‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 4 sur 73 · VI AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

VI AVERTISSEMENT

admet M. Brunetière, et si Ton veut, « on peut s'y arrêter». On le peut d'autant mieux que, sur la personne comme sur l'origine des idées de Pascal, on est le plus souvent réduit à des suppositions.

C'est en particulier le cas de son Pessimisme. En bas comme en haut de la société, le Pessimisme entre de plus en plus avant dans la vie moderne ; on le conteste volontiere. Les esprits superficiels en parlent avec une désinvolture qui fait sourire. Ils n'en entendent ni le sens, ni l'étendue, ni la cause. M. Brunetière leur donne une leçon qu'ils feront bien de méditer. « Ceux qui croient faire merveille, ditril, en se moquant agréablement de tout ce qu'il — le Pessimisme — représente, sont évidemment ceux qui le comprennent le moins. Si l'on déclare en termes généraux que « la vie est mauvaise », ils s'imaginent qu'il n'y a d'autres issues du Pessimisme « que la destruction de la vie ». Ils se trompent du tout au tout; et l'on dit uniquement que la vie de ce monde n'a pas son but en ellemême, ce qui mène uniquement à placer la fin de l'homme en dehors et au delà de la vie de ce monde ; laquelle croyance est si peu le principe de désespoir, de découragement et d'inertie, qu'ils y voient, qu'au contraire, c'est elle qu'on trouve à la racine des Grandes Religions qui se partagent l'humanité. Le Bouddhisme est né de l'impossibilité même de porter le poids de la vie sans y être aidé par quelques secours extérieurs. Voilà le Pessimisme de Pascal, et voici maintenant le fond de ses Pensées. Si la vie est mauvaise, et elle l'est, puisqu'elle ne peut ni contenter notre désir de bonheur, ni notre soif de science, ni notre rêve de vertu; cependant nous ne pouvons pas en accuser l'auteur même de la vie, puisque cet auteur, s'il existe, ne peut rien avoir fait que de bon. Que restc-t-il donc, sinon de nous en accuser nous-mêmes? Et c'est l'explication de « l'énigme incompréhensible » ou de « l'amas de contradictions » que nous sommes; c'est le dogme du Péché Originel, qui nous rend également raison de notre misère et de notre grandeur. Ici se place le mystère de la Rédemption , qui ne serait pas « mystère » , s'il ne

AVERTISSEMENT. vu

choquait pas rudement notre intelligence, kussi n'est-ce pas à V intelligence, mais à la volonté qu'il faut demander de le croire : « Travaillez, non pas à vous convaincre par Taugmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions », et « en suivant les gens qui savent ce chemin, vous guérirez du mal dont vous voulez guérir » : c'est la voie du Salut et c'est le dogme de la Grâce. Or ces dogmes et ces mystères, une religion les enseigne et il n'y en a qu'une... Etait-ce exagérer tout à l'heure que de dire qu'il ne serait pas sans fruit, après avoir tant parlé du « Pyrrhonisme » de Pascal, d'examiner un peu son Pessimisme; et croyez-vous que Vinet se trompât quand il y voulait voir la doctrine ou du moins l'une des bases de la doctrine des Pensées? Disons-le donc avec lui : le Pvrrho-

nisme de Pascal n'est qu'une des formes ou une des faces de son Pessimisme ; et de l'insuffisance de nos moyens de connaître, la conviction que tirent les Pensées n'est pas tant celle de notre impuissance à trouver la vérité que celle de notre corruption et de notre déchéance d'un état où nous peuvent seules remettre la religion et la vie chrétienne. Quelques mots de M. Derôme dans la dernière partie de son Introduction donneraient à penser que s'il n'a pas démêlé très nettement, du moins a-t-il entrevu quelque chose de tout cela. Nous ne saurions, pour notre compte, affecter la prétention, en quelques lignes ou en quelques pages, de l'éclaircir autant qu'il le faudrait pour l'avoir démontré. Mais il y a là certainement une recherche à faire, une recherche intéressante, et puisque ce n'est pas moi qui m'en suis avisé, j'ose dire qu'elle serait féconde en résultats heureux. » Ce n'est pas nous, non plus, qui pouvions traiter un si vaste sujet dans une Introduction aux Œuvres de Pascal, nécessairement limitée, et où ce sujet, si vaste qu'il soit, n'est qu'un incident. Mais il est parfaitement clair à nos yeux que le Pyrrhonisme et le Pessimisme de Pascal vont ensemble, ne peuvent pas être séparés ; il est clair aussi que Pascal n'est pas seul dans cet état d'esprit au xvii^ siècle. Ses contemporains ont beaucoup souffert de son mal. Retz et La Rochefou-

Page 1