‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 32 sur 73 · Sous-titre de Nicole · texte numérisé non relu

Sous-titre de Nicole

3. Les Cinq Propositions extraites de Jansénius avaient fait, avec leurs discussions en Sorbonne, Tobjet des Trois Premières Provinciales. Puis Pascal avait tourné court, s'était engagé dans l'examen de la Morale des Casuistes, ce qui avait été la matière des Treize Provinciales, dont la Seizième est la dernière. Dans Tintervalle, les Jésuites avaient beaucoup remué. Le P. Annat, qui était une autorité parmi eux, avait publié une brochure — La Bonne foi des Jansénistes — où il revenait copieusement sur les Cinq Propositions de Jansénius, concluait de leur condamnation par la cour de Rome et du fait que les Jansénistes les défendaient, que ceuxci étaient désormais des Hérétiques avérés et Pascal un Hérétique comme eux. Aussi est-ce le P. Annat que Pascal interpelle dans la Dix-Septième Provinciale. On le condamne sur l'hypothèse qu'il est de Port-Royal et que Port-Royal est hérétique. Il réitère qu'il n'en est pas : « Je n'ai qu*à vous dire que Je n'en suis pas et à vous renvoyer à mes Lettres, où J'ai dit que je suis seul et, en propres termes, que je ne suis point de Port-Royett •. II n'en est pas en ce sens qu'il n'a pas d'engagement avec Messieurs de Port- Royal, qu'il ne demeure pas à Port-Royal, quoiqu'il y eût écrit ses Deux Premières Provinciales, y ait fait depuis divers séjours et retraites. Il eo

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ètois disposé. Hais vous avez depuis produit tant d'Écrits en peu de temps, qu*il paroîtbien qu'une paix n'est guère assurée quand elle dépend du silence des Jésuites. Je ne sais si cette rupture vous sera fort avantageuse ; mais pour moi, je ne suis pas fâché qu'elle me donne le moyen de détruire ce reproche ordinaire d'Hérésie dont vous remplissez tous vos Livres.

11 est temps que j'arrête une fois pour toutes cette hardiesse que vous prenez de me traiter d'Hérétique, qui s'augmente tous les jours. Vous le faites dans ce Livre que vous venez de publier d'une manière qui ne se peut plus souffrir, et qui me rendroit enfin suspect, si je ne vous y

est néanmoins par l'esprit, par la besogne quMI fait, par ses rapports quotidiens avec Messieurs de Port-Royal, qui lui fournissent les documents dont il se sert, qui corrigent ses épreuves, font imprimer et répandent ses Lettres. Saint Gilles, factotum et agent de Port-Royal, dans Timpression des ProvincialeSf écrit à la date du 4 août 1656 : « M. Singlin nous a dit, en dînant avec nous, savoir avec M. Arnauld, M. Le Maître, M. Pascal, M. de Vaux Akakia^ et moi, que les ennemis de Port-Royal étoient fort fâchés de ce grand concours de monde qui y venoient. » On y venait à cause de la Sainte-Épine. On voit qu'en prétendant n*être pas de Port- Royal Pascal ergote un peu, quoiqu'il n'en soit vraiment qu'un adepte libre, protégé de toute sujétion par l'indépendance absolue de son esprit et de son caractère. « Voilà, dit Sainte-Beuve {Port-Royal, t. Ul, p. 76 de la4* édition), à propos de la citation de Saint-Gilles faite plus haut, le tousles-jours de Pascal durant cette année : il dînait et vivait en compagnie de ces Messieurs. S'il se croit donc en droit de soutenir qu'il n'est pas de Port-Royal à la lettre, s'il ajoute d'un ton d'assurance qu'il est sans attachementf sans liaison, sans relations, cela ne se peut entendre, on l'avouera, au'en un sens quelque peu jésuitique. Si toutes les Provinciales étaient vraies comme cette assertion-là, il ne faudrait pas trop s'étonner que De Maistre eût mis à côté du Menteur de Corneille, ce qu'il appelle les Menteuses de Pascal (dans les Soirées de Saint-Pétersbourg^ 2* Entretien). »

1. Il y avait une tribu d'Akakia, à Port-Royal, quatre au molDS : Da Lac, De Vaux, Du Lis, Du Plcisis, tous solitaires et descendants du médecin du xvi« siècle qoi avait pris ce nom — Akakia (sans malice) — et dont Ma rot écrit :

De trois jours l'un, viennent tâter mon pouls Me&sieurs Braillon, Locoq, Akakin, Pour me garder d'aller jusqu'à quia.

Pour me garder d'aller jusqu'à quia

répondois comme le mérite un reproche de cette nature. J'avois méprisé cette injure dans les Écrits de vos confrère, aussi bien qu'une infinité d'autres qu'ils y mêlent indifféremment. Ma Quinzième Lettre y avoit assez répondu ; mais vous en parlez maintenant d'un autre air, vous en faites sérieusement le capital de votre défense ; c'est presque la seule chose que vous y employez. Car vous dites « que, pour toute réponse à mes Quinze Lettres, il suffit de dire quinze fois que je suis Hérétique; et qu'étant déclaré tel, je ne mérite aucune créance »• Enfin vous ne mettez pas mon apostasie en question, et vous la supposez comme un principe ferme, sur lequel vous bâtissez hardiment. Cest donc tout de bon, mon père, que vous me traitez d'Hérétique ; et c'est aussi tout de bon que je vous y vas répondre».

Vous savez bien, mon père, que cette accusation est si importantes que c'est une témérité insupport^le de

« Les éditions modernes portent : « Je vais tous y répondre >. Tons les taxtei èi temps ont : « Je tous y vas répondre ».

i. L'accusation d'Hérésie donne une grande émotion à Pascal. Le Manuscrit Autographe des Pensées contient des notes assez nombreuses, faites après coup et qui se rapportent aux Provinciales, Quelques-unes concernent cette accusation d'Hérésie : « Je ne suis point Hérétique, je n'ai point sontenu les Cinq Propositions. Vous le dites et ne le prouvez pas. Je dis que vous avez dit cela et je le prouve ». En marge : « Ex senatus consuîtis et plebiscitis. Demander des passages pareils. » Voir Fangère^ Pensées^ t. !•% p. 305;

« Vous dites que Je suis Hérétique. Gela est-il permis? Et si vous ne craignez pas que les hommes ne rendent Justice, me craignez-vous pas que Dieu me la rende? v Ibid,, p. 307 ;

« Je suis seul contre trente mille? Point. Gardez vous la Gour» voas l'Imposture; moi la Vérité : c'est toute ma force; si Je la perds, je sois perdu. Je ne manquerai pas d'accusations et de persécuUons. Mais j*ai la Vérité et nous verrons qui remportera. Je ne mérite pas de défendre la Religion, mais vous ne mérites pas de défendre rerreur et l'injusUce.

l'avancer, si on n'a pas de quoi la prouver. Quand m'a-t-on vu à Gharenton? Quand ai-je manqué à la Messe et aux devoirs des Chrétiens à leur paroisse? Quand ai-je fait quelque action d'union avec les Hérétiques, ou de Schisme avec l'Église? Quel Concile ai-je contredit? Quelle Constitution de Pape ai-je violée? Il faut répondre, mon père, ou,.. Vous m'entendez bien. Et que répondez- vous? Je prie tout le monde de l'observer. Vous supposez premièrement a que celui qui écrit les Lettres est de Port-Royal » . Vous dites ensuite que le Port-Royal est déclaré Hérétique ; » d'où vous concluez « que celui qui écrit les Lettres est déclaré Hérétique ». Ce n'est donc pas sur moi, mon père, que tombe le fort de cette accusation, mais sur le Port-Royal ; et vous ne m'en chargez que parce que vous supposez que j'en suis. Ainsi, je n'aurai pas grande peine à m'en défendre, puisque je n'ai qu'à vous dire que je n'en suis pas, et à vous renvoyer à mes Lettres, où j'ai dit a que je suis seul, » et en propres termes, « que je ne suis point de Port-Royal, » comme j'ai fait dans la Seizième Lettre qui a précédé votre Livre.

Prouvez donc d'une autre manière que je suis Hérétique, ou tout le monde reconnoîtra votre impuissance. Prouvez par mes Écrits que je ne reçois pas la Constitution\ Ils ne sont pas en si grand nombre; il n'y a que Seize Lettres à examiner, où je vous défie, et vous, et toute la

* Textes ui-40 et in-18 : « proavez que je ne reçois pas la Constitation par mes BcriUi.

Que Dieu, par sa miséricorde, n'ayant pas égard au mal qui est en moi, et ayant égard an bien qui est en vous, nous fasse à tous la Grâce que la Vérité ne succombe pas entre nos mains et que le mensonge ne... » Ceci finit une page du Manuscrit et le reste ne se troute pM.

terre, d'en produire la moindre marque. Mais je vous y ferai bien voir le contraire. Car, quand j'ai dit, par exemple, dans la Quatorzième : « Qu'en tuant, selon vos maximes, ses frères en péché mortel, on damne ceux pour qui Jésus- Christ est mort, » n'ai-je pas visiblement reconnu que Jésus-Christ est mort pour ces Damnés, et qu'ainsi il est faux, « qu'il ne soit mort que pour les seuls Prédestinés, » ce qui est condamné dans la Cinquième Proposition? Il est donc sûr, mon père, que je n'ai rien dit pour soutenir ces Propositions impies, que je déteste de tout mon cœur. Et quand le Port-Royal les tiendroit, je vous déclare que vous n'en pouvez rien conclure contre moi, parce que, grâces à Dieu, je n'ai d'attaches sur la terre qu'à la seule Ëglise catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, et dans la Communion avec le Pape son Souverain chef, hors laquelle je suis très pei-suadé qu'il n'y a point de salut.

Que ferez-vous à une personne qui parle de cette sorte, et par oii m'attaquerez-vous, puisque ni mes Discours ni mes Écrits ne donnent aucun prétexte à vos accusations d'Hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces dans l'obscurité qui me couvre? Vous vous sentez frappé par une main invisible, qui rend vos égarements visibles à toute la terre ; et vous essayez en vain de m'attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre", n'étant attaché ni à quelque Communauté, ni à quelque Particulier que ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux rien; je n'ai besoin, par la Grâce de

0 c Aulre » o&t omis dans le texte in-12.

Dieu, ni du Bien, ni de l'Autorité de personne*. Ainsi, mon père, j'échappe à toutes vos prises. Vous ne me sauriez prendre* de quelque côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucher le Port-Royal, mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez bien préparer des Violences contre des Prêtres et des Docteurs, mais non pas contre moi, qui n'ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n'eûtesvous jamais affaire à une personne qui fût si hors de vos atteintes, et si propre à combattre vos erreurs, étant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison, sans relations, sans affaires; assez instruit de vos maximes, et bien résolu de les pousser autant que je croirai que Dieu m'y engagera, sans qu'aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir mes poursuites.

A quoi vous sert-il donc, mon père, lorsque vous ne pouvez rien contre moi, de publier tant de Calomnies contre des personnes qui ne sont point mêlées dans nos différends,

' Textes in>4o et in-12 : « vous ne pouvez me saisir », au lieu de : « vous ne me sauriez prendre i, qui est la leçon in-S^.

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