II
de tuer pour sauver sa vie? Je vous déclare donc qu'il eutend simplement que, si Ton peut sauver» son écu sans tuer le voleur, on ne doit pas le tuer; mais que, si Ton ne peut le sauver*» qu'en tuant, encore même qu'on ne coure nul risque de la vie, comme si le voleur n'a point d'armes, qu'il est permis d'en prendre et de le tuer pour sauver* son écu; et qu'en cela on ne sort point, selon lui, de la modération d'une juste défense*. Et pour vous le montrer, laissez-le s'expliquer lui-même, T. IV, tr. 3, d. 11, n. 5: « On ne laisse pas de demeurer dans la modération d'une juste défense, quoiqu'on prenne des armes contre ceux qui n'en ont point, ou qu'on en prenne de plus avantageuses qu eux^ Je sais qu'il y en a qui sont d'un sentiment contraire : mais je n'approuve point leur opinion, même dans le tribunal extérieur. »
Aussi, mes pères, il est constant que vos Auteurs permettent de tuer pour la défense de son Bien et de son Honneur, sans qu'on soit en aucun péril de sa vie. Et c'est par ce même principe qu'ils autorisent les Duels ^, comme
0 Textes in-40 et io-l2 : « garder » au lieu de c sauver ». b Textes in-1» et in-12 : « garder ». e Textes in-4<» et in-12 : « garder ».
1. Le passage de Molina est susceptible d'une interprétation différente, n prévoit le cas de résistance de la part du voleur, une lutte qui 8*eDgago. On ne défend plus seulement son écu : on défend sa vie.
2. On peut encore supposer, à la décharge de Molina, qu'il a voulu dire : dans le cas où on serait le plus faible,
3. Ce à quoi Pascal revient continuellement, et qui est robjet dotoate sa polémique contre les Casuistes de la Compagnie de Jésus, c'est qu'ils KAcritient par politique la Doctrine de l'Église à la mode et aax mœurs du jour : « Peut-ce être autre choso que la complaisance du monde qui yous fait trouver les choses probables? Nous ferez-vous accroire que ce soit la vérité, et que si la mode du Duel n'étoit point, vous trouveriez probable qu'on se pût battre en r^ardant la chose en elle>môme? » Man. Aut. des Pensées, p. 440.
je Tai fait voir par tant de passages sur lesquels vous n'avez rien répondu. Vous n'attaquez dans vos Écrits qu'un seul passage de votre père Layman, qui le permet, « lorsque autrement on seroit en péril de perdre sa Fortune ou son Honneur : » et vous dites que j'ai supprimé ce qu'il ajoute, que ce cou-là est fort rare. Je vous admire, mes pères; voilà de plaisantes Impostures que vous me reprochez. Il est bien question desavoir si ce cas-là est rare! il s'agit de savoir si le Duel y est permis. Ce sont deux questions séparées. Layman, en qualité de Gasuiste, doit juger si le Duel y est pemiis, et il déclare que oui. Nous jugerons bien sans lui si ce cas-là est rare, et nous lui déclarerons qu'il est fort ordinaire. Et si vous aimez mieux "en croire votre bon ami Diana, il vous dira quil est fort conwiun^ Part. 5, tract, là, mise, 2, resol, 99. Mais qu'il soit rare ou non, et que Layman suive en cela Navarre, comme vous le faites tant valoir, n'est-ce pas une chose abominable qu'il consente à cette opinion : Que, pour conserver un faux Honneur, il soit permis en conscience d'accepter un Duel, contre les Édits de tous les États chrétiens, et contre tous les Canons de l'Église, sans que vous ayez encore ici pour autoriser toutes ces maximes diaboliques, ni Lois, ni Canons, ni Autorités de l'Écriture ou des Pères, ni exemple d'aucun saint, mais seulement ce raisonnement impie : « L'Honneur est plus cher que la Vie; or, il est permis de tuer pour défendre sa Vie : donc il est permis de tuer pour défendre son Honneur? » Quoi! mes pères, parce que le dérèglement des hommes leur a fait aimer ce faux Honneur plus que la Vie que Dieu leur a donnée pour le servir, il leur sera permis de tuer pour le conseiTcr 1 C'est cela même qui est un
« Le texte in-S» omet « mieux •.
mal horrible, d'aimer cet Honneur-ià plus que la Vie. Et cependant cette attache vicieuse, qui seroit capable de souiller les actions les plus saintes, si on les rapportoit à cette fin, sera capable de justifier les plus criminelles, parce qu'on les rapporte à cette fin !
Quel renversement, mes pères! et qui ne voit à quels excès il peut conduire? Car enfin il est visible qu'il portera jusqu'à tuer pour les moindres choses, quand on mettra son Honneur à les conserver ; je dis même jusqu'à tuer pour une pomme. Vous vous plaindriez de moi, mes pères, et vous diriez que je tire de votre Doctrine des conséquences malicieuses, si je n'étois appuyé sur l'Autorité du grave Lessius, qui parle ainsi, n. 68 : « Il n'est pis permis de tuer pour conserver une chose de peiite valeur, comme pour un écu, ou i*our une pommk, auï pro pomo, si ce n'est qu'il nous fût honteux de la perdre. Car alors on peut la reprendre et même tuer, s'il est nécessaire, pour la ravoir, et si opus est y occidere; parce que ce n'est pas tant défendre son Bien que son Honneur. » Cela est net, mes pères. Et pour finir voU'e Doctrine par une maxime qui comprend toutes les autres, écoutez celle-ci de votre père Héreau, qui Tavoit prise de Lessius : « Le droit de se défendre s'étend à tout ce qui est nécessaire pour nous garder de toute injure. »
Que d'étranges suites sont enfermées* dans ce principe inhumain! et combien tout le monde est-il obligé de s'y opposer, et surtout les personnes publiques ! Ce n'est pas seulement l'intérêt général qui les y engage, mais encore le leur propre, puisque vos Casuistes cités dans mes Lettres étendent leurs permissions de tuer jusqu'à eux. Et
» Textes in-4'' et in 12 : « qu3 d'étranges suites onrermées t aa lieu de : « font enfermée» ».
ainsi les factieux qui craindront la punition de leurs attentats, lesquels ne leur paroissent jamais injustes, se persuadant aisénient qu'on les opprime par violence, croiront en môme temps « que le droit de se défendre s'étend à tout ce qui leur est nécessaire pour se garder de touie injure ». Ils n'auront plus à vaincre les remords de la conscience, qui arrêtent la plupart des crimes dans leur naissance, et ils ne penseront plus qu'à surmonter les obstacles du dehors.
Je n'en parlerai point ici, mes pères, non plus que des autres Meurtres que vous avez permis", qui sont encore plus abominables et plus importants aux États que tous ceux-ci, dont Lessius traite si ouvertement dans les Doutes*
" • Je n*«n parlerai point ici, mes pères, non plus que des autres Meurtres que TOUS avez permin • est la leçon in-12. La leçon in-l» est : « Je ne parlerai point ici, mes pères, des Meurtres que vous avez permis •. L'iD-I2 suit la leçon in-1».
i. Dans le Doute quatre, Lessius discute la question dopuis longtemps fameuse du Tyrannicide. Les tyrans italiens de la Renaissance et la môlée terrible du xvi« siècle Tavaient plus spécialement remise k Tordre dnjour. Le tyrannicide était do droit commun chez les Grecs et les Romains de la décadence. Au v" siècle, Honorius et Arcadius Tavaient proscrit par une loi. 11 convient de s'entendre : ils en avaient proscrit renseignement dans les Écoles et la dcfensodans les Livres. Ceux qui auraient ea envie de l'exercer contre eux se seraient passés de leur autorisation. L'Église, sans y être favorablp, n'y était pas hostile. Saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, saint Antonin, archevêque de Florence, saint Bernard, saint Raymond de Penaforr, général des Dominicains, ensuite Gcrson, le doux Ger- 8on dont on a voulu faire l'.iuteur de l*Imitationy l'avaient sinon professé, du moins admis en théorie. Ils distinguaient entre le tyran d'usurpation, celui que Machiavel nomme un prince nouveau, et le tyran d'administration, c'est-à-dire héréditaire ou ayant reçu un mandat régulier. Us autorisaient le premier venu à tuer le tyran d'usurpation. Ils n'admettaient pas l'inviolabilité de l'autre, mais ils n^autorisaient pas le premier venu à le tuer. Ils étaient en gros de l'avis de Trajan disant à Licinius, en lui ceignant répée de préfet du prétoire : — Je to donne cette épée pour me défendre si je suis un bon empereur, et pour me tuer, si j'en suis un méchant
C'est aux époques do guerre civile que le Tyrannicide a des adversaires
quatre et dix aussi bien que tant d'autres de vos Auteui-s, Il seroit à désirer que ces horribles maximes ne fussent jamais sorties de l'Enfer, et que le Diable, qui en est le premier auteur, n'eût jamais trouvô des hommes assez
et des partisans. Durant la querelle des Armagnacs et des Bourguignons Tassassinat du duc d'Orléans par les Bourguignons fournit à Jean Petit, docteur en théologie et agent du duc de Bourgogne, Toccasion de justifier publiquement le Tyrannicide. Sa justification fut condamnée par le Concile de Constance (1416), à la requête de Gerson. Le pour et le contre affluent au wi" siècle. Ce qui fait que TÉglise, au Moyen âge, est engagée si avant en faveur du Tyrannicide, c'est qu'elle considère son autorité comme supérieure à celle des Princes. Elle a donc à l'occasion le droit de les considérer comme des tyrans et d'en permettre la destruction comme celle d'animanx nuisibles. Le point de vue de l'Église n^avait pas été admis en France oii on ne reconnaissait pas d'autorité supérieure à celle du roi. I^ Li^ue signalée par l'invasion des idées romaines et espagnoles en France, modifia profondément la situation. La doctrine du Tyrannicide, admise par un grand nombre d'écrivains catholiques, appliquée par des fanatiques zu\ Grands et aux Princes, au duc de Guise tué par Poltrot, à Henri III, à Henri IV, s'acclimata chez nous, pas chez les Jénuites de France néanmoic-. ns se pliaient partout aux mœurs du pays. En France, le Tyrannicide n'était pas admis, quoique l'étude de l'antiquité l'eût remis en honneur chez les Humanistes. L'apologie du meurtre du duc de Guise (1588^ \iir Henri llL'puis du meurtre d'Henri III lui-même et plus tard du meurtre d'Henri IV, vint du dehors. C'est un jésuite flamand, Clarus Bonasciu»^ qui, sous le nom de Carolus Saribanus, anagramme de son nom, provoque a l'assassinat d'Henri III, et ses fureurs sont pleines de la lecture de Plutarque : « S'il advient qu'un Denys, un Machanidas, ou un Aristotimas, monstres des Siciles, oppriment la France, le Pape ne pourra-t-il encourager contre lui quelque Dion, quelque Timoléon, ou quelque Philopœraen? 7iu\ ne prendra-t-il les armes contre cette bote, nul pontife ne pourra- i-il tirer notre royaume de dessous la cognée ? ■ L'Église se tient sur la réserve. Bellarmin, dans un écrit contre le roi d'Angleterre, condamne la Conspiration des poudres, mais il réserve au Saint-Siège le droit de délier les sujets du serment de fidélité ; Tolet {Livre de Vinstruction des prêtres] approuve le droit de violer la foi jurée à un prince excommunié, par suite le droit de s'en défaire par le meurtre : il s'agissait d'Henii 111. Cn évéque portugais, dans un livre spécial (Traité de f Institution d'an Prince)^ admire Jacques Clément, un pauvre moine, d'avoir réussi à l'aide d'un petit couteau (coltcllo) dans le grand dessein de tuer ce diable d'Henri III. «i O oxcellente assurance ! O fait mémorable ! » s'écrie en même temps Mariana à propos du même événement. 11 célèbre la constance de Jacques Clément, mis en morceaux par les gentilshommes d'Henri UI : o Parmi les
dévoués à ses ordres pour les publier parmi les Chrétiens.
Il est aisé de juger par tout ce que j'ai dit jusqu'ici
combien le Relâchement de vos opinions est contraire à la
sévérité des Lois civiles, et même païennes. Que sera-ce
coups et les plaies qu'il rocovait, il était néanmoins plein de joie d'avoir racheté avec son sang la liberté de sa patrie et de sa nation. Ayant tué le roi, il s'est acquis une fort grande réputation, et un meurtre a été expié par un autre, et par le sang royal a été faite l'expiation de la mort du duc de Guise perfidement tué. » Que Henri IV prenne garde à lui : « S'il pervertit la religion du pays, ou s'il attire dans le pays les ennemis publics, celui qui pour favoriser les vœux de la nation tâchera de le tuer, je n'estimerai pas qu'il fasse injustement. » Mariana permet d'empoisonner le tyran. Cependant il importe d'empêcher « qu'en empoisonnant la viande ou le breuvag*», on no force le roi à être le meurtrier de lui-même. Je voudrois, en ce doute, ne point contraindre celui que l'on fait mourir, d'avaler lui-mémo le poison, mais que quelqu'autre mette ce poison, sans que celui qu'on veut faire mourir y aide aucunement ; ce qui se fait quand le poison est si violent que la chair ou l'habit en étant atteints, il le piiis^io faire mourir. » Quatorze Jésuites, tous étrangers à la France, à l'heure sombre de la Ligue, introduisirent le Tyrannicide dans la Théologie, comme étant de Droit naturel. Un seul est célèbre ; c*est Mariana, auteur de VHistoirê d'EspagnCpqm le professa dans son De rege et régis institutione, écrite à l'intention de don (larlos, flls de Philippe II, et imprimé seulement en l.")98. L'àpre et sauvage éloquence de Mariana a remué les hommes de cette époque. Comme ses confrères et ses prédécesseurs, il se cacha derrière les souvenirs antiques. Harmodius et Aristogiton, Thrasybule, les deux Brutus, Chéreas qui tua Caligula, les assassins de Domitien et de Canicalla, lui servent d'enseigne. uQui a jamais, dit-il (liv. l'^ch. 6), condamné leur hardiesse, ou plutôt ne l'a jugée digne de toutes sortes de louanges ? C'est là en effet le sens commun, qui comme une voix de la nature, est inné, ingéré dans nos âmes, loi résonnant à nos oreilles, par laquelle nous discernons ce qui est honnête de ce qui est défendu. »
Le livre de Mariana ne fut condamné en France qu'après l'assassinat d'Henri IV. La Sorbonne fut l'instrument de la vengeance nationale. Elle renouvela la sentence prononcée en 1413 par l'Université de Paris contre Jean Petit et confirmée trois ans plus tard (1410) par le Concile de Constance. Dans rintervalle de la publication du De rege et de sa condamnation par la Sorbonne, Acquaviva, général des Jésuites, l'avait fait modifier: mais les Protestants avaient eu soin d'en rétablir le texte intégral, lorsqu'Arquaviva, par un décret du 6 juillet 1610, interdit formellement aux membres de la Compagnie de Jésus de professer la Doctrine du Tyrannicide. Cette défense û'avait pas eu le privilège de faire taire Lessius dénoncé par Pascal.
A première vue, cette doctrine du Tyrannicide. professée dans l'Église^
donc si on les compare avec les Lois ecclésiastiques, qui doivent être incomparablement plus saintes, puisqu'il n'y a que l'Église qui connoisse et qui possède la véritable
surtout depuis le xii" siècle, reprise avec tant d'ensemble au ivi', parait extraordinaire. On ne la professe point hors de TÉglise, sinon par accident. Les historiens n'expliquent pas le phénomène. Qu'on intern>ge Machiavel et Guichardin. Mariana et de Thou, Mezeray, Bossuet et parmi les hisiorieos du xix" siècle, Linjçai*d on Macaulay, en Angleterre, Cantu en Italie, en France, Augustin Thierry, Guizot, Sismondi, Michelct, Henri Martin, on ne trouvera rien chez eux. On ne trouvera rien non plus dans les publici>stes, dans Machiavel, dans Hobbes, dans Montesquieu, dans do Mai^tre. n y a pourtant une cause au fait que les Écrivains Ecclésiastiques et le^ Moralistes Catholiques professent le Tyrannicide, et qu'on ne le professa pa* hors de l'Église. 11 serait trop lonp: de l'examiner en détail. Il suflirs de l'énoncer. Depuis Grégoire VII et Innocent III, la Féodalité laïque, s<»un l'influence croissante des idées décorées eu Italie du nom de Renaissance, avait entrepris de soustraire la Société européenne à la domination du (Ihristiaoisme et de la reconstruire sur le Modèle Romain. Les chefs de oHie immense aventure, particulièrement en Italie, étaient des gens de sac et de corde dont Machiavel a donné la formule dans son livre du Prince, écrit en ^ue d'expliquer non le droit qu'ils avaient d'agir co-ome ils ont fait, mais les procédés à l'aide desquels ils avaient réussi. Ce fut contre les Tyrans qui avaient pris à tâche de soustraire la Société issue des in\-asioiis germaniques à l'Empire des mœurs chrétiennes, que l'Église a é\oquè la vieille théorie grecque du Tyrannicide. Voilà pourquoi le monopole de renseignement du Tyrannicide depuis l'origine de la Renaissance, c'est-à-dire du xii" siècle jusqu'au xvii", parait lui appartenir d'une manière à peu près exclusive. A partir de là, le Régime Monarchique et Laïque a gagné sa cause en Europe. L Église jette l'arme qu'elle avait à la main depuis le Moyen âge. Cette arme, abandonnée par l'Église, a été bientôt ramassée par les Nihilistes d'en bas contre les Sociétés monarchiques issues de la crise du XVI* siècle. Pascal, à qui l'histoire n'est pas familière, s'abstient de rechercher d'où vient que les Jésuite» ont enseigné la doctrine du Tyrannicide. 11 le constate simplement.
Au Doute dix que Pascal se contente de signaler, Lessius traite une question de Théologie Médicale très scabreuse : ulrutn ad conservationem matris liceal prœbere pharmacum quo proies puietur moritura ? — Non, répond-il ; nam non licet ad vitandam tnortem exquirere poUutionem ; ad fortiori abortum. — M^is à supposer que la mort des deux soit certaine et qu'on puisse espérer que le médicament sauvera la mère? — A'ofi re/er*, dit encore Lessius. Cependant si la mère est en danger de mort, on peut lui donner un remède qui tende directement à sa guérison : abortio tune permissa, non procurata.
LETTRE XIV. m
sainteté? Aussi celte chaste épouse du fils de Dieu qui, à rimitation de son époux, sait bien répandre son sang pour les autres, a pour le Meurtre une horreur toute particulière", et proportionnée aux lumières particulières que Dieu lui a communiquées. Elle considère les hommes non seulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu'elle adore. Elle a pour chacun d'eux un saint respect qui les lui rend tous vénérables, comme rachetés d'un prix infini, pour être faits les temples du Dieu vivant. Et ainsi elle croit que la mort d'un homme que Ton tue sans Tordre de son Dieu n'est pas seulement un Homicide, mais un Sacrilège qui la prive d'un de ses membres; puisque, soit qu'il soit fidèle, soit qu'il ne le soit pas, elle le considère toujours, ou comme étant l'un de ses enfants, ou comme étant capable de l'être.
Ce sont, mes pères, ces raisons toutes saintes qui, depuis que Dieu s'est fait homme pour le salut des hommes, ont rendu leur condition si considérable à l'Église, qu'elle a toujours puni l'Homicide qui les détruit comme un des plus grands attentats qu'on puisse commettre contre Dieu. Je vous en rapporterai quelques exemples non pas dans la pensée que toutes ces sévérités doivent être gardées, je sais que l'Église peut disposer diversement de cetie discipline extérieure, mais pour faire entendre quel est son Esprit immuable sur ce sujet. Car les pénitences qu'elle ordonne pour le iMeurlre peuvent être diflérentes selon la diversité des temps: mais l'horreur qu'elle a pour le Meurtre ne peut jamais changer par le changement des temps.
L'Église a été longtemps à ne réconcilier qu'à la mort
* Textes in-4<> et in-12 : « a une horreur toute particulière pour le Meurtre «.
ceux qui étoient coupables d'un Homicide volonlaire, tels que sont ceux que vous permettez. Le célèbre Concile d'Ancyre les soumet à la Pénitence durant toute leur vie : et rÉglise a cru depuis être assez indulgente envers eux en réduisant ce temps à un très grand nombre d'années. Mais, pour détourner encore davantage les Chrétiens des Homicides volontaires, elle a puni très sévèrement ceui mêmes qui étoient arrivés par imprudence, comme on peut voir dans saint Basile, dans saint Grégoire de Nysse, dans les Décrets du pape Zacharie et d'Alexandre IL Les Canons rapportés par Isaac, évèque de Langres, T. II, ch. xm, (( ordonnent sept ans de Pénitence pour avoir tué en se défendant ». Et on voit que saint Hildebert, évêque du Mans, répondit à Yves de Chartres : « Qu'il a eu raison d'interdire un prêtre pour toute sa vie, qui pour se défendi'e, avoit tué un voleur d'un coup de pierre' *. »
N'ayez donc plus la hardiesse de dire que vos décisions sont conformes à l'Esprit et aux Canons de l'Église. On vous défie d'en montrer aucun * qui permette de tuer pour défendre son Bien seulement : car je ne parle pas des occasions où l'on auroit à défendre aussi sa Vie, se suaque /iberando : vos propres Auteurs confessent qu il n'y en a point comme, entre autres, votre père Lamy, Tr. 5, disp. 36, numéro 136 : « 11 n'y a, dit-il, aucun Droit Divin ni Humain qui permette expressément de tuer un Voleur qui ne se
" Textes in-4* et in-18 : « qui avoit tué un voleur pour se défondro >.
\. Le prêtre qui a tué un voleur d'un coup de pierre n'est paa coupable : il est irrégulier. L'irrégularité canonique est indépendante de toute culpabilité. Dans le cas présent, Tintcrdiction est de droit.
2. tt Aucun » est matériellement incorrect. On voit bien qu'il se rapporte à canons, A ne consulter que le texte, il pourrait se rapporter également à esprit.
défend pas ». Et c'est néanmoins ce que vous permettez expressément. On vous défie d'en montrer aucun qui permette de tuer pour l'Honneur, pour un Soufflet, pour une Injure et une Médisance. On vous défie d'en montrer aucun qui permette de tuer les Témoins, les Juges et les Magistrats, quelque injustice qu'on en appréhende. L'Esprit de l'Église* est entièrement éloigné de ces maximes séditieuses qui ouvrent la porte aux Soulèvements auxquels les peuples sont si naturellement portés. Elle a toujours enseigné à ses enfants qu'on ne doit point rendre le mal pour le mal : qu'il faut céder à la colère : ne point résister à la violence : rendre à chacun ce qu'on lui doit, honneur, tribut, soumission : obéir aux Magistrats et aux Supérieurs, même injustes; parce qu'on doit toujours respecter en eux la puissance de Dieu qui les a établis sur nous'. Elle leur défend encore plus fortement que les Lois civiles de se faire justice eux-mêmes; et c'est par son Esprit que les Rois Chrétiens ne se la font pas dans les crimes mêmes de lèse-majesté au premier chef, et qu'ils remettent les criminels entre les mains des Juges pour les faire punir selon les Lois et dans les formes de la Justice, qui sont si contraires à votre conduite, que l'opposition qui s'y trouve vous fera rougir. Car, puisque ce discours m'y porte, je vous prie de suivre cette comparaison entre la manière dont on peut tuer ses ennemis, selon vous, et celle dont les Juges font mourir les Criminels.
• Textes in-40 et in-12 : « son esprit » au lieu de c Tesprit do l'Église t.
1. Les deux points de vue opposés sont constamment les mêmes. Celui de Pascal est théorique, celui des Casuistcs, pratique. Sans doute FÉgrlise conseille de faire comme dit Pascal ; mais quand on n'a pas tenu compte de ses conseils, il y a un droit positif chargé de statuer, de punir; et quand ce n'est pas l'Église qui intervient, il y a l'autorité civile qui s'en charge.
Tout le monde sait, mes pères, qu'il n'est jamais permis aux Particuliers de demander la mort de personne; et que, quand un homme nous auroit ruinés, estropiés, brùlé* nos maisons, tué notre père, et qu'il se disposeroit encore à nous assassiner et à nous perdre d'honneur, on n'écouteroit point en justice la demande que nous ferions de sa mort; de sorte qu'il a fallu établir des personnes publiques qui la demandent de la part du Roi, ou plutôt de la part de Dieu. A votre avis, mes |;ères, est-ce par grimace et par feinte que les Juges chrétiens ont établi ce règlement? Et ne l'ont-ils pas fait pour proportionner les Lois civiles à celles de l'Évangile; de peur que la pratique extérieure de la Justice ne fût contraire aux sentiments intérieurs que des Chrétiens doivent avoir? On voit assez combien ce commencement des voies de la Justice vous confond ; mais le reste vous accablera.
Supposez donc, mes pères, que ces pei^sonnes publiques demandent la mort de celui qui a commis tous c^ crimes; que fera-t-on là-dessus? fiui portera-t on incontinent le poignard dans le sein? Non, mes pères; la vie des hommes est trop importante, on y agit avec plus de respect : les Lois ne l'ont pas soumise à toutes sortes de personnes, mais seulement aux Juges dont on a examiné la Probité et la Naissance. Et croyez-vous qu'un seul suffise pour condamner un homme à mort? 11 en faut Sept pour le moins, mes pères. 11 faut que de ces Sept il n'y en ait aucun qui ait été offensé par le Criminel, de peur que la passion n'altère ou ne corrompe son jugement. Et vous savez, mes pères, qu'afin que leur Esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du matin à
1. La répétition de « quand il auroit » ajouterait ici à la correction da t«xte, sans nuire à Téclat du style.
ces fonctions : tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les ministres, pour ne condamner que ceux qu'il condamne lui-même.
C'est pourquoi, afin d'y agir comme fidèles dispensateurs de cotte Puissance Divine, d*ôter la vie aux hommes, ils n'ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins*, et selon toutes les autres formes qui leur sont prescrites; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les Lois, ni juger dignes de mort que ceux que les Lois y condamnent. Et alors, mes pères, si l'ordre de Dieu les oblige d'abandonner au supplice le' corps de ces misérables, le même ordre de Dieu les oblige de prendre soin de leurs âmes criminelles; et c'est même parce qu'elles sont criminelles qu'ils sont plus obligés à en prendre soin ; de sorte qu'on ne les envoie à la mort qu'après leur avoir donné moyen de pourvoir à leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent; et néanmoins l'Église abhorre tellement le sang, qu'elle juge encore incapables du ministère do ses autels ceux qui auroient assisté* à un arrêt de mort, quoique accompagné de toutes ces circonstances si religieuses : par où il est aisé de concevoir quelle idée l'Eglise a de l'Homicide.
Voilà, mes pères, de quelle sorte, dans l'ordre de la
" Textes 10-4" et in- 12 : « /m corps » au lieu do « le corps », qui est la leçon in-S".
1. L*iDstilution du jury a aboli l'obligation de ne juger que « selon les dépositions des témoins ».
2. « Assisté à un arrêt de mort », c'est-à-dire « pris part à un arrêt de mort B, siégé parmi le-t juges. (4'e8t encore une application du principe qui exclut des fonctions sacerdotales celui qui a versé le sang de quoiqu'un, ne fût-ce que par imprudence. Le Droit canonique n'examine pas s'il est coupable ou non : il le déclare irrégulier.
justice, on dispose de la Vie des hommes \ Voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles Lois, il n'y a qu'un Juge, et ce Juge est celui-là même qui est offensé. H est tout ensemble le Juge, la Partie et le Bourreau. Il se demande à lui-même la moit de son ennemi, il l'ordonne, il l'exécute sur-le-champ; et sans respect ni du corps, ni de l'âme de son frère, il tue et damne celui pour qui Jésus-Christ est mort; et tout cela pour éviter un Soufflet ou une Médisance, ou une Parole outrageuse, ou d'autres offenses semblables pour lesquelles un Juge, qui a l'autorité légitime, seroit criminel d'avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises, parce que les Lois sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni in'égularité, en tuant de celte sorte sans Autorité et contre les Lois, quoiqu'on soit Religieux et même Prêtre. Où en sommes-nous, mes pères? Sont-ce des Religieux et des Prêtres qui parlent de cette sorte? sont-ce des Chrétiens, sont-ce des Turcs? sont-ce des Hommes? sont-ce des Démons? et sont-ce là des mystères révélés par V Agneau à ceux de su Société ^ ou des abominations suggérées par le Dragon à ceux qui suivent son parti * ?
Car enfin, mes pères, pour qui voulez-vous qu'on vous prenne? pour des enfants de l'Évangile, ou pour des ennemis de l'Évangile? On ne peut être que d'un parti ou de l'autre, il n'y a point de milieu. « Qui n'est point avec Jé-
• Textes in-4o et in-12 . c Voilà, mes pères, de quelle sorte on dispose en jusiiett de la vie des hommes ».
1. « L* Agneau, le Dragon », antithèse tirée de r Apocalypse. Sons la plume de saint Jean, rAgneau est le symbole de Jésus « le Bon m, et le Dragon, le symbole du Démon, « le Méchant. » Pascal suggère que par leurs doctriuet sûr l'Homicide, les Jésuites, au lieu d*ôtre de la Compagnie (U Jésus^ seraient plutôt de la Compctgnie du Diable.
sus-Christ est contre lui ». Ces deux genres d'hommes partagent tous les hommes. Il y a deux peuples et deux inondes répandus sur toute la terre, selon saint Augustin : le monde des enfants de Dieu, qui forme un Corps dont Jésus-Christ est le Chef et le Roi ; et le monde ennemi de Dieu, dont le Diable est le Chef et le Roi. Et c'est pourquoi Jésus-Christ est appelé le Roi et le Dieu du monde ; parce qu'il a partout des sujets et des adorateurs, et que" le Diable est aussi appelé dans l'Écriture le Prince du monde et le Dieu de ce siècle, parce qu'il a pai'tout des suppôts et des esclaves. Jésus-Christ a mis dans l'Église, qui est son empire, les Lois qu'il lui a plu, selon sa sagesse éternelle ; et le Diable a mis dans le monde, qui est son royaume, les Lois qu'il a voulu y établir. Jésus-Christ a mis l'Honneur a souffrir; le Diable à ne point souffrir. Jésus-Christ a dit à ceux qui reçoivent un Soufflet, de tendre l'autre joue ; et le Diable a dit à ceux à qui on veut donner un Soufflet, de tuer ceux qui voudront leur faire cette injure. Jésus- Christ déclare heureux ceux qui participent à son ignominie, et le Diable déclare malheureux ceux qui sont dans l'ignominie. Jésus-Christ dit : Malheur à vous, quand les hommes diront du bien de vous! et le Diable dit : Malheur à ceux dont le monde ne parle pas avec estime * I
Voyez donc maintenant, mes pères, duquel de ces deux royaumes vous êtes. Vous avez ouï le langage de la ville de paix, qui s'appelle Jérusalem mystique, et vous avez ouï le langage de la ville de trouble, que l'Écriture
• « Qae » est U leçon in^; il manque dans rin-4o et dans rin-12.
1. Le paraUèle continae entre la Compagnie d$ Jésus ot la Compagnie du Di€U}le, Pascal insiste sur le fait que les Jésuites sont de la Compagnie du Diable.
4i8 LETTRES A UN PROVINCIAL.
appelle la spirituelle Sodome : lequel de ces deux langages entendez-vous? lequel parlez-vous? Ceux qui sont à Jésus- Christ ont les mêmes sentiments que Jésus-Christ, selon saint Paul; et ceux qui sont enfants du Diable, ex pâtre diabolo, qui a été Homicide dès le commencement du monde, suivent les maximes du Diable, selon la parole de Jésus-Christ. Écoutons donc le langage de votre École, et demandons à vos Auteurs : Quand on nous donne un Soufflet, doit-on Tendurer plutôt que de tuer celui qui le veut donner? ou bien est-il permis de tuer pour éviter cet afl'ront? // eut permis^ disent Lessius, Molina, Escobar, Reginaldus, Filiutius, Baldellus, et autres jésuites, de tuer celui qui noui veut donner vu Soufflet. Est-ce là le langage de Jésus-Christ? Répondez-nous encore. Seroit-on sans Honneur en souffrant un Soufflet, sans tuer celui qui Ta donné? « N'est-il pas véritable, dit Escobar, que, tandis qu'un homme laisse vivre celui qui lui a donné un Soufllet, il demeure sans Honneur? » Oui, mes pères, sans cet Honneur que le Diable a transmis de son Esprit superbe en celui de ses superbes enfants. C*est cet Honneur qui a toujours été Tidole des hommes possédés par TEsprit du monde. C'est pour se conserver cette gloire, dont le Démon est le véritable distributeur, qu'ils lui sacrifient leur Vie par la fureur des Duels à laquelle ils s'abandonnent, leur Honneur par l'ignominie des supplices auxquels ils s'exposent, et leur salut par le péril de la damnation auquel ils s'engagent, et qui les fait priver de la sépulture même par les Canons ecclésiastiques. Mais on doit louer Dieu de ce qu'il a éclairé l'Esprit du Roi par des lumières plus pures que celles de votre Théologie. Ses Édits si sévères sur ce sujet n'ont pas fait que le Duel fut un Crime : ils n'ont fait que punir le Crime qui est inséparable du Duel. Il a arrêté, par
la crainte de la rigueur de sa Justice, ceux qui n'étoient pas arrêtés par la crainte de la Justice de Dieu ; et sa Piété lui a fait connoUre que l'Honneur des Chrétiens consiste dans l'obsei-vation des ordres de Dieu et des règles du Christianisme, et non pas dans ce fantôme d'Honneur que vous prétendez, tout vain qu'il soit, être une excuse légitime pour les Meurtres. Ainsi vos décisions meurtrières sont maintenant en aversion à tout le monde, et vous seriez mieux conseillés de changer de sentiments, si ce n'est par principe de Religion, au moins par maxime de Politique. Prévenez, mes pères, par une condamnation volontiiire de ces opinions inhumaines, les mauvais effets qui en pourroient naître, et dont vous seriez responsables. Et pour concevoir* plus d'horreur de l'Homicide, souvenez-vous que le premier crime des hommes corrompus a été un Homicide en la personne du premier juste ; que leur plus grand crime a été un Homicide en la personne du chef de tous les Justes; et que l'Homicide est le seul crime qui détruit tout ensemble l'État, l'Église, la Nature et la Piété ^ .
■ « Recevoir * au lieu de « concevoir », dans l'in-S*», qui est la lc«;on définilivo.
1. L'Apologiste des Jésuites, qui n'avait pas la prudence biblique du serpent, ayait répondu étourdiment aux objurgations passionnées de Pascal : a Faites-nous voir que Dieu veut qu'on épargne la Vie des Voleurs et des Insolents, qui outragent indignement un homme d'Honneur. Faitesnous voir que cette permission de tuer n'est pas un précepte qui est né avec nous, et que nous ne devons pas nous conduire par la lumière naturelle, pour discerner quand il est permis ou quand il est défendu de tuer son prochain. • Nicole n'a pas de peine à le prendre là-dessus. « Ce seul passage, dit-il (note à la Quatorzième Provinciale), suffit pour abolir tous }es commandements de Dieu. Car qu'y a-t-il de si clair et de si évident, qu'on ne puisse facilement éluder par cette exception? Dieu fait un commandement général de ne point commettre d'adultère. Vous ne commettrez point d'adultère, dit le Décalogue; c'est-à-dire, vous n*en commettrez point s^it n*y a une cause légitime, dira un homme instruit dans la Morale des Jésuites. Dieu fait de môme un commandement général de ne point