IV AVERTISSEMENT
mique qui sied mal à la critique scientifique. Quant à l'assertion que Pascal a introduit la raillerie dans les choses de la Théologie, elle est de Sainte-Beuve. Il ne s'agit pas de la raillerie faite en latin, lourde et acrimonieuse d'allure, qui est aussi vieille que la controverse théologique et ne sortait point des écoles, mais de la rail— lerie mondaine distillée en français littéraire, accessible à tout le monde, introduite par Molière au théâtre, reprise par Voltaire et les Encyclopédistes du xvrii® siècle. La principale objection de Técrivain anonyme de YAthenœum est que nous avons entrepris de séparer Pascal de Port- Royal. Eh bien! non. Il y avait à montrer Pascal tel qu'il fut, sans dessein de le rapprocher ou de l'éloigner de Port-Royal plus qu'il ne lui a convenu à lui-même. Il n'y a pas davantage lieu de s'arrêter sur le mal fondé de l'affirmation énoncée par nous que les « Huguenots » et « la noblesse huguenote » penchaient vers le nihilisme. La chose est acquise. Est-ce que les « politiques » et les (( libertins », beaux esprits, poètes, grands seigneurs, huguenots d'origine ou huguenots convertis en apparence et par intérêt, n'étaient pas des nihilistes? Il suffira de citer en dehors de l'entourage de Pascal, durant la courte période de sa vie mondaine, les Miton, les Desbarreaux, les Roannez, quelques noms de la période immédiatement antérieure; Henri IV, qui dit d'Elisabeth morte : « Elle était vierge comme je suis catholique» ;ses amis, y compris Sully, qui achève de vieillir sur les pages inachevées d'une chronique comparable à celle de Brantôme ; le cardinal Duperron, huguenot converti, et après eux, les deux Condé : le père, protecteur de Théophile, le héros de Garasse et huguenot converti; le fils, le grand Condé, tenant école d'athéisme à Bruxelles, pendant la Fronde, avec M""® Des Houlières sa maîtresse. L'entourage de Richelieu était presque exclusivement composé de Libertins et de Huguenots convertis, à commencer par Boisrobert et à finir par Tallemant, l'Homère de la confrérie. L'écrivain anonyme de VAthenœiim a l'air de croire que nous ne savons pas à qui appartiennent les noms du cata-
AVERTISSEMENT. v
logue des Casuîstes et nous reproche de Tavouer. Il veut bien nous indiquer où nous pourrons les connaître, afin de mieux orthographier leurs noms. Il y a d'abord l'orthographe de Pascal à respecter ; puis nous avouons ne pas les connaître dans le sens où Pascal avoue aussi ne pas les connaître quand il demande : « Tous ces noms-là, mon père, appartiennent-ils à des Chrétiens? » La critique d'érudition est ainsi faite; elle est impuissante et stérile; elle n'examine pas un livre par où il vaut; quand elle n'est pas à ruminer durant trois volumes sur un hémistiche de Virgile, elle gratte des points et des virgules dans le volume d'à côté. Elle est étrangère à cette critique que les Allemands appellent Esthétique^ qu'Addison a pratiquée avec tant de supériorité en Angleterre et qu'Isaac d'Israêli a définie dans la langue de l'écrivain anonyme de XAthenœum : « iEsthetic critics fathom the depths, or run with the current of an author's thoughts, and the sympathies of such a critic offer a supplément to the genius of the original writer. » L'Esthétique descend dans l'esprit d'un auteur, entre dans le courant de sa pensée, et la Sympathie qu'elle lui montre est un supplément à son œuvre.
Pour être souvent dure, la critique de M. Brunetière a plus d'ampleur et se rapproche de la définition d'Isaac d'Israêli. Suivant lui, V Introduction aux Œuvrer de Pascal est pleine de confusion ; elle a des prétentions à l'originalité, et « à force d'y prétendre », elle y atteint « quelquefois ». M. Brunetière ajoute : « Sur bien des choses, qui n'ont d'ailleurs avec Pascal et ses œuvres que des rapports assez lointains, M. Derôme a ce que l'on appelle des vveSy les unes singulières, les autres ingénieuses ; et sur Pascal même, sur les Provinciales et sur les Pemées^ il ne s'est pas contenté de répéter ce qu'en savait tout le monde. » M. Brunetière est peu disposé à croire que Pascal ait pu songer un moment à devenir homme politique et précepteur royal, malgré le dire formel de Nicole, qui était à même de le savoir et dont chaque expression est à peser. Néanmoins, c'est une supposition plausible.