II
Quoi, mes pères 1 vous nous direz qu'en ne regardant que la Loi de Dieu qui défend l'Homicide, on a droit de tuer pour des Médisances"? Et après avoir ainsi violé la Loi de Dieu, vous croirez lever le scandale que vous avez causé, et nous persuader de votre respect envers Lui en ajoutant que vous en défendez la Pratique pour des considérations d'État, et par la crainte des Juges? N'est-ce pas au contraire exciter un scandale nouveau? non pas par le respect que vous témoignez en cela pour les Juges ; car ce n'est pas cela que je vous reproche, et vous vous jouez ridiculement là-dessus, page 29. Je ne vous reproche pas de craindre les Juges, mais de ne craindre que les Juges**. C'est cela que je blâme ; parce que c'est faire Dieu moins ennemi des crimes que les hommes. Si vous disiez cju'on peut tuer un Médisant selon les honmies, mais non pas selon Dieu, cela seroit moins insupportable; mais quand vous prétendez *= que ce qui est trop criminel pour être souf-
« Textes in-4® et in-12 : « quoi, mes pères, votis iwus direz qu'on a droit de turr pour des médisancei, en ne regardant fiue la loi de Dieu qui défend l'homieid*? •
^ Textes in-49 et in-13 : < Je ne vous reproche pas de craindre les Juges, mais d« ne craindre que les Juges, et non pat le Juge des Juges. *
c ■ Quand TOUS prétendez • est ijouté dans l'in-^o.
système et par ambition, au détriment de TEsprit èvangélique qu*ils lai nacriflent. En ce qui concerne l*État, comme dans l'intérieur de leur Société, ils obéissent à leur formule : Pei-inde ac cadaver. Us sont autoritaires; ils se sont arrogé le monopole du Principe d'Autorité, au nom du Pape et da Roi. Le principe de Pascal, qui est aussi le principe de la Réforme, est le principe opposé, celui de Tindépendance personnelle : Sus à un maître; Dieu seul est roi. On ne le professe pas ouvertement. U est Tarme de la résistance des Jansénistes à l'Autorité du Saint-Siège et à TAutoriié politique, n forme chez eux c6 qu'était dans le Christianisme primitif la Doctrine du Secret. C'était la doctrine de la Grâce, de l'inspiration libre : Spiritus flot uhi vult. Saint Cyran l'avait inoculée à Port-Royal. C'est ce qui faisait dire à Richelieu répondant à M. le Prince, — le père du grand Condé, — qui lui demandait de faire sortir saint Cyran du donjon de Vincennes : « Savez-Tous bien de quel homme vous me parlez? Il est plus dangereux que six armées. » l\ éUit l'ennemi de la Raison d'ÉUt.
fert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu qui est la justice même, que faites-vous" autre chose, sinon montrer à tout le monde que, par cet horrible renversement si contraire à l'Esprit des Saints, vous êtes hardis contre Dieu, et timides envers les hommes? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces Homicides, vous auriez laissé subsister Tordre de Dieu qui les défend ; et si vous aviez osé permettre d'abord ces Homicides, vous les auriez permis ouvertement, malgré les Lois de Dieu et des hommes. Mais, comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les Magistrats qui veillent à la sûreté publique, vous avez agi finement en sépai*ant vos maximes, et proposant d'un côté « qu'il est permis, dans la spéculative, de tuer pour des Médisances » (car on vous laisse examiner les choses dans la spéculation), et produisant d'un autre côté cette maxime détachée, a que ce qui est permis dans la Spéculation Test bien aussi dans la Pratique. » Car quel intérêt l'État semble-t-il avoir dans cette proposition générale et métaphysique? Et ainsi, ces deux principes peu suspects étant reçus séparément, la vigilance des Magistrats est trompée; puisqu'il ne faut plus que rassembler ces maximes pour en tirer cette conclusion où vous tendez, qu'on peut donc tuer dans la Pratique pour de simples Médisances.
Car c'est encore ici, mes pères, une des plus subtiles adresses de votre Politique, de séparer daos vos Écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C'est ainsi que vous avez établi à part votre Doctrine de la Probabilité, que j'ai souvent expliquée. Et ce principe générai itant affermi, vous avancez séparément des choses qui, pou-
■ c Que faites-Yoai » est labstilué par l'in-S» à t qu'est-ce faire > qu'il y a dans les éditions précédentes.
vant être innocentes d'elles-mêmes, deviennent horribles étant jointes à ce pernicieux principe. J'en donnerai pour exemple ce que vous avez dit, page 11, dans vos Impostures, et à quoi il faut que je réponde : « Que plusieurs théologiens célèbres sont d'avis qu'on peut tuer pour un Soufflet reçu. » Il est certain, mes pères, que, si une personne qui ne tient point à la Probabilité avoit dit cela, il n'y auroit rien à reprendre, puisqu'on ne feroit alors qu'un simple récit qui n'auroit aucune conséquence. Mais vous, mes pères, et tous ceux qui tiennent* cette dangereuse Doctrine : « Que tout ce qu'approuvent des Auteurs célèbres est probable et sûr en conscience, » quand vous ajoutez à cela, « que plusieurs Auteurs célèbres sont d'avis qu'on peut tuer pour un Soufflet », qu'est-ce faire autre chose, sinon de mettre à tous les Chrétiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensés, en leur déclarant qu'ils le peuvent faire en sûreté de conscience, parce qu'ils suivront en cela l'avis de tant d'Auteurs graves?
Quel horrible langage qui, en disant que des Auteurs tiennent une opinion damnable, est en même temps une décision en faveur de cette opinion damnable, et qui autorise en conscience tout ce qu'il ne fait que rapporter! On l'entend, mes pères, ce langage de votre École. Et c'est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut, puisqu'il marque votre sentiment si à découvert, et vous convainc de tenir pour sûre en conscience cette opinion, « qu'on peut tuer pour un Soufflet » , aussitôt que vous nous avez dit que plusieurs Auteurs célèbres la soutiennent.
Vous ne pouvez vous en défendre, mes pères, non plus
■ • Tiennent » est la leçon in-4o et m*12; le texte in-8o lai 9ubfltitae « tenez • .
LETTRE Xlll. m
que vous prévaloir des passages de Vasquez et de Suarez que vous m'opposez, où ils condamnent ces Meurtres que leurs confrères approuvent. Ces témoignages, séparés du reste de votre Doctrine, pourroient éblouir ceux qui ne l'entendent pas assez. Mais il faut joindre ensemble vos principes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les Meurtres. Mais que dites-vous d'un autre côté, mes pères ? « Que la Probabilité d'un sentiment n'empêche pas la Probabilité du sentiment contraire. » Et en un autre lieu, qu'il est permis de suivre l'opinion la moins probable et la moins sûre, en quittant l'opinion la plus probable et la plus sûre. » Que s'ensuit-il de tout cela ensemble, sinon que nous avons une entière liberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés? Que devient donc, mes pères, le fruit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparoît, puisqu'il ne faut, pour votre condamnation, que rassembler ces maximes que vous séparez pour votre justification. Pourquoi produisez-vous donc ces passages de vos Auteurs que je n'ai point cités, pour excuser ceux que j'ai cités, puisqu'ils n'ont rien de commun? Quel droit cola vous donne-t-il de m'appeler Imposteur? Ai-je dit que tous vos Pères sont dans un même dérèglement? Et n'ai-je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt est d'en avoir de tous avis pour servir à tous vos besoins? A ceux qui voudront tuer on présentera Lessius ; à ceux qui ne voudront pas tuer* on produira Vasquez, afin que personne ne sorte malcontent, et sans avoir pour soi un Auteur grave. Lessius parlera en païen de THomicide, et peut-être en Chrétien de l'Aumône : Vasquez parlera en païen de l'Au-
» Textes in-4« et in* 12 : « à ceux qui no le voxtUronl pat ».
mône, et en chrétien de rHomicide. Mais par le moyen de la Probabilité que Vasquez et Lessius tiennent, et qui rend toutes vos opinions communes, ils se prêteront leurs sentiments les uns aux autres, et seront obligés d'absoudre ceux qui auront agi selon les opinions que chacun d'eux condamne. C'est donc cette variété qui vous confond davantage. L'uniformité seroit plus supportable : et il n'y a rieD de plus contraire aux ordres exprès de saint Ignace et de vos premiers Généraux que ce mélange confus de toutes sortes d'opinions*. Je vous en parlerai peut-être quelque
1. Il est constant que cette confusion d^opinions est peu d*accord âfec les règles que saint Ignace promulguait en mourant sous forme de Testament : — 1" Dès que je serai entré en Religion, mon premier soin sera de m'abandonner entièrement à la conduite de mon Supérieur; 2* il serait à souhaiter que je tombasse entre les mains d'un Supérieur qui entreprit de dompter mon jugement et qui s'y attachât tout à fait; 3° dans toutes 1^ choses où il n*y a point de péché, il faut que je suive le Jugement de moa Supérieur et non pas le mien ; 4^ il y a trois manières d^obéir : la première^ quand nous faisons ce qu'on nous commande en vertu de cette obéissance, et cette manière est bonne; la seconde, qui est meilleure, quand nous obéissons sur un simple mot; la troisième et la plus parfaite de toutes, quand nous n'attendons pas Tordre du Supérieur, mais que nous prévenoos et que nous devinons sa volonté ; 5** il me faut obéir indifféremment à toutes sortes de Supérieurs, sans distinguer le premier d'avec le second ni même d'avec le dernier; mais je dois regarder en tous également notre Seigneur dont ils tiennent tous la place, et me souvenir que PAutorité se communique au dernier par ceux qui sont au-dessus de lui; 6* si le Supérieur juge que ce qu'il me commande est bon, et que je croie ne pouvoir obéir sans offenser Dieu, à moins que cela ne me soit évident, il me Aiat obéir. Si néanmoins j'y ai de la peine par quelque scrupule, je consulterai deux ou trois personnes de bon sens, et je m'en tiendrai à ce qu'elles me diront : que si je ne me ronds pas après cela, je suis bien éloigné de la perfection que l'excellence de l'État Religieux demande^ 7° enHn, je ne dois point être à moi, mais à mon créateur, et à celui sous la conduite duquel il m'a placé. Je dois être entre les mains de mon Supérieur comme une cire molle, qui prend la forme qu'on veut, et faire tout ce qu'il lui plak; par exemple, écrire des lettres ou n'en écrire point, parler à une personne ou ne lui parler pas, et autres choses semblables; 8** je dois me regarder comme un corps mort, — perinde ac cadaver, — qui n'a de lui-même aucun mouvement, et comme le b&ton dont se sert un vieillard, qu'il prend
jour, mes pères : et on sera surpris de voir combien vous êtes déchus du premier Esprit de votre Institut, et que vos propres Généraux ont prévu que le dérèglement de votre Doctrine dans la Morale pourroit être funeste non-seulement à votre Société, mais encore à TÉglise universelle ^
Je vous dirai cependant que vous ne pouvez ■ tirer aucun avantage de l'opinion de Vasquez. Ce seroit une chose étrange si, entre tant de Jésuites qui ont écrit, il n'y en avoit pas un ou deux qui eussent dit ce que tous les Chrétiens confessent. 11 n'y a point de gloire à soutenir qu'on ne peut pas tuer pour un Soufflet, selon l'Évangile; mais il y a une homble honte à le nier. De sorte que cela vous justifie si peu qu'il n'y a rien qui vous accable davantage; puisque, ayant eu parmi vous des docteurs qui vous ont dit la vérité, et que vous avez mieux aimé les ténèbres que la lumière. Car vous avez appris de Vasquez a que c'est une opinion païenne, et non pas chrétienne, de dire qu'on puisse donner un coup de bâton à celui qui a donné un Soufflet ; que c'est ruiner le Décalogue et l'Évangile de dire qu'on puisse tuer pour ce sujet, et que les plus scélérats d'entre les hommes le reconnoissent. » Et cependant vous avez souffert que, contre ces vérités
OQ qu'il quitte selon sa commodité, en sorte que la Religion se serre de moi suivant qu'elle Jugera que Je lui suis utile. »
On était donc en décadence? Non; la confusion, comme dit Pascal, n'était qu'apparente. Les Casuistes sont Probabilistes, c'est-à-dire, opinent à leur goût, mais suivant un mot d'oi*dre uniforme, dans un esprit connu d'avance, dans un cercle d'idées limiié, d'accord avec la direction secrète de la Compagnie à laqueUe ils appartiennent.
1. M. Faugère a découvert, dans le Manuscrit Autographe des Pensées, quelques fragments d'une Provinciale Projetée, et qui paraissent se rapporter au dessein annoncé ici par Pascal.
* Tous les textes du temps ont : i que vous ne pouvez pas »
connues, Lessius, Escobar et les autres aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de THomicide, n'empêchent point qu'on ne puisse tuer pour un Soufflet. A quoi sert-il donc maintenant de produire ce passage de Vasquez contre le sentiment de Lessius, sinon pour montrer que Lessius est un païen et un scélérat, selon Vasquez ? et c'est ce que je n'oserois dire. Qu'en peut-on conclure, si ce n'est que Lessius ruine le Décalogueet V Évangile ^ qu'au dernier jour Vasquez condamnera Lessius sur ce point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre, et que tous vos Auteurs s'élèveront en jugement les uns contre les autres pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la Loi de Jésus-Chi'ist ?
Concluons donc, mes pères, que puisque votre Probabilité rend les bons sentiments de quelques-uns de vos Auteurs inutiles à l'Église, et utiles seulement à votre Politique, ils ne sei-vent qu'à nous montrer, par leur contrariété, la duplicité de votre cœur, que vous nous avez parfaitement découverte, en nous déclarant d'une part que Vasquez et Suarez sont contraires à l'Homicide ; et de l'autre, que plusieurs Auteurs célèbres sont pour l'Homicide : afin d'offrir deux chemins aux hommes, en détruisant la simplicité de l'Esprit de Dieu, qui maudit ceux qui sont doubles de cœur, et qui se préparent deux voies, vœ duplici corde ^ et ingredienti duabus viis! (Eccl., ii, 14.)
On réfute par les saints Pères les maximes des Jésuites sur THomicide. On répond en passant & quelques-unes de leurs calomnies, et on compare leur Doctrine avec la forme qui s*observe dans les jugements criminels*.
Du 23 octobre 1650.
Mes révérends pères,
Si je n'avois qu'à répondre aux Trois Impostures qui restent sur T Homicide, je n'aurois pas besoin d'un long discours ; et vous les verrez ici réfutées en peu de mots : mais comme je trouve bien plus important de donner au monde Thorreur de vos opinions sur ce sujet que de justifier la fidélité de mes citations, je serai obligé d'employer la plus grande partie de cette Lettre à la réfutation de vos maximes, pour vous représenter combien vous êtes éloignés des sentiments de l'Église, et même de la nature. Les permissions de tuer, que vous accordez en tant de rencontres, font paroître qu'en cette matière vous avez tellement oublié la Loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles, que vous avez besoin qu'on vous remette dans les principes les plus simples de la Religion et du sens commun ; car qu'y a-t-il de plus naturel que ce sentiment « qu'un particulier n'a pas droit sur la vie d'un autre? »
i' « Quatorzième Lettre ^.crite par TAuteur des Lettres au Provincial, aux révérends pères Jésuites. » Dans l'in-S" : « Quatorzième Lettre aux révérends pères Jésuites. »