiescé dans des occasions oîi je devois au contraire décider de ce qu'il me proposoit, joignant en cela la foiblesse à peut-être un peu de prévention ; car, depuis l'affaire d'Audenarde, j'ai reçu la puissance décisive, ainsi que je crois vous l'avoir déjà dit.
4° M. de Vendôme lui-même ne songeoit point à attaquer les ennemis le 5^ du mois passé. On ouvroit des marches dans des pays difficiles, et ce ne fut que le 7® qu'il alla par hasard reconnoître les passages de la droite, que l'on avoit tenus pour impraticables, et qui étoient les plus aisés. Il est vrai que, le 6^, voyant tout le monde d'un avis contraire à celui d'une attaque, ou du moins presque tous, et m'étant revenu des discours des soldats qui marquoient peu de confiance de réussira ce qu'ils alloient entreprendre; voyant d'ailleurs les suites terribles de la perte d'une bataille, qui étoit quasi inévitable de la manière dont les ennemis étoient postés, et que l'Etat en pouvoit souffrir considérablement, je crus ne pouvoir pas en conscience passer plus avant sans un nouvel ordre du Roi sur l'expo-
sition des choses. Je voyois, comme je vous dis, M. de Vendôme d'un côté, qui croit tout ce qu'il désire; je le savois piqué de l'affaire d'Audenarde ; et d'un avis contraire le maréchal de Berwick, nos anciens officiers, gens d'expérience et de courage, gens même qui, avant la jonction de l'armée, avoient proposé au maréchal d'attaquer le prince Eugène dans ses lignes, pendant que le duc de Marlborough étoit de l'autre côté de l'Escaut. Les choses donc exposées au Roi, l'ordre vint d'attaquer les ennemis. Le même jour, arriva M. Chamlllart, qui le confirma. On reconnut les chemins ; on marcha en avant ; on se campa en présence de l'ennemi ; on reconnut son camp et ses retranchements. M. de Vendôme, voyant que l'afiaire, si elle tournoit mal, retomberoit uniquement sur lui, commença à la trouver difficile. M. Chamillart lui-même parla aux officiers, vit les difficultés, en prévit les malheureuses suites, écrivit au Roi, et lut, je crois, cause que le Roi rétracta l'ordre d'attaquer. Voilà précisément comme les choses se sont passées, et c'est dans tout ce temps que j'ai été dans l'état que je vous ai dépeint dans mon autre lettre.
ô** Il est vrai que j'ai quelquefois badiné, mais rarement. Pour la perte du temps, elle a été plus considérable ; mais souvent il n'y a que moi qui l'ai su.
6" Les délibérations publiques sont véritables ; mais on les peut mettre sur le compte de M. de Vendôme plutôt que sur le mien.
7" Il en est de même de n'être pas bien aveiti, et ce qui fait retomber sur moi ces articles, est que j'aurois dû agir autrement, et que je ne l'ai pas fait toujours, me laissant aller à une mauvaise complaisance, foiblesse ou respect humain. Vous connoissez parfaitement M. de Vendôme, et je n'ai rien à vous dire de plus que ce que vous en mettez dans votre lettre. Ce que vous dites du maréchal de Berwick est aussi fort juste, et il excède peut-être trop en prudence, au lieu que M. de Vendôme excède en confiance et négligence, ainsi que je l'ai déjà dit.
Je tâcherai de Taire usage des avis que vous me donnez, et priez Dieu qu'il m'en fasse la grâce, pour n'aller trop loin ni à gauche, ni à droite. Demandez de plus en plus à Dieu qu'il me donne cet amour pour Lui, et de tout, et de moi-même, amis et ennemis, pour Lui et en Lui.
Je ne sais rien de précis sur ce que l'on dit, que mon frère traite mieux que moi et connoît plus que moi des olïiciers de qualité et de mérite. Comme il écrit moins que moi, il les peut voir plus souvent. Sur ce que vous me dites du combat d'Audenarde, il est vrai que j'ordonnai à deux brigades d'infanterie de charger trois bataillons des ennemis que l'on me dit absolument séparés de leur armée, et que, voyant le centre dégarni, j'envoyai ordre à droite (devant laquelle le maréchal de Matignon m'avoit mandé qu'il ne paroissoit plus rien) de se rapprocher de ce centre. Je comptois si peu commencer le combat, que de là j'allai à la gauche, où étoit M. de Vendôme fort pensif, et que, quand je l'allai rejoindre sur la droite, où l'on eut beaucoup de peine à le laire aller, la moitié de l'infanterie étoit déjà quasi en désordre, qu'à peine croyoisje l'affaire commencée.
Je vous ai répondu sur ce qui regarde le 5 septembre. J'ai en effet de la confiance au comte de Bergeyck; il connoît les affaires à fond et ne se donne point pour homme de guerre. Il est vrai qu'il décide et parle assez. Je le crois absolument affectionné, et bien éloigné de songer à faire son parti meilleur avec les ennemis. Pour le secret de l'État, il en a été chargé et instruit par le Roi même, qui a aussi beaucoup de confiance en lui. Je profiterai de ce que vous m'en dites ; mais je ne crois pas que Ton se doive défier de ses intentions.
Je ferai aussi usage de ce que vous me marquez sur le comte d'Evreux^, sans affectation, mais aussi pour ne pas
1. C'était le fils du duc de Bouillon. Après l'aHaire d'Audenarde, il avait écrit à la cour une lettre très défavorable pour
paroître dupe; car vous savez que c'est un personnage qu'il faut éviter. Je m'attends à bien des discours que l'on tient, et que l'on tiendra encore. Je passe condamnation sur ceux que je mérite, et méprise les autres, pardonnant véritablement à ceux qui me veulent ou me font du mal, et priant pour eux tous les jours de ma vie. Voilà mes sentiments, mon cher archevêque, et malgré mes chutes et défauts, une détermination absolue d'être à Dieu.
Priez-le donc incessamment d'achever en moi ce qu'il y a commencé, et de détruire ce qui vient du péché originel et de moi. Vous savez que mon amitié pour vous est toujours la même. J'espère pouvoir vous en assurer moimême à la fin de la campagne : on ne sauroit encore dire quand ce sera ; car l'événement de Lille est encore indéterminé.
Mé/noire de Monseigneur le duc de Bourgogne au comte de la Motte ^.
[4 octobre 1708.]
Il ne faut point songer à pouvoir arrêter les convois que l'ennemi tire d'Ostende en allant avec une armée sur ledit convoi du côté de Thourout et de Rousselaer, attendu que, ces endroits n'étant qu'à six lieues du camp des
le duc de Bourgogne [Mémoires de Saint-Simon, édition Boislisle, tome XVI, p. 235 et suivantes).