‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 19 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

Soufflet peut à l'heure même poursuivre son homme, et lui donner autant de coups qu'il jugera nécessaire pour réparer son Honneur. » Il est donc seulement question de savoir si Lessius est * du sentiment de ces Autem's, aussi bien que son confrère. Et c'est pourquoi vous ajoutez : « Que Lessius ne rapporte cette opinion que pour la réfuter ; et qu'ainsi je lui attribue un sentiment qu'il n'allègue que pour le combattre, qui est l'action du monde la plus lâche et la plus honteuse à un écrivain, » Or*» je soutiens, mes pères, qu'il ne la rapporte que pour la suivre. C'est une question de fait qu'il sera bien facile de décider. Voyons donc comment vous prouvez ce que vous dites, et vous verrez ensuite comment je prouve ce que je dis.

Pour montrer que Lessius n'est pas de ce sentiment, vous dites qu'il en condamne la Pratique : et pour prouver cela, vous rapportez un de ses passages, Liv. II, c. ix, n. 82, où il dit ces mots : « J'en condamne la Pratique. » Je demeure d'accord que si on cherche ces paroles dans Lessius, au nombre 82, où vous les citez, on les y trouvera. Mais que dira-t-on, mes pères, quand on verra en * même temps qu'il traite en cet endroit d'une question toute différente de celle dont nous parlons, et que l'opinion, dont il dit en ce lieu-là qu'il en condamne la Pratique, n'est en aucune sorte celle dont il s'agit ici, mais une autre toute séparée? Cependant il ne faut, pour en être éclairci, qu'ouvrir le livre** même où vous renvoyez; car on y trouvera toute la suite de son discours en cette manière.

Il traite la question, « savoir si on peut tuer pour un

'• Textes in-4<> et in -18 : * est aussi du sentiment ».

^ Textes in-4<> et in-I2 : > et ■ au lieu de i or ».

«■ Textes in-4o et in-l2 : « au » au lieu de t en ».

«* Textes in-4» et in-12 : « au lieu môme » au lieu de « môme ». L'auteur \nent dVcrire « en ce lieu là ». Afin de ne pas se répéter immédiatement, il supprime f au lieu » dans l'in-S"

Soufflet, » au nombre 79, et il la finit au nombre 80, sans qu'il y ait en tout cela un seul mot de condamnation*. Cette question étant tenninée, il en commence une nouvelle en l'art. 81, « savoir si on peut tuer pour des Médisances. » Et c'est sur celle-là qu'il dit, au n. 82, ces paroles que vous avez citées : « J'en condamne la Pratique. »

N'est-ce donc pas une chose honteuse, mes pères, que vous osiez produire ces paroles, pour faire croire que Lessius condamne l'opinion qu'on peut tuer pour un Souf- Qet, et que, n'en ayant rapporté en tout que cette seule preuve, vous triomphiez là-dessus, en disant, comme vous faites : « Plusieurs personnes d'honneur dans Paris ont déjà reconnu cette insigne fausseté par la lecture de Lessius, et ont appris par-là quelle créance on doit avoir à ce Calomniateur? » Quoi! mes pères, est-ce ainsi que vous abusez de la créance que ces personnes d'honneur ont en vous? Pour leur faire entendre que Lessius n'est pas d'un sentiment, vous leur ouvrez son livre en un endroit où il en condamne un autre ; et comme ces personnes n'entrent pas en défiance de votre bonne foi, et ne pensent pas à examiner s'il s'agit en ce lieu-là de la question contestée, vous trompez ainsi leur crédulité. Je m'assure, mes pères, que, pour vous garantir d'un si honteux mensonge, vous avez eu recours à votre Doctrine des Équivoques, et que, lisant ce passage tout hauty vous disiez tout bas qu'il s'y agissoit d'une autre matière. Mais je ne sais si cette raison, qui

1. Il ne condamne pas en théorie la Doctrine qu'on peut tuer pour un Soufflet. On remarquera néanmoins que s^abstenir de combattre une opinion, ce n*est pas l'approuver. Lessius se prononce d^ailleurs en disant qu' « il ne faut pas en permettre facilement la pratique », puis jugeant du Meurtre pour cause de Calomnie, il ajoute : hœc quoqiie sententia — celle qui autorise le Meurtre pour Calomnie — non est sequenda; ce hœc quoque préjuge de son avis réel dans le cas précédent.

suffit bien pour satisfaire votre conscience, suffira pour satisfaire la plus juste plainte que vous feront ces gens d'honneur quand ils verront que vous les avez joués de cette sorte'.

Empêchez-les donc bien, mes pères, de voir mes Lettres, puisque c'est le seul moyen qui vous reste pour conserver encore quelque temps votre crédit. Je n'en use pas ainsi des vôtres ; j'en envoie à tous mes amis; je souhaite que tout le monde les voie ; et je crois que nous avons tous raison. Car enfin, après avoir publié cette Quatrième Imposture avec tant d'éclat, vous voilà décriés, si on vient à savoir que vous y avez supposé un passage pour un autre.

1 . Les Casuistes n'avaient guère de ressource que TÉquivoque. Dans la circonstance, Pascal abuse de leur embarras. Il s'agit du Duel. 11 est aisé à un spéculatif désintéressé comme lui de montrer que le Duel est coodamné par Tensemble du témoignante de la tradition chrétienne. Le fait est si banal que Pascal n*ose pas l'invoquer. 11 jouit de rempèchemeot où se trouvent les Casuistes. Ils ont à juger au point de vue pratique, à prescrire une conduite aux confesseurs. Que faire? L*ÉgIise proscrit le Duel, les Mœurs Tadmettent. La difficulté est de concilier les Mœurs qui ne céderont pas, avec les décisions de TÉglise qui sont formelles. Comment un Casuiste soucieux de renseignement consacré dans TÉglise peat-il autoriser qu*on se tue pour un soufflet donné ou reçu, après avoir par exemple relu ces deux canons du Concile de Valence (855) ? « Nous ordonnons, suivant les anciennes observances de la discipline ecclésiastique, que quiconque se sera rendu coupable dans un pareil combat — le Duel — d'homicides ou de blessures graves, soit banni, comme un perfide assassin, de rassemblée des fidèles, jusqu'à ce qu'il ait expié son crime par une juste pénitence. Nous voulons également que celui qui aura succombé soit considéré comme ayant volontairement attenté à sa propre vie, que son nom ne soit pas prononcé dans la célébration dos saints mystères, et que son corps, conformément aux anciens décrets de l'Église, soit conduit à la sépulture, sans chant de psaumes et sans prières.» Comment, d^autre part, se dérober a une situation où, selon les paroles de La Bruyère, «le Duel est le triomphe de la mode? » Il faudra donc se brouiller avec le monde, que l'on confesse, dont on est le Directeur spirituel? ce serait se réduire à la condition de vilain et l'on a de plus hautes ambitions; on a donc recours, et c'était une belle occasion, aux Restrictions mentales, k là Direction d* Intention, à la Doctrine des Équivoques,

On jugera facilement que si vous eussiez trouvé ce que vous demandiez au lieu même où Lessius traite" cette matière, vous ne l'eussiez pas été chercher ailleurs ; et que vous n'y avez eu recours que parce que vous n'y voyiez rien qui fût favorable à votre dessein. Vous vouliez faire trouver dans Lessius ce que vous dites dans votre Imposture, p. 10, 1. 12, (( Qu'il n'accorde pas que cette opinion soit Probable dans la Spéculation ; » et Lessius dit expressément en sa conclusion, n. 80 : « cette opinion, qu'on peut tuer pour un Soufflet reçu, est Probable dans la Spéculation. » N'est-ce pas là mot à mot le contraire de votre discours? Et qui peut assez admirer avec quelle hardiesse vous produisez en propres termes, le contraire d'une Vérité de Fait? de sorie qu'au lieu que vous concluiez, de votre passage supposé, que Lessius n'étoit pas de ce sentiment, il se conclut fort bien, de son véritable passage, qu'il est de ce même sentiment. Vous vouliez encore faire dire à Lessius « qu'il en condamne la Pratique. » Et comme je l'ai déjà dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu-là; mais il parle ainsi : « Il semble qu'on n'en doit pas facilement permettre la Pratique : in praxi non videtur facile PERHiTTENDA. » Est-co là, mos pères**, le langage d'un homme qui condamne une maxime? Diriez- vous'' qu'il ne faut pas permettre facilementy dans la Pratique, les adultères ou les incestes? Ne doit-on '' pas conclure au contraire que, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la Pratique n'en doit pas être facilement permise, son sentiment est

• Textes in-4» et in-lî : ■ traitoit ».

b « Mes pères » est une adjonction au texte in-S».

e Textes in-4«» etin-12 : « dirioz-vous, me» pirrs ». On a supprimé ici ■ mes pères » dant rin-8o afin de le leportcr à la phrase précédente qui ne l'avait pas, et la suppression n'a en vue que d'écarter une répétition.

' Textes in-4o et in-12 : • Ne doit-on pas conclure, au contraire, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n'en doit pas être facilement permise, que la pratique luéme en peut être quelquefois permise, quoique rarement? ■

que cette Pratique peut être quelquefois permise, quoique rarement^? Et comme s'il eût voulu apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourroient troubler mal à propos, ne sachant en quelles occasions il leur est permuN de tuer dans la Pratique, il a eu soin de leur marquer ce qu'ils doivent éviter pour pratiquer cette Doctrine en conscience. Écoutez-le, mes pères. « Il semble, dit-il, qu'on ne doit pas le permettre facilement, a cause du danger qu'il y a qu'on agisse en cela par haine, ou par vengeance, ou avec excès, ou que cela ne causât trop de Meurtres *. d De sorte qu'il est clair que ce meurtre restera tout à fait permis' dans la Pratique, selon Lessius, si on évite ces inconvénients, c'est-à-dire si l'on peut agir sans haine, sans vengeance, et dans des circonstances qui n'attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple, mes pères? En voici un assez nouveau; c'est celui du Soufflet de Compiègne. Car vous avouerez que celui qui Ta reçu a témoigné, par la manière dont il s'est conduit, qu'il étoit assez maître des mouvements de haine et de vengeance. Il ne lui restoit donc qu'à éviter un trop grand nombre de Meurtres ; et vous savez, mes pères, qu'il est si rare que des Jésuites donnent des Soufflets aux officiers de la maison

■ Textes in-4<> et in-rz : « tout permis ■ au lieu de : « tout à fa4t permis •.

1. Pascal possède l'art de presser un texte et de lui faire rendre tout ce qu'il veut dire.

2. Eh bien oui. S'il y avait trop de Meurtres, les États se dépeupleraient. C'est une considération d'économie politique. LÀ où le Christianisme ne serait pas admis, l'économie politique est invoquée. Les Casuistes sont des politiciens qui réduisent le Christianisme à la dose qu'ils espèrent faire accepter. Le tort de l'argumentation de Pascal est de laisser croire qu'ils professent la légitimité du duel : ils le tolèrent, ils ne professent pas qu'il est bon.

du roi, qu'il n'y avoit pas à craindre qu'un Meurtre en cette occasion en eût tiré* beaucoup d'autres en conséquence. Et ainsi vous ne sauriez nier que ce jésuite ne fût tuable en sûreté de conscience, et que l'offensé ne pût en cette rencontre pratiquer envers lui" la Doctrine de Lessius. Et peut-être, mes pères, qu'il l'eût fait, s'il eût été instruit dans votre École, et s'il eût appris d'Escobar « qu'un honame qui a reçu un Soufflet est réputé sans Honneur jusqu'à ce qu'il ait tué celui qui le lui a donné. » Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraires qu'il a reçues d'un curé que vous n'aimez pas trop, n'ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un jésuite *. Ne nous parlez donc plus de ces inconvénients qu'on peut éviter en tant de rencontres, et hors lesquels le Meurtre est permis, selon Lessius, dans la Pratique même. C'est ce qu'ont bien reconnu vos Auteurs, cités par Escobar dans la Pratique de V Homicide selon votre Société^ Tr. 1, ex. 7, n. 48. «Esl-il permis, dit-il, de tuer celui qui a donné un Soufflet? Lessius dit que cela est permis dans la Spéculation, mais qu'on ne le doit pas conseiller dans la Pratique, non considendum in praxi, à cause du danger de la haine ou des Meurtres nuisibles à l'État qui en pour-

■ Textes in-40 et în-12 : v en son endroit» au lieu d' « envers lui ■.

1. 0 Tirer des meutres en conséquence » n'est pas un modèle de style, mais c'en est un de reffort continuel que les Provinciales ont coûté à leur auteur.

2. L*officier de la maison du roi, qui aurait reçu à Compiègne un soufflet de la main d'an jésuite, s'appellait Guille. L'aventure eut un grand retentissement. Le P. Pirot, dans son Apologie pour les Casuistes, nie le soufflet. Le P. Nouet, professeur de rhétorique aux Jésuites de Paris, plus tard confesseur de Bussy-Rabutin, et auteur de huit sermons contre la Fréquente communion d'Arnauld, nie également le soufHet de Compiègne. L'assertion de Pascal serait un soufflet à la vérité, L'offîcier de la maison du roi aurait démenti lui-môme qu'il eût reçu un soufflet.

roient arriver. Mais les autres ont jugé qu'en évitant ces

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