‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 13 sur 73 · II. U · texte numérisé non relu

II. U

pareil cas vos Confesseurs sont obligés d'absoudre leurs Pénitents* et de les laver de la lèpre spirituelle, dont la corporelle n'est que la figure.

Tout de bon, mes pères, il seroit aisé de vous tourner là-dessus en ridicule ; je ne sais pourquoi vous vous y exposez. Car je n'aurois qu'à rapporter vos autres maximes, comme celle-ci d'Escobar dans La Pratique de la Simonie selon la Société de Jésus, Tr. 6, ex. 2, n. 44 : « Est-ce Simonie, lorsque deux Religieux s'engagent l'un à l'autre en cette sorte : Donnez-moi votre voix pour me fidre élire Provincial, et je vous donnerai la mienne pour vous faire Prieur? Nullement. » Et cet autre, Tr. 6, n. 14: « Ce n'est pas Simonie de se faire donner un Bénéfice en promettant de l'Argent, quand on n'a pas dessein de payer en effet ; parce que ce n'est qu'une Simonie feinte, qui n'est non plus vraie que du faux or n'est pas vrai or*». î> C'est par cette subtilité de conscience qu'il a trouvé le moyen, en ajoutant la Fourbe à la Simonie, de faire avoir des Bénéfices sans Argent et sans Simonie*. Mais je n'ai pas le loisir d'en dire davantage; car il faut que je pense à me défendre contre votre Troisième Calomnie sur le suje! aes Banqueroutiers.

Pour celle-ci, mes pères, il n'y a rien de plus grossier. Vous me traitez d'Imposteur sur le sujet d'un sentiment

■ Textes in-40 et in-12 : « Et que vos confetteurs sont obligés d'absoudre leurs ptoiteots en pareils cas ».

* Texies in-40 et io-12 : « qui n'est pas non plus vétitable que do faux or n'est pas du véritable or >.

I. « Escobar, dit ici Tabbé Blaynard, D*e8t pas le seul à parler ainsi. Solo, Cajetan et bien d'autres théologiens étrangers à la Compagoie ont soutenu la même doctrine. » Cest que la plupart des Casuistes d*alort avaient le naturel du melon :

Il faut en essayer cinquante Avant d'en rencontrer on bon.

de Lessius, que je nai point cité de moi-même» mais qui se trouve allégué par Escobar, dans un passage que j'en rapporte; et ainsi, quand il sei*oit vrai"^ que Lessius ne seroit pas de l'avis qu'Escobar lui attribue, qu'y a-t-il de plus injuste que de s'en prendre à moi? Quand je cite Lessius et vos autres Auteurs de moi-même, je consens d'en répondre. Mais comme Escobar a ramassé les opinions de Vingt-quatre de vos Pères, je vous demande si je dois être garant d'autre chose que de ce que je cite de lui ; et s'il faut, outre cela, que je réponde des citations qu'il fait lui-même dans les passages que j'en ai pris. Gela ne seroit pas raisonnable. Or, c'est de quoi il s'agit en cet endroit. J'ai rapporté dans ma Lettre ce passage d'Escobar, Tr. 3, ex. 2, n. 163, traduit fort fidèlement, et sur lequel aussi vous ne dites rien : a Celui qui fait Banqueroute peut-il en sûreté de conscience retenir de ses biens autant qu'il est nécessaire pour vivre avec honneur, ne indecore vivat? » Je réponds que oui avec Lessius, cum Lessio assero posse^ etc. Sur cela vous me dites que Lessius n'est pas de ce sentiment. Mais pensez un peu où vous vous engagez. Car, s'il est vrai qu'il en est, on vous appellera Imposteurs, d'avoir assuré le contrah'e ; et s'il n'en est pas, Escobar sera l'Imposteur : de sorte qu'il faut maintenant, par nécessité, que quelqu'un de la Société soit convaincu d'Imposture. Voyez un peu quel scandale! Aussi vous ne savez ^ prévoir la suite des choses. Il vous semble qu'il n'y a qu'à dire des injures aux personnes % sans penser sur qui elles retombent. Que ne faisiez-vous savoir votre difficulté à Escobar, avant de la publier ? il vous eût

• Textes in-4o et in-12 : « TériUble •.

^ m Pat « dans 1m teitet iD-4o et io-19.

* f Aa monde », au lieu de < aux personoet », dans les textes ia-4o et in-12.

satisfait. Il n'est pas si malaisé d'avoir des nouvelles de Valladolid, où il est en parfaite santé, et où il achève si grande Théologie Morale en six volumes, sur les premiers desquels je vous pourrai dire un jour quelque chose. On lui a envoyé les Dix Premières Lettres ; vous pouviez aussi lui envoyer votre objection, et je m'assure qu'il eût bien répondu ^ : car il a vu sans doute dans Lessius ce passage, d'où il a pris le ne indecore vivat. Lisez-le bien, mes pères, et vous l'y trouverez comme moi, Lib. II, ch. XVI, n. âo: Idem colligitur aperte ex juribus citatis^ maxime quoai ea bona quœ post cessionem acquirit^ de quibus is qui debitor est etiam ex delicio^ potest retinere quantum necessarium est, ut pro sua condilione non indecore vivat. Petes an leges id permittant de bonis quœ tempore instantis cessionis habebai? Ita videtur colligi ex DD^.

1. On croirait que Pascal a quelque remords d'avoir tant maltraité l'Auteur du poème épique intitulé : Jstoria de la Virgen madré de Dios. En réalité, il a fait à Escobar une réputation qu'il no mérite pas. Le tort du bonhomme est d'être optimiste, trop facile, de croire qu*

En paradis allant au petit pas.

On y parvieni quoique Arnauld nous en die.

On lit dans une note anonyme à une édition des Provinciales publiée an \viii« siècle : « Par tout ce qu'Alegambe — Alegambe était un Jésuite belge, mort à Rome en 1652; il a passé une partie de sa vie à augmenter la Bibliotlièque des écrivains do sa Compagnie, publiée par le P. Ribade neira en 1608 — rapporte du père Antoine Kscobar, il paroit que c'étoii un bonhomme laborieux, et dévot à sa façon. On assure que quand il apprit combien il étoit cité dans les Lettres Provinciales, il en conçut une joie extrême; il s'en estimoit beaucoup plus, et croyoit valoir plus qu'auparavant. Nous avons son portrait qui est singulier et qui le représenta comme un homme qui ne doutoit de rien, tant il avoit l'air résolu et décisif. » Le portrait d'Escobar se trouve dans une traduction anglaise des Provinciales publiée à Londres en 1658.

2. Ces deux D majuscules ont l'air de vouloir dire : $x docloribus. Il j a dans Lessius : ex dicta lege et la loi à laquelle il renvoie est celle du Corpus juris intitulée: Qui ttonis, T. III, De cessione bonorum. Elle accorde une pension alimentaire aux faillis.

Je ne m'aiTêterai pas à vous montrer que Lessius, pour autoriser cette maxime, abuse de la loi qui n accorde que le simple vivre aux Banqueroutiers, et non pas de quoi subsister avec honneur. Il suffit d'avoir justifié Escobar contre une telle accusation ; c'est plus que je ne devois faire. Mais vous, mes pères, vous ne faites pas ce que vous devez : car il est question de répondre au passage d' Escobar, dont les décisions sont commodes*, en ce qu'étant indépendantes du devant et de la suite, et toutes renfermées en de petits articles, elles ne sont pas sujettes à vos distinctions. Je vous ai cité son passage entier, qui permet « à ceux qui font cession de retenir de leurs biens, quoique acquis injustement, pour faire subsister leur famille avec honneur. » Sur quoi je me suis écrié dans mes Lettres : « Gomment! mes pères, par quelle étrange charité voulez-vous que les Biens appartiennent plutôt à ceux qui les ont mal acquis qu'aux créanciers légitimes? » C'est à quoi il faut répondre : mais c'est ce qui vous met dans un fâcheux embarras, que vous essayez en vain d'éluder en détournant la question, et citant d'autres passages de Lessius, desquels il ne s'agit point. Je vous demande donc si cette maxinie d'Escobar peut être suivie en conscience par ceux qui font Banqueroute? Et prenez garde à ce que vous direz. Car si vous répondez que non, que deviendra votre docteur, et votre Doctrine de la Probabilité? Et si vous dites que oui, je vous renvoie au Parlement.

Je vous laisse dans cette peine, mes pères ; car je n'ai plus ici de place pour entreprendre l'Imposture suivante

I. î\ est, CD effet, très commode à Pascal, qui en use beaucoup. Escobar écrit au Jour le jour. H n'y a ni le « devant ni la suite », c*est-à-dire qu'il n'a pas d'esprit de suite, ne s'inquiète souvent pas d'être d'accord avec luimême, ce qui permet à Pascal de l'amener si fréquemment sur son théâtre.

sur le passage de Lessîus touéhaat rHomicide; ce sera pour la première fois, et le reste ensuite.

Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins de faussetés scandaleuses par où vous finissez chaque Imposture : je repartirai à tout cela dans la Lettre où j'espère montrer la source de vos Calomnies. Je vous plains, mes pères, d'avoir recours à de tels remèdes. Les injures que vous me dites n'éclairciront pas nos différends, et les menaces que vous me faites en tant de façons ne m'empêcheront pas de me défendre. Vous croyez avoir la Force et l'Impunité, mais je croîs avoir la Vérité et l'Innocence. C'est une étrange et longue guerre que celle où la Violence essaie d'opprimer la Vérité. Tous les efforts de la Violence ne peuvent affoiblir la Vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la Vérité ne peuvent rien pour arrêter la Violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge : mais la Violence et la Vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la Violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la Vérité qu'elle attaque : au lieu que la Vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même *.

1. « La Douzième Lettre 8*engago par la défensive, mais une défensive qui ne fait souffrir que les attaquants et que les ravaf^er plus au cœur : — Cependant vous me traitez comme un imposteur insigne et ainsi tous me forcez à repartir; mais vous savez que cela ne se peut faire sans exposer

de nouveau, et n^ème sans découvrir plus à fond les points de votre Morale ; en quoi je doute que vous soyez bons politiques. La guerre se fait chez votis et à vos dépens. — La péroraison do cette Douzième est mémorable : à sa dialectique véridiquement passionnée Pascal mêle des dévoloppemects glorieux qui tout à coup sMlèvent; Torateur éclate en lui : — Je vous plains, mes pères, d*avoir recours à de tels remèdes... c'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité. — Et ce qui termine. Non, si Pascal n'avait pas cru profondément à la vérité de sa cause, il n'aurait Jamais trouvé de tels accents. » Sainte- Beuve : Port'Royalf t. III, p. 147 de l'éd. cit. »

11 est aussi sincère que passionné : Si vis me flere..., dit Horace.

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