II
mas: de sorte que, pour faire voir T Esprit de Yasquez tonchant rAumône, il faut montrer comment il a réglé, tant celle qu'on doit faire du Superflu, que celle qu'on doit faire du Nécessaire.
Celle du Superflu, qui est le plus ordinaire secours des Pauvres, est entièrement abolie par cette seule maxime De El, c. IV, n. 14, que j'ai rapportée dans mes Lettres, a Ce que les gens du monde gardent pour relever leur Condition et celle de leurs parents n'est pas appelé Superfhi. Et ainsi à peine trouvera-t-on qu'il y ait jamais de Superflu dans les gens du monde, et non pas même dans les Rois, n Vous voyez bien, mes pères, que, par cette définition', tous ceux qui auront de l'Ambition n'auront point de Superflu ; et qu'ainsi l'Aumône en est anéantie à l'égard de la plupart du monde. Mais, quand il arriveroit même qu'on en auroit, on seroit encore dispensé d'en donner dans les nécessités communes, selon Vasquez, qui s'oppose à ceux qui veulent y obliger les Riches. Voici ses termes, Chap. I, d. 4, n. 32 : « Gorduba*, dit-il, enseigne que, « lorsqu'on a du Superflu, on est obligé d'en donner à ceux qui sont dans une nécessité ordinaire, au moins une partie, afin d'accomplir le précepte en quelque chose ; mais cela ne me
* Textes in-40 et in-12 : c par cette définition, que v, an lisu de : • que. par cette dôfinitioa ».
1. Corduba ou mieux Cordoya (Antoine), Casuiste et Théologien espagnol de Tordre des Frères Minears, vivait dans la seconde moitié du xvi* siècle. n a beaucoup écrit. Ses ouvrages relatifs à la Casuistique sont : Annotationes in Dominum Cotum; De ratione t$gendi et detegendi secrettun; D9 detractatione et famœ restitutione, Alcalay 1553, in-4''; Commentaria in quatuor libris magistri scientiarum, Alcala, 1569; Tratado de caso de consdmtia, Toledo, 1575; Quœstionarium theologicunif Sive Siha catumm coMcientiœ, Toleti, 1578. H a |mssé une grande partie de sa vie dans un couvent d*Alcala de Henarès.
LKTTKE Xll. àb
PLAIT PAS : sed hoc non placet : car nous avons montré le CONTRAIRE contro Cajetan et iNavarre. » Ainsi, mes pères, robligation de cette Aumône est absolument ruinée, selon ce qu'il plaît à Vasquez.
Pour celle du Nécessaire, qu'on est obligé de faire dans les nécessités extrêmes et pressantes, vous verrez, par les conditions qu'il apporte pour former cette obligation, que les plus Riches de Paris peuvent n'y être pas engagés une seule fois en leur vie. Je n'ep rapporterai que deux : l'une, « que l'on sache que le pauvre ne sera secouru d'aucun autre : hœc inlelligo et cœlera omnia^ quando scio nullum alium opem laturum^ » Chap. I, n. 28. Qu'en dites-vous, mes pères? arrivera-t-il souvent que dans Paris, où il y a tant de gens charitables, on puisse savoir qu'il ne se trouvera personne pour secourir un Pauvre qui s'offre à nous ? Et cependant, si on n'a pas cette connoissance, on pourra le renvoyer sans secours, selon Vasquez. L'autre condition * est que la nécessité de ce pauvre soit telle, <( qu'il soit menacé de quelque accident mortel, ou de perdre sa réputation, d N. 24 et 26, ce qui est bien peu commun. Mais ce qui en marque encore la rareté, c'est qu'il dit, Num. 45, que le Pauvre qui est en cet état où il dit qu'on est obligé à lui donner l'Aumône, « peut voler le Riche en conscience ». Et ainsi il faut que cela soit bien extraordinaire, si ce n'est qu'il veuille qu'il soit ordinairement permis de voler. De sorte qu'après avoir détruit l'obligation de donner l'Aumône du Superflu, qui est la plus grande source des charités, il n'oblige les Riches d'assister les Pauvres de leur Nécessaire que lorsqu'il permet aux Pauvres de voler les Riches. Voilà la Doctrine de Vasquez,
* ■ Coadit 00 j» est ajouté dans le texte in-S».
OÙ VOUS renvoyez les lecteure pour leur édification*. Je viens maintenant à vos Impostures. Vous vous étendez d'abord sur Tobligation que Vasquez impose aux Ecclésiastiques de faire l'Aumône: mais je n'en ai poini parlé, et j'en parlerai quand il vous plaira; il n'en est donc pas question ici. Pour les Laïques, desquels seuls il s'agit, il semble que vous vouliez faire entendre que Vasquez ne parle en l'endroit que j'ai cité que selon le sens de Cajetan, et non pas selon le sien propre ; mais conune il n'y a rien de plus faux, et que vous ne l'avez pas dit nettement, je veux croire pour votre honneur que vous ne l'avez pa.^ voulu dire.
1. Les Casuistes, qui épluchaient si minutieusement le précepte éTugélique de l'Aumône, obéissaient à la tendance générale à légiiîmer ub minimum de Christianisme. L'Aumône fut sainte aussi longtemps que U Foi régna en souveraine. On n'en discutait ni le principe ni rapplication. La pauvreté elle-même était sainte. A mesure que la Foi diminue, la lc£:ilimité de l'Aumône diminue, le respect de la Pauvreté s'en va. La dt^cadeoce du Christianisme en e^»t venue à ce point que l'Aumône n'est plus un devoir qu'on accomplit, mais une faveur qu'on accorde. La Pauvreté es; maintenant un délit légal. Le peu d'estime que les Lois lui témoignent est cependant loin d'être en rapport avec le mépris dont elle est l'objet de U part des mœurs. Aux yeux de celles-ci, le Pau\Te est un Criminel; misèrtct méchanceté sont à peu prés synonymes. On est estimé à proportion qu'on est riche. Cet état de choses s'aggrave à mesure qu'on s'éloigue du cniri'^tianisme, c'est-à-dire de la Charité, car les deux mots ChristiaDisroc et Charité sont équivalents. Le progrès qui aspire à supprimer le paupérisme trahit à son insu la pensée qui l'inspire, celle de voir le jour où il n'y aura plus de Christianisme en circulation. Ce jour-là, on sera rexenu â l'état de nature, c'est-à-dire à l'état scientifique, où l'homme ne sera plu» qu'une force chimique. On n'y est pas encore. On y était moins qu'aujourd'hui au xvi:** siècle, où néanmoins on était déjà sur la pente qu'on
descend :
La vertu sans argent est un moubîc inutile,
écrivait Boileau. C'est un aveu. Le mot de Mazarin est aussi un aveu : coglioni a mille franchij disait-il des employés qui lui avaient mal rédigé une dépêche diplomatique. U estimait les gens au prix qu'ils lui coûtaient. Les Casuistes, qui avaient pris à tâche d'établir un compromis entre le Monde et le Christianisme, travaillaient de leur mieux à relâchet' l'obligation de l'Aumône.
Vous VOUS plaignez ensuite hautement de ce qu'après a\ oir rapporté cette maxime de Vasquez : a A peine se irouvera-t-il que les gens du monde, et même les Rois, aient jamais de Superflu, fen ai conclu que les Riches sont donc à peine obligés de donner TAumône de leur Superflu. » Mais que voulez-vous dire, mes pères? S'il est vrai que les Riches n'ont presque jamais de Superflu, n'est-il pas certain qu'ils ne seront presque jamais obligés de donner l'Aumône de leur Superflu? Je vous en ferois un argument en forme, si Diana, qui estime tant Vasquez, qu'il l'appelle le phénix des esprits^ n'avoit tiré la même conséquence du même principe ; car, après avoir rapporté cette maxime de Vasquez, il en conclut : « Que dans la question, savoir si les Riches sont obligés de donner l'Aumône de leur Superflu, quoique l'opinion qui les y oblige fût véritable, il n'arriveroit jamais, ou presque jamais, qu'elle obligeât" dans la pratique, P. 11, tr. 15, res. 32. » Je n'ai fait que suivre mot à mot tout ce discours. Que veut donc dire ceci, mes pères? quand Diana rapporte avec éloge les sentiments Je Vasquez, quand il les trouve Probables, et très commodes pour les niches *, comme il le dit au même lieu, il n'est ni calomniateur ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu'il lui impose : au lieu que, quand je représente ces
• Textes m-4» et in- 12 : « oblige », au lieu d' « obligeât ».
1. U ne dit pas « très commodes pour les Riches » mais «( très commodes pour les Confesseurs des Riches », ce qui vaut encore mieux. Le Casuisie n'est pas indifférent aux Riches, mais il Test encore moins à Vart de les gouverner. Il ne convient pas de les astreindre à des obligations trop lourdes, car ils pourraient secouer le joug. Cest conforme à la méthode ordinaire des Casuistes. Dans la chaire, on exhorte les Riches à donner largement, ad large prœbendum. Les fidèles sont là qui écoutent; dans le confessionnal et dans les entretiens de direction, on transige. De cette façon, tout le monde est content.
mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le traiter de phénix^ je suis un imposteur, un faussaire et un corrupteur de ses maximes. Certainement, mes pères, vous avei sujet de craindre que la différence de vos traitements envers ceux qui ne diffèrent pas dans le rapport, mais seule^ ment dans l'estime qu'ils font de votre Doctrine, ue découvre le fond de votre cœur, et ne fesse juger que vou^ avez pour principal objet de maintenir le crédit et la gloin (le votre Compagnie*; puisque, tandis que votre Théelogit* accommodante passe pour une sage condescendance, voui. ne désavouez point ceux qui la publient, et au contraire vous les louez* comme contribuant à votre dessein. Mais quand on la fait passer pour un Relâchement pernicieux. alors le même intérêt de votre Société vous engage à désavouer des maximes qui vous font tort dans le monde : et ainsi vous les reconnoissez ou les renoncez, non pas selon la Vérité qui ne change jamais, mais selon les divers changements des temps, suivant cette parole d'un Ancien : omnia pro tempore, nihil pro veritate. Prenez-y garde. mes pères ; et afin que vous ne puissiez plus m'accuser d'avoir tiré du principe de Vasquez une conséquence qu'il eût désavouée, sachez qu'il l'a tirée** lui-même, G. l, n. 27: u A peine est-on obligé de donner l'Aumône, quand on n'est obligé de la donner que de son Superflu, selon l'opinion de Gajetan et selon la mienne, et secunduni nostram, » Confessez donc, mes pères, par le propre témoi-
« Textes in-4« et in-12 : t et vous l*»s louez au contraire ». ^ Textes in-40 etin-19: t sachez qu'il la tir^ ».
1. C'est cela; on « en vue de maintenir le crédit et la gloire de la Compagnie. Dans la chaire, on les maintient aux yeux du public, en imposant aux Riches de larges aumônes; dans le confessionnal, on les maintient aux yeux des Riches, en rabattant de la sévérité déployée dans la chaire.
gnage de Vasquez, que j'ai suivi exactement sa pensée ; et considérez avec quelle conscience vous avez osé dire, « que si Ton alloit à la source, on verroit avec étonnement qu'il y enseigne tout le contraire. »
Enfin, vous faites valoir par-dessus tout ce que vous dites, que si Vasquez n'oblige pas les Riches de donner l'Aumône de leur Superflu, il les oblige en récompense * de la donner de leur Nécessaire. Mais vous avez oublié de marquer l'assemblage des conditions qu'il déclare être nécessaires pour former cette obligation, lesquelles j'ai rapportées, et qui la restreignent si fort, qu'elles l'anéantissent presque entièrement : et au lieu d'expliquer ainsi sincèrement sa doctrine, vous dites généralement, qu'il oblige les Riches à donner même ce qui est nécessaire à leur Condition ». C'est en dire trop, mes pères : la règle de l'Évangile ne va pas si avant : ce seroit une autre eireur, dont Vasquez est bien éloigné. Pour couvrir son Relâchement, vous lui attribuez un excès de sévérité qui le rendroit répréhensible, et par là vous vous ôtez la créance de l'avoir rapporté fidèlement. Mais il n'est pas digne de ce reproche, après avoir établi, comme je l'ai fait voir **, que les Riches ne sont pas obligés, ni par Justice, ni par Charité, de donner de leur Superflu, et encore moins du Né-
■ Tout ce paragraphe depuis : * enfin, vous faites valoir t est le texte in>8<». Il y avait dans les textes iii-4o et in-12 : « Enfin, vou» faites valoir par-dessus tout ce que vous dites, que Vcuquez a obligé en récompense les riches de donner l'aumône de leur lueeisaire. Mais vous avez oublié de marquer l'assemblage des conditions nécessaires (répétition du mot nécessaire) pour former cette obligation, et vous dites généralement qu'il oblige les riches à donner môme ce qui est nécessaire (deuxième répétition du mot nécessaire) à leur condition «.
^ Textes in-4o et in-19 : «comme il a fait par un si visible renversement de l'Évangile », an lieu de : « comme je l'ai fait voir » qui est la leçon in-8«.
1. « En récompense » est tombé en désuétude. On dirait maintenant : « en revanche », ou « au contraire »
cessaîre dans tous les besoins ordinaires des Pauvres, et qu'ils ne sont obligés de donner du Nécessaire qu'en des rencontres si rares, qu'elles n'arrivent presque jamais.
Vous ne m'objectez rien davantage ; de sorte qu'il ne me reste qu'à faire voir* combien est faux ce que vous prétendez, que Vasquez est plus sévère que Cajetan; « cela sera bien facile, puisque ce cardinal enseigne « qu'on est obligé par Justice de donner l'Aumône de son Superflu, même dans les communes nécessités des Pauvres : parce que, selon les Saints Pères, les Riches sont seulement dispensateurs de leur Superflu, pour le donner à qui ils veulent d'entre ceux qui en ont besoin. » Et ainsi, au lieu que Diana dit des maximes de Vasquez qu'elles seront « bien commodes et bien agréables aux Riches et à leurs Confesseurs, » ce cardinal, qui n'a pas une pareille consolation à leur donner, déclare, De Eleem., c. 6, « qu'il n'a rien à dire aux Riches que ces paroles de Jésus-Chrisi : Qu'il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille S que non pas qu'un riche entre dans le ciel ; et à leurs Confesseurs : si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous deux dans le précipice ; » tant il a trouvé cette obligation indispensable ! Aussi c'est ce que les Pères et tous les Saints ont établi comme une vérité constante. « Il y a deux cas, dit saint Thomas, 2, 2, q. 118, art. â, ad. 2, où Ton est obligé de donner l'Aumône par un devoir
* La correction de tout à l'heure introduit encore ici une répétition que I^Autcor n'avait pas faite d'abord.
1. « Qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille ». On sait combien cette traduction de l'Évangile est défectueuse. Cameltis en latin signifie à la fois chameau et câble. Le sens évident est : « qu'il est plus facile à un câble de passer par le trou d'une aiguille qu*à un riche d'entrer dans le ciel. »
de Justice, ex débita legali : l'un quand les Pauvres sont en danger, l'autre quand nous possédons des Biens Superflus. Et Q. 87, a. 1, ad. 4 : Les troisièmes décimes* que les Juifs dévoient manger avec les Pauvres ont été augmentées dans la Loi Nouvelle, parce que Jésus-Christ veut que nous donnions aux Pauvres, non seulement la Dixième partie, mais tout notre Superflu. » Et cependant il ne plaît pas à Vasquez qu'on soit obligé d'en donner une partie seulement, tant il a de complaisance pour les Riches, de dureté pour les Pauvres, d'opposition à ces sentiments de Charité qui font trouver douce la vérité de ces paroles de saint Grégoire, laquelle paroît si rude aux Riches du monde : <( Quand nous donnons aux Pauvres ce qui leur est nécessaire, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous que nous ne leur rendons ce qui est à eux : et c'est un devoir de Justice plutôt qu'une œuvre de Miséricorde*, » Reg. Past. p. 3, ad. 22.
C'est de cette sorte que les Saints recommandent aux
i. 0 Troisièmes décimes». Décime, décimes, dlme. «Décime, au singulier, dit Liitré, — DictioDDaire,— c'est une taxe qui était levée extraordinairement sur les revenus ecclésiastiques pour quelque affaire Jugée inaportante. Décimes au pluriel est ce que les Bénéfices payaient annuellement à rÉtat sur leurs revenus. Dlme est la portion des fruits des biens laïcs donnée annuellement à TÉglise par les fidèles, ou aux seigneurs par leurs vassaux. Ces trois mots avaient ordinairement signifié un dixième ; mais depuis longtemps ils avaient perdu ce sens fixe et ils désignaient différentes parties aliquotes du revenu. » Pascal emploie ici le mot dans un sens indéterminé.
2. Ces doctrines, souvenir des premiers âges du Christianisme, émises à une époque où il avait essayé de la communauté des biens, dont depuis il ayait dû faire la perfection, n'en pouvant faire une réalité sociale, étaient bonnes à opposer aux Casuistes. Elles leur montraient à quelle distance ils étaient du premier idéal évangélique. Elles n*avaient que l'ayantage de gôner les Jésuites, en les mettant en présence des théories de Tancienne Église. Elles n'avaient aucune chance d'être goûtées d'une société comme celle du xyii« siècle.
Riches de partager avec les Pauvres les biens de la terre, s'ils veulent posséder avec eux les biens du ciel. Et au lieu que vous travaillez à entretenir dans les hommes l'Ambition, qui fait qu'on n'a jamais de Superflu, et l'Avarice, qui refuse d'en donner quand on en auroit, les Saiute ont travaillé au contraire à porter les hommes à donner leur Superflu, et à leur faire connoltre qu'ils en auront beaucoup, s'ils le mesurent non par la Cupidité, qui ne souffre point de bornes, mais par la Piété, qui est ingénieuse à se retrancher pour avoir de quoi se répandre dans l'exercice de la Charité. « Nous aurons beaucoup de Superflu, dit saint Augustin, si nous ne gardons que le Nécessaire : mais si nous recherchons les choses vaines, rien ne nous suffira. Recherchez, mes frères, ce qui suffit à l'ouvrage de Dieu, » c'est-à-dire à la nature; « et non pas ce qui suffit à votre cupidité, » qui est l'ouvrage du Démon : « et souvenez-vous que le Superflu des Riches est le Nécessaire des Pauvres. » In Ps. 147.
Je voudrois bien, mes pères, que ce que je vous dis servît non seulement à me justifier, ce seroit peu, mais encore à vous faire sentir et abhorrer ce qu'il y a de corrompu dans les maximes de vos Casuistes, afin de nous unir sincèrement dans les saintes règles de l'Évangile, selon lesquelles nous devons tous être jugés.
Pour le second point, qui regarde la Simonie*, avant
1. Simonie. Elle est ainsi nommée de Simon le Magicien, qui voulut acheter de saint Pierre le don de conférer le Saint-Esprit. La Simonie était une vieille histoire dans l*Église. a Selcscozes saintes sont bailliées à loier, ce est Simonie», dit Beaumanoir (XXXVHI, 14). « Simonie et lignages, prières et servises, donnent hui (aujourd'hui) dignités, provendes et ygliscB »y dit Jean de Meung (test. 513). « Es estas de ce monde, tant do Simonie a, d'envie, d*avarice, plus qu'on ne vous dira » (Guesel, 1 1751). C'était un des griefs de la Réforme contre l'Église romaine : « Les ambi* tieux, les avaritieux, les Symoniaques, les paillards, les incestes et tous
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que de répondre aux reproches que vous me faites, je commencerai par l'éclaircissement de votre Doctrine sur ce sujet. Gomme vous vous êtes trouvés embaiTassés entre les canons de l'Église qui imposent d'horribles peines aux Simoniaques, et l'Avarice de tant de personnes qui recherchent cet infâme trafic, vous avez suivi votre méthode ordinaire, qui est d'accorder aux hommes ce qu'ils désirent, et de ■ donner à Dieu des paroles et des apparences. Car qu'est-ce que demandent les Simoniaques, sinon d'avoir de l'argent en doimant leurs Bénéfices ? Et c'est cela que vous avez exempté de Simonie. Mais p^rce qu'il faut que le nom de Simonie demeure, et qu'il y ait un sujet où il soit attaché, vous avez choisi pour cela une idée imaginaire, qui ne vient jamais dans l'esprit des Simoniaques, et qui leur seroit inutile, qui est d'estimer l'argent considéré en lui-même autant que le bien spirituel considéré en luimôme. Car qui s'aviseroit de comparer des choses si disproportionnées et d'un genre si différent? Et cependant, pourvu qu'on ne fasse pas cette comparaison métaphysique, on peut donner son Bénéfice à un autre, et en recevoir de l'argent sans Simonie, selon vos Auteurs.
C'est ainsi que vous vous jouez de la Religion pour
* * De » est ane addition moderne. On ne le trouTe dans aucune édition du temps. Il n'ajoute pas à la correction du texte ; il a en vue de le rendre plus clair.
meschants », dit Calvin (Instit. Chréi. 909). La Simonie n'était pas en bonne réputation. Elle avait occasionné des guerres civiles. La querelle des Investitures, entre le Pape et TEmpereur, était au fond nne affaire de Simonie. 11 est vrai que la plupart de ceux qui se plaignaient de la Simonie le faisaient par regret de ne pouvoir être eux-mêmes coupables de Simonie. En un temps où les Bénéfices ecclésiastiques étaient une si grande part de la richesse, on se les disputait comme les Politiciens modernes se disputent les sinécures et les emplois, sous prétexte du bien pnblic, dont ils se soucient comme d*nne écaille de noix.
suivre la passion des hommes ; et voyez néanmoins avec quelle gravité votre père Valentia débite ses songes à l'endroit cité dans mes Lettres, T. III, disp. (3, q* 16, part. 3, p. 2?)â4 : « On peut, dit-il, donner un bien» temporel pour un spirituel en deux manières : Tune en prisant davantage le temporel que le spirituel, et ce seroit Simonie : l'autre en prenant le temporel comme le motif et la fin qui porte à donner le spirituel, sans que néanmoins on prise le temporel plus que le spirituel ; et alors ce n'est point Simonie. Et la raison en est, que la Simonie consiste à recevoir un temporel comme le juste prix d'un spirituel. Donc, si on demande le temporel, si petatur temporalej non pas comme le prix, mais comme le motif qui détermine à le conférer, ce n'est point du tout Simonie, encore qu'on ait pour fin et attente principale la possession du temporel : minime erit simonia^ etiamsi temporale principaliter intendatur et expectetur^. i> Et votre grand Sanchez n'a-t-il pas eu une pareille révélation, au rapport d'Escobar, Tr. 6, ex. 2, n. 40? Voici ses mots : « Si on donne un bien temporel pour un bien spirituel, non pas comme puix, mais comme un motif qui porte le collateur à le donner, ou comme une reconnoissance, si on l'a déjà reçu, est-ce Simonie?» Sanchez assure que non, Opusc. T. II, 1. ii, c. 3, d. 23, n. 7. Vos thèses de Gaen, de 1644 : « C'est une opinion probable, enseignée par plusieurs catholiques, que ce n'est pas Simonie de donner un bien temporel pour un spirituel, quand on ne le donne pas comme prix. » Et quant
• Les textes in- 40 et in-12 n'ont pas * bien » ajouté dans l'in-S^. On disait, comme on dit encore : le temporel, le spirituel, pour bien temporel, bien spirituel.
. 1. n n'y a pas d'explication raisonnable; c^est de Thypocrisie cynique cachée sous des mots qui trompent seulement ceux qui veulent bien être I rompes
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à Tannerus, voici sa Doctrine, pareille à celle de Valentia, qui fera voir combien vous avez tort de vous plaindre de ce que j'ai dit qu'elle n'est pas conforme à celle de saint Thomas ; puisque lui-même l'avoue au lieu cité dans ma Lettre, T. III, disp. 5, p. 1519 : « Il n'y a point, dit-il, proprement et véritablement de Simonie, sinon à prendre un bien temporel comme le prix d'un spirituel : mais, quand on le prend comme un motif qui porte à donner le spirituel, ou comme en reconnoissance de ce qu'on Ta donné, ce n'est point Simonie, au moins en conscience. » Et un peu après : « 11 faut dire la même chose, encore qu'on regarde le temporel comme sa fin principale, et qu'on le préfère même au spirituel : quoique saint Thomas et d'autres semblent dire le contraire, en ce qu'ils assurent que c'est absolument Simonie de donner un bien spirituel pour un temporel, lorsque le temporel en est la fin. »
Voilà, mes pères, votre Doctrine de la Simonie enseignée par vos meilleurs Auteurs, qui se suivent en cela bien exactement. Il ne me reste donc qu'à répondre à vos Impostures. Vous n'avez rien dit sur l'opinion de Valentia, et ainsi sa Doctrine subsiste après votre réponse. >Iais vous vous arrêtez sur celle de Tannerus, et vous dites qu'il a seulement décidé que ce n'étoit pas une Simonie de droit divin, et vous voulez faire croire que j'ai supprimé de ce passage ces paroles de droit divin, sur quoi* vous n'êtes pas raisonnables, mes pères ; car ces termes, de droit divin^ ne furent jamais dans ce passage. Vous ajoutez ensuite que Tannerus déclare que c'est une Simonie de droit positif. Vous vous trompez, mes pères :
« Dans les textes \nA9 et iQ-12, après ces mots : c de droit divin », la phrase était finie et une autre recommençait : * Vous n'ôtes pas raisonnables, mes pères «. Dans rin-8», on a continué la phrase en ajoutant : c sur quoi >.
il n'a pas dit cela généralement, mais sur des cas particuliers, m casibus a jure expressù, comme il le dit en cet endroit. En quoi il fait une exception de ce qu'il avoit établi en général dans ce passage , « que ce n'est pas Simonie en conscience ; » ce qui enferme que ce n'en esi pas aussi une de droit positif, si vous ne voulez faire Tannerus assez impie pour soutenir qu'une Simonie de droit positif n'est pas Simonie en conscience. Mais vous recherchez à dessein ces mots de « droit divin, droit positif, droit naturel , tribunal intérieur et extérieur , cas exprimés dans le droit, présomption externe, » et les autres qui sont peu connus, afin d'échapper sous cette obscurité, et de faire perdre la vue de vos égarements. Vous n'échapperez pas néanmoins, mes pères, par ces vaines subtilités, car je vous ferai des questions si simples, qu'elles ne seront point sujettes au distinguo.
Je vous demande donc, sans parler de droit positifs ni de présomption externe ^ ni de tribunal extérieur ^^ si un Bénéficier sera Simoniaque, selon vos Auteurs, en donnant un Bénéfice de quatre mille livres de rente, et recevant dix mille francs argent comptant, non pas comme prix du Bénéfice, mais comme un motif qui le porte à le donner. Répondez-moi nettement, mes pères ; que faut-il conclure sur ce cas, selon vos Auteurs ? Tannerus ne dira-t-il pas formellement «que ce n'est pas Simonie en conscience, puisque le Temporel n'est point le prix du Bénéfice, mais seulement le motif qui le fait donner? » Valentia, vos thèses de Caen, Sanchez et Escobar, ne décideront-ils pas
* Dans toutes les éditions du temps : « Je vous demande donc, sans parler de droit positif ni de présomption de tribunal extérieur». Les deux mots « externe, ni > qoi n'ont été ajoutés ni par Nicole ni par M^e de Joncoux, sont tout i fitit nsodcmes. L'édition de 1709 (MU» de Joncoux) porte encore « ni de présomption de tribunal extérieur. 9
LETTRE Xll. 47
de même, « que ce n'est pas Simonie » par la même raison? En faut-il davantage pour excuser ce Bénéficier de Simonie? Et oseriez-vous le traiter de Simoniaque dans vos confessionnaux, quelque sentiment que vous en ayez par vous-mêmes, puisqu'il auroit droit de vous fermer la bouche, ayant agi selon l'avis de tant de docteurs graves"? Confessez donc qu'un tel Bénéficier est excusé de Simonie, selon vous ; et défendez maintenant cette Doctrine, si vous le pouvez.
Voilà, mes pères, comment il faut traiter les questions pour les démêler, au lieu de les embrouiller, ou par des termes d'École, ou en changeant l'état de la question, comme vous faites dans votre dernier reproche en cette sorte. Tannerus, dites-vous, déclare au moins qu'un tel échange est un grand péché ; et vous me reprochez d'avoir supprimé malicieusement cette circonstance, qui le justifie entièrementj à ce que vous prétendez. Mais vous avez tort, et en plusieurs manières. Car, quand ce que vous dites seroit vrai^, il ne s'agissoit pas, au lieu où j'en parfois, de savoir s'il y avoit en cela du péché, mais seulement s'il y avoit de la Simonie. Or, ce sont deux questions fort séparées ; les péchés n'obligent qu'à se confesser, selon vos maximes ; la Simonie oblige à restituer ; et il y a des personnes à qui cela paroîtroit assez différent. Car vous avez bien trouvé des expédients pour rendre la confession douce'; mais^ vous n'en avez point trouvé pour rendre la Restitution agréable*. J'ai à vous dire de plus que le cas
• Qaelqaes exemplaires 10-4^ et le texte in-12 portent : * osereZ'Vout le traiter autrement dans tos confessionnaux, quelque sentiment que vous en ayez par vousmômes, puisqu'il auroit le droit de vous y obliger, ayant agi selon l'avis de tant de docteurs graves ? >.
^ Textes in-4o et in- 12 : r véritable '. L'édition in^o remplace c véritable > par • vrai • dans un grand nombre de passages.
• JLes textes in-4o et in-ld ont f au Uea que * à la place de « mais >w
1. Voilà ]û point sur lequel Pascal n'insiste pas SufflsattMttetfl. La iHé*
que Tannerus accuse de péché n'est pas simplement celui où Ton donne un bien spirituel pour un temporel, qui en est le motif même principal ; mais il ajoute encore « que Ton prise plus le temporel que le spirituel,» ce qui est ce cas imaginaire dont nous avons parlé. Et il ne fait pas de " mal de charger celui-là de péché , puisqu'il faudroitêtre bien méchant ou bien stupide, pour ne vouloir pas éviter un péché par un moyen aussi facile qu'est celui de s'abstenir de comparer les prix de ces deux choses, lorsqu'il est permis de donner l'une pour l'autre. Outre que Valentia, examinant, au lieu déjà cilé, s'il y a du péché à donner un bien spirituel pour un temporel, qui en est le motif principal**, rapporte les raisons de ceux qui disent que oui, en ajoutant : sed hoc non videtur mihi satis certum; cela ne me paroît pas assez certain.
Mais, depuis, votre père Érade Bille, professeur de cas de conscience à Caen, a décidé qu'il n'y a en cela' aucun péché , car les opinions probables vont toujours en mûrissant. C'est ce qu'il déclare dans ses écrits de 1644, contre lesquels M. Dupré, docteur et professeur à Caen, fit cette belle harangue imprimée, qui est assez connue. Car, quoique ce père Érade Bille reconnoisse que la Doctrine de Valentia, suivie par le père Malhard, et condamnée enSorbonne, « soit contraire au sentiment commun, suspecte de Simonie en plusieurs choses, et punie en justice, quand la pratique en est découverte, » il ne laisse pas de
0 K De » est ajouté dans rin-S®.
^ « Principal » manque dans quelques exemplaires in-4<* et âa.ns les textes in-12.
c « En cela » est aguuté dans le texte in-8«. ,
thode accommodante des Casuistes consiste à substituer partout la correctton de Vesprit à la correction de la volonté; mais dans le cas de Restitution, ils restent court, car là, il faut bien que la volonté 8*exécute.
dire que c'est une Opinion Probable, et par conséquent sûre en conscience, et qu'il n'y a en cela ni Simonie ni péché. « C'est, dit-il, une Opinion Probable et enseignée par beaucoup de docteurs catholiques, qu'il n'y a aucune Simonie, m aucun péché à donner de l'argent, ou une autre chose temporelle pour un Bénéfice, soit par forme de reconnoissance, soit comme un Motif sans lequel on ne le donneroit pas, pourvu qu'on ne le donne pas comme un prix égal au Bénéfice. » C'est là tout ce qu'on peut désirer. Et selon toutes ces maximes vous voyez, mes pères, que la Simonie sera si rare, qu'on en auroit exempté Simon même le Magicien, qui vouloit acheter le Saint-Esprit, en quoi il est l'image des Simoniaques qui achètent; et Giezi, qui reçut de l'argent pour un Miracle, en quoi il est la figure des Simoniaques qui vendent. Car il est sans doute, que, quand Simon, dans les kcies\ offrit de l'argent aux Apôtres pour avoir leur puissance, il ne se servit ni des termes d'acheter, ni de vendre, ni de prix, et qu'il ne fit autre chose que d'offrir de l'Argent, comme un Motif pour se faire donner ce bien spirituel. Ce qui étant exempt de Simonie, selon vos Auteurs, il se fût bien garanti de l'anathème de saint Pierre, s'il eût été instruit de vos maximes*. Et cette ignorance fit aussi grand tort à Giezi, quand il fut frappé de la lèpre par Elisée ; car, n'ayant reçu de l'argent de ce Prince guéri miraculeusement que comme une reconnoissance, et non pas comme un prix égal à la vertu divine qui avoit opéré ce Miracle, il eût obligé Elisée à le guérir, sur peine de péché mortel, puisqu'il auroit agi selon tant de docteurs graves, et qu'en
Textes in-4<* et in4% : c s'il eût su vos maximes 0,