I/indépendanco sied très bien
A ceux qui n'ont besoin de rion.
Depuis sa conversion, Pascal n'avait besoin de rien. Il exprime avec éloquence un état de Tàme quMI a acquis récemment. 11 est indépendant du côté des Sciences qu'il a reniées, du côté de TAmbition et du côté du Monde qui no lui ont pas donné ce qu'ils lui avaient promis. Son Christianisme est chez lui l'expression latente de cet affranchissement des intérêts et des passions du dehors. Il est même indépendant de Port-Royal, à qui il donne et dont il ne reçoit pas, la main qui donne étant au-dessus de celle qui reçoit. La part qu'il prend aux querelles religieuses du temps est pourtant un dernier assujettissement. Les Solitaires des premiers âges de notre ère n'en auraient pas voulu tel qu'il est, et d'esprit sinon de corps, car ses infirmités l'en empêchent, il fut sans doute l'homme le plus libre qui ait vécu au XVII* siècle. Le Mysticisme lui-même ne lui était pas un Joug : il lui servait de manteau contre les intempéries de Tair extérieur.
206 LETTRES A UN PttOVINClAL.
comme font tous vos Pères ? Vous n'échapperez pas par ces fuites ; vous sentirez la force de la Vérité que je vous oppose*. Je vous dis que vous anéantissez la Morale chrétienne en la séparant de TAmour de Dieu, dont vous dispensez les hommes ; et vous me parlez de la mort du père Mestery que je n'ai vu de ma vie. Je vous dis que vos Auteurs permettent de tuer pour une pomme, quand il est honteux de la laisser perdre ; et vous me dites u qu'on a ouvert un tronc à Saint-Merri *» » . Que voulez- vous dire de même, de me prendre tous les jours à partie sur le Livre De la Sainle- Virginité^ y fait par un père de rOratoire que
» Variante du Manuscrit Autographe des Pensées (Paugère, t. !«*, p. 307) : « tooi sentirez la force de la Vérité et Tooi lui céderez » .
b Note du Manuscrit Autographe des Pensées (Toir Faugère, t 1er, p. sh) : r « ouTriroit tous les troncs de Saint-Merri sans que tous en fussiez moins isnocents ».
1. C*est une traduction de saint Augustin, dont TAuteur était le père Claude Séguenot, prêtre de TOratoire. La première édition est de 1638. Elle fut désavouée par M. de Gondren, général de l'Oratoire, et censurée par la Sorbonne. Ce sont les notes du Livre que la Sorbonne censura, et ces notes, aurait déclaré M. de Gondren au cardinal de Richelieu, étaient de Saint-Gyran, et auraient été insérées à Tinsu du traducteur, ce qui est ime défaite de celui-ci. Ces notes servirent de prétexte à rarrestation de Saiat- Cyran. C'était une manœuvre de Richelieu. Le roi Louis XIII avait lu Toavrage et, à propos d*un trait sur l'Amour de Dieu dans la Contrition, il lai aurait échappé : — Mon bon homme (le père Caussin, confesseur du roi* chassé par Richelieu) me le disoit bien aussi. — Le mot fut rapporté à Richelieu, fort ombrageux du côté du Roi. « l\ hâta, d'une part (voir Sainte- Beuve, Port-Royaly t. P', p. 487 de la 4<^ édition), la condamnation du livre Sur la Virginité, déjà déféré en Sorbonne; de l'autre, il fit venir le P. de Gondren, général de l'Oratoire, et le pressa de questions sur le père Séguenot, alors à Saumur : Si ce père était seul l'Auteur de ce livre? quelles étaient ses liaisons, ses accointances de doctrine et de personnes? Le père de Gondren, pour couvrir quelqu'un de sa congrégation, et peat-étre aussi pour aller au-devant de quelque pensée mal dissimulée du cardinal, eut la faiblesse de nommer M. de Saint-Cyran, qu'il supposait, disait-il, devoir connaître le père Séguenot par l'intermédiaire d'un ami commao (le père Maignard, également de l'Oratoire). Sur cette conjecture toute chimérique, il n'hésita pas à lui supposer la suggestion d'un livre qoi, à part un ou deux hasards de rencontre, dans son ensemble bisarre et semi'
je ne vis jamais, non plus que son Livre? je vous admire, mon père, de considérer ainsi tous ceux qui vous sont contraires comme une seule personne. Votre haine les embrasse tous ensemble, et en forme comme un Corps de Réprouvés, dont vous voulez que chacun réponde pour les autres.
Il y a bien de la différence entre les Jésuites et ceux qui les combattent. Vous composez véritablement un Corps uni sous un seul chef; et vos règles, conune je l'ai fait voir, vous défendent de rien imprimer sans l'aveu de vos Supérieurs, qui sont rendus responsables des erreurs de tous les particuliers, « sans qu'ils puissent s'excuser en disant qu'ils n'ont pas remarqué les erreurs qui y sont enseignées, parce qu'ils les doivent remarquer » selon vos ordonnances, et selon les Lettres de vos Généraux Aquaviva, Vittelleschi, elc. C'est donc avec raison qu'on vous reproche les égarements de vos confrères, qui se trouvent dans leurs ouvrages approuvés par vos Supérieurs et parles Théologiens de votre Compagnie. Mais quant à moi, mon père, il en faut juger autrement. Je n'ai pas souscrit le Livre De la SairUe-Virginité. Onouvriroit tous les troncs de Paris sans que j'en fusse moins catholique. Et enfin je vous déclare hautement et nettement que personne ne répond de mes
gnoBtique, répugnait plus que tout à la doctrine mâle et chaste de PorU Royal. » Saint-Gyran fut mis à Vincennes, et Séguenot à la Bastille. L*un et l'autre ne furent rel&chés qu'après la mort de Richelieu.
Gondren refusa de témoigner contre Saint-Cyran, mais leur liaison fut rompue. On demandait à Saint-Cyran la véritable raison de cette rupture, rupture évidemment étrangère à l'affaire Séguenot : « Cela vient, dit Saint-Cyran, de ce que je lui (à Gondren) ai demandé en quelle conscience il peut donner l'absolution à Monsieur, qui passe sa vie dans des habitudes criminelles, • et aussi de ce que j'ai soutenu que le mariage de Monsieur étoit indissoluble, et lui ai dit que je ne comprenois pas les raisons qu'il avoit d'en juger autrement. » C'est toujours la même chose : Saint-Cyran, Pascal et Port-Royal refusent de capituler, d'accommoder le Christianisme, comme les Casuistes, aujL passions et aux vices des gens du monde.
tOd LETTRES A UN PROVINCIAL.
Lettres que moi, et que je ne réponds de rien que de mes Lettres.
Je pourrois en demeurer là, mon père, sans parler de ces autres personnes que vous traitez d'Hérétiques pour me comprendre dans celte accusation. Mais, comme j*en suis l'occasion, je me trouve engagé en quelque sorte à me servir de celte même occasion pour en tirer trois avantages : car c'en est un bien considérable de faire paroitre l'innocence de tant de personnes calomniées ; c'en est ud autre, et bien propre à mon sujet, de montrer toujours les artifices de votre Politique dans cette accusation. Mais celui que j'estime le plus est que j'apprendrai par-là à tout le monde la fausseté de ce bruit scandaleux que vous semez de tous les côtés, « que l'Église est divisée par une Nouvelle Hérésie ». Et comme vous abusez d'une infinité de personnes en leur faisant accroire que les points sur lesquels vous essayez d'exciter un si gi'and orage sont essentiels à la Foi, je trouve d'une extrême importance de détruire ces fausses impressions, et d'expliquer ici nettement en quoi ils consistent, pour montrer qu'en effet il n'y a point d'Hérétiques dans l'itglise.
Car n'est-il pas vrai» que, si Ton demande en quoi consiste l'Hérésie de ceux que vous appelez Jansénistes^ on répondra incontinent que c'est en ce que ces gens-là disent «que les Commandements de Dieu sont impossibles; qu'on ne peut résister à la Grâce, et qu'on n'a pas la Liberté de faire le Bien et le Mal ; que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes, mais seulement pour les Prédestinés et enfin, qu'ils soutiennent les Cinq Propositions condamnées par le Pape ? » Ne faites-vous pas entendre que c'est pour
• • N*e«t-il pas vrai • esl la leçon in-8», qui corrige les leçons in-4», et in-IS portant : f n'est-ii pas véritablr • .
ce sujet que vous persécutez vos Adversaires ? N'est-ce pas ce que vous dites dans vos Livres, dans vos Entretiens, dans vos Catéchismes, comme vous fîtes encore les fêtes de Noël à Saint-Louis, en demandant à une de vos petites bergères : « Pour qui est venu Jésus-Christ, ma fille? Pour tous les hommes, mon père. — Eh quoi! ma fille, vous n'êtes donc pas de ces nouveaux Hérétiques qui disent qu'il n'est venu que pour les Prédestinés ». Les en* fants vous croient là-dessus, et plusieurs autres aussi; car vous les entretenez de ces mêmes fables dans vos sermons, comme votre père Grasset à Orléans, qui en a été interdit. Et je vous avoue que je vous ai cru aussi autrefois. Vous m'aviez donné cette même idée de toutes ces personnes-là. Desorte que, lorsquevouslespressiez sur ces Propositions", j'observois avec attention quelle seroit leur réponse ; et j'étois fort disposé à ne les voir jamais, s'ils n'eussent déclaré qu'ils y renonçoient comme à des impiétés visibles. Mais ils le firent bien hautement. Car M. de Sainte-Beuve*.
■ Textes in-^o et in-12 : « quand tous commençâtes à les accuser de tenir ces Propositions.
1. Sainte-Beuve (Jacques de), théologien, casuiste, gallican, Janséniste modéré. II aima mieux renoncer à sa charge de Sorbonne que de prendre part à la condamnation d*Arnauld. 1\ fut le maître de Nicole, le directeur de M. et de M™" de Luyncs, qui étaient des notabilités du monde janséniste. l\ finit par s'éloigner de Port-Royal et mourut subitement en 1677.
L'illustre critique, dont il e,st un ancêtre présumé, lui a consacré, dans son Histoire de Port-Boyal, un examen étendu qui fut Toccasion d'une petite aventure littéraire. L'historien de Port-Royal n'avait pas fait l'éloge du caractère mou qui avait engagé l'ancien docteur de Sorbonne à s'éloigner de Port-Royal. Mais un membre de la famille du docteur, qui existe encore, avait répondu par un Livre : Jacques de Sainte-Beuve, docteur de Sorbonne et professeur royal, étude d'histoire privée contenant des détails inconnus sur le Premier Jansénisme (Paris, 1865).
Sainte-Beuve, qui avait Tépiderme sensible sous son air de bonhomie, riposta dans une note mise en appendice au tome IV de son Histoire de Port-Boyal, « L'anonyme sous lequel l'ouvrage a été publié, écrit-il, est
t\0 LETTRES A UN PROVINCIAL.
professeur du roi en Sorbonne, censura dans ses Écrits publics ces Cinq Propositions longtemps avant le Pape ; et ces docteurs firent paroître plusieurs Écrits, et entre autres celui De la Grâce victorieuse, qu'ils produisirent en même
transparent et laisse voir plus qu*il ne cache M. de Sainte-Beuve, ma^i?^ trat du tribunal de la Seine. Dans ce Livre, qui, à travers ses airs modestes, n*est pas sans de grandes prétentions, TAuteur, en m^accordant de» éloges excessifs et que je voudrais moindres, ra^accuse d'avoir fait eD\ers la mémoire de son parent une rétractation insuffisante. C'est en effet à titre de parent que M. de Sainte-Bv^uve intervient dans la question; il est luimême d'une famille de Normandie qui tient à sa noblesse; mais il ve^ut bien reconnaître pour parente la branche parisienne de Sainte-Beuve Je parle comme lui), qui s'était faite marchande et qui était de pure bourgeoisie. Il est étrange — pour moi, du moins — de voir avec quelle susceptibilité personnelle, quel sentiment presque fébrile d'affection ou de vanité domestique, avec quel tressaillement chatouilleux l'Auteur entre dans mmi sujet. Il prodigue des détails qui sont de mode aujourd'hui, mais dout la postérité n'a que faire. La maison patrimoniale des Sainte-Beuve de Paris subsiste encore, à ce qu'il parait, dans la rue Pavée, au coin de la rue Saint-André-des-Arts, la maison du docteur Jacques, comme l'appelle TAuteur. On a, gr&ce à lui, les actes notariés; on a les descriptions et désignations des lieux. Passe encore, quand il s'agit de la maison de Molière: mais on se demande pourquoi toute cette notairerie compliquée de seniimentiilité, à propos d'un honnête docteur de Sorbonne, fils d'un huissier au Parlement. L'auteur pousse si loin le culte et la superstition à cet égard, qu'il se propose, dit-il, lorsqu'on abattra la maison, ce qui ne peut tarder, de sauver une plaque de la cheminée fleurdelisée, qui a dû voir souvent les pieds vénérés du Docteur, quand il les posait sur ses chenets. Il oublie de nous dire s'il ne l'encadrera pas dans son salon».
L'ironie de Sainte-Beuve est exquise et elle qualifie un travers moderne auquel il sacrifie lui-même en s'en moquant. Sans cette réclame, insérée dans VHistoire de Port-Royal, personne n'aurait entendu dire que le magistrat avait écrit un Livre. Mais Sainte-Beuve avait une petite gloire k s'accorder à lui-même. « On m'a souvent demandé à moi-même, dii-il, si j'étais parent à quelque degré du docteur Sainte-Beuve. Je l'ignore. 31a généalogie est courte et des plus simples. Né à Boulogne- sur-Mer , le 22 décembre 180i, l'année même du mariage et de la mort de mon père, je n'ai pu recevoir de lui les traditions de famille du cêté paternel : je naissais orphelin. Mon père, dont le nom était Charles François de Sainte- Beuve, était né au bourg de Moreuil, en Picardie, le 6 novembre 1752, d'un père qui y était contrôleur des actes. Tous ses frères et soeurs, mes oncles et tantes de ce côté, qui étaient nombreux, y naquirent également. Le nom est donc identiquement le même que celui du docteur et de ses parents
temps, où ils rejettent ces Propositions et comme Hérétiques et comme Étrangères. Car ilsdisent, dans la préface, n que ce sont des Propositions Hérétiques et Luthériennes, fabriquées et forgées à plaisir, qui ne se trouvent ni dans Jansénius ni dans ses défenseurs ; » ce sont leurs termes. Ils se plaignent de ce qu'on les leur attribue, et vous adressent pour cela ces paroles de saint Prosper, le premier disciple de saint Augustin, leur maître, à qui les Semi- Pélagiens de France en imputèrent de pareilles pour le rendre odieux. « 11 y a, dit ce Saint, des personnes qui ont une passion si aveugle de nous décrier, qu'ils en ont pris un moyen qui ruine leur propre réputation. Car ils ont fabriqué à dessein de certaines propositions pleines d'impiétés et de blasphèmes, qu'ils envoient de tous côtés pour faire croire que nous les soutenons au même sens qu'ils ont exprimé par leur Ixrit. Mais on verra, par cette réponse, et notre innocence et la malice de ceux qui nous ont imputé ces impiétés, dont ils sont les uniques inventeurs* ».
de Normandie. Je n*en sais pas plus long, n*ayant Jamais songé à faire des recherches sur ce point. Si, pour mon compte, je D*ai pas pris, ni revendiqué la particule, quoiqu'elle appartienne à mon nom de famille, c'est qu'elle a été omise par la négligence des témoins sur mon acte de naissance et que, n'étant pas noble, j'ai tenu à éviter jusqu'à l'apparence de vouloir me donner pour ce que je n'étais pas ».
On pourrait demander à l'historien de Port-Royal, pourquoi il entre dans de si minutieux détails, poui*quoi il revient une vingtaine de fois sur le docteur Jacques de Sainte-Beuve, qui a joué, au xvii* siècle, un rôle fort médiocre, dont personne ne saurait le nom, si VHistoire de Port-Royal ne s'était chargée de l'envoyer à la postérité? Pourquoi s'étendre si longuement, dans une Histoire de Port-Royaly « au sujet d'un personnage qui n'en fait point, d'ailleurs, essentiellement partie?» On a fait comme le juge au tribunal de la Seine, dont on raille la vanité domestique; on l'a fait à meilleur droit, du reste. Les lecteurs futurs de Port-Royal ne seront pas f&chés de rencontrer, dans un coin de l'ouvrage, une note biographique aussi précieuse que celle où Sainte-Beuve étale son humilité en face de la suffisance d'un magistrat obscur.