Resp. ad cap. obj. vinc. pro
En vérité, mon père, lorsque je les ouïs parler de la sorte avant la Constitution; quand je vis qu'ils la recurent ensuite avec tout ce qui se peut de respect ; qu'ils offrirent de la souscrire, et que M. Aroauld eut déclaré tout cela, plus fortement que je ne le puis rapporter, dans toute sa Seconde Lettre, j'eusse cru pécher de douter de leur Foi. Et en effet, ceux qui avoient voulu refuser l'Absolution à leurs Amis avant la Lettre de M. Arnauld ont déclaré depuis que, après qu'ils avoient si neitemeoi condamné ces erreurs qu'on lui imputoit, il n'y avoii aucune raison de le retrancher, ni Lui ni ses Amis, de l'Église. Mais vous n'en avez pas usé de même; et c'est pourquoi je commençai à me défier que vous agissiez avec passion.
Car, au lieu que vous les aviez menacés de leur faire signer cette Constitution quand vous pensiez qu'ils résisteroient, lorsque vous vîtes qu'ils s'y portoient d'eux-mêmes, vous n'en pariâtes plus. Et, quoiqu'il semblât que vous dussiez après cela être satisfaits de leur conduite, vous ne laissâtes pas de les traiter encore d'Hérétiques; « parce, disiez-vous, que leur cœur démentoit leur main, et qu*ils éioient Catholiques extérieurement, et Hérétiques întériearement », comme vous-même l'avez dit dans votre Rép. à quelques demandes, p. 27 et â7*.
Que ce procédé me parut étrange, mon père ! Car de qui n'en peut-on pas dire autant! Et quel trouble n'exciteroiton point par ce prétexte! « Si Ton refuse, dit saint Gré-
1. l\ est inutile de revenir là-dcssus : Arnauld et Port-Royal, comme on sait, condamnaient les Cinq Propositions prises dans leur sens calviniste, dans lequel on ne les accusait pas de les admettre; mais ils leur donnaient un sens catholique, qui faisait dire au P. Ânnat qu'ils étaient catholiques extérieurement et intérieurement hérétiques. C*cst sur cette laçoo intérieure ou extérieure d'être catholique qu*on versait des flots d*encre.
goire, pape, de croire la Confession de Foi de ceux qui la donnent confonne aux sentiments de l'Église, on remet en doute la Foi de toutes les personnes catholiques », liegist, L. V, ep. xv. Je craignis donc, mon père, « que votre dessein ne fût de rendre ces personnes Hérétiques sans qu'ils le fussent », comme parle le même Pape sur une dispute pareille de son temps; « parce, dit-il, que ce n'est pas s'opposer aux Hérésies, mais c'est faire une Hérésie que de refuser de croire ceux qui par leur Confession témoignent d'être dans la véritable Foi : Hoc non est hœre" $vn pur gare j sed facere », Ep. xvi. Mais je connus en vérité qu'il n'y avoit point en effet d'Hérétiques dans l'Église, quand je vis qu'ils s'étoient si bien justifiés de toutes ces Hérésies, que vous ne pûtes plus les accuser d'aucune erreur contre la Foi, et que vous en fûtes réduits à les entreprendre seulement sur des* Questions de Fait touchant Jansénius, qui ne pouvoient être matière d'Hérésie. Car vous les voulûtes obliger à reconnoître « que ces Propositions étoient dans Jansénius, motà mot, toutes, et en propres termes », comme vous l'écrivîtes encore vous-mêmes** :
" c Les I dans les éditions in- 12, au lieu de f des >.
*> Note trouvée dans le Manuscrit Autographe des Pensées (voir Faujîère, t. !«•, p. 308-309) : «Tout le monde déclare qu'elles le sont... (que les cinq propositions de Jansénius sont hérétiques). M. Arnauld et ses amis protestent qu'il (sic) les condamne en elles-mêmes, et en quelque lieu où elles se trouvent ; que si elles sont dans Jansénius, il les j condamne; que quand môme qu'elles n'y soient pas, si lo sens hérétique de ces propositions que le Pape a condamné, se trouve dans Jansénius, qu'il condamne Jansénius. Mais vous n'êtes pas satisfaits de ces protestations : vous voulez qu'il assure que ces propositions sont mot â mot dans Jansénius. Il a répondu qu'il ne pouvoit pas l'assurer, ne sachant pas si cela est ; qu'il les y a cherchées et une infinité d'autres sans jamais les y trouver. Us vous ont prié vous et tous les vôtras de dter en quelles pages elles sont; jamais personne ne l'a fait. Et vous voulez néanmoins le retrancher de l'église sur ce refus, quoiqu'il condamne tout ce qu'elle condamne, par cette seule raison qu'il n'assure pas que des paroles ou un sens, est dans nn Livre où il ne l'a jamais trouvé et où personne ne la lui veut montrer. Bn vérité, mon père, ce prétexte est si vain, qu'il n'y eut peat^tre jamais dans l'Église de procédé si étrange, si injuste et si téméraire que...
L'Église peut bien obliger... (barré.) n ne faut pas être Théologien pour voir que leur Hérésie ne consiste que dans
Singulares, individuœ, totidem verbis apud Jansenium contentŒy dans vos Cavilli, p. 39 ^
Dès lors votre dispute commença à me devenir indifférente. Quand je croyois que vous disputiez de la vérité ou de la fausseté des Propositions, je vous écoutois avec attention ; car cela touchoit la Foi : mais, quand je vis que vous ne disputiez plus que pour savoir si elles étoit mot à mot daps Jansénius ou non, comme la Religion n'y étoit plus intéressée, je ne m'y intéressois plus aussi. Ce tf est pas qu'il n'y eût bien de l'apparence que vous disiez vrai : car de dire que des paroles sont mot à mot dans un Auteur, c'est à quoi l'on ne peut se méprendre. Aussi je ne m'étonne pas que tant de personnes, et en France et à Rome, aient cru, sur une expression si peu suspecte, que Jansénius les avoit enseignées en effet. Et c'est pourquoi je ne fus pas peu surpris d'apprendre que ce même Point de
l'opposition qu'ils (los Jansénistes) vous font. Je l'éprouve en moi-même et on fa voit l'épreuve générale en tous ceux qui vous ont attaqués.
Les curés do Rouen, Jansénistes.
Vous croyez vos desseins si honnêtes, que vous en faites matière de vœu.
11 y a deux ans que leur Hérésie (celle des Jansénistes) étoit la Bulle; l'anate passé», c'étoit l'Intérieur ; il y a six mois que c'étoit lolidetn [\e mot i mol) ; à pie^^t, c'est le Sens.
Ne vois-je pas bien que vous ne voulez que les rendre hérétiques* — 5a'"^ Sacrement.
Je vous ai querellé en parlant pour les autres. Vous êtes bien ridicules de faire du bruit pour les Propositions. Ce n'est rien.
Il faut qu'on l'entende. *
1. Titre complet des Cavilli (bouffonneries) du père Annat : Jansentorum Cavilli contra latam in ipsos a sede apostolica sententiam (16ot). I^ jésuite y examine si les Cinq Propositions ont été fabriquées par les Docteurs de Sorbonne ou extraites de Jansénius, en quel sens elles ont eie condamnées. H déclare que le Souverain Pontife n'a pas entendu ju?cf ^* Doctrine de saint Augustin, encore moins toucher à la question delà Grâce, que, depuis, en effet, le Saint-Siège a défendu d'agiter dans les École» ^ dans les Livres de controverse. Ce que le père Annat évite avec soin àe dire, c'est que le texte des Cinq Propositions n*est pas dans VAugusimui de Jansénius, quoiqu'elles soient le fond du Livre, au jugement de BossueU qui s'y connaissait, mais que sa prudence ordinaire a empêché de irai^^ le sujet.
LETTRE XVII. ÎI5
Fait" que vous aviez proposé comme si certain et si impoitant étoit faux, et qu'on vous défia de citer les pages de Jansénius où vous aviez trouvé ces Propositions mot à mot, sans que vous l'ayez jamais pu faire**.
Je rapporte toute cette suite parce qu'il me semble que cela découvre assez l'Esprit de votre Société en toute cette affaire, et qu'on admirera de voir que, malgré tout ce que je viens de dire, vous n'ayez pas cessé de publier qu'ils étoient toujours Hérétiques. Mais vous avez seulement changé leur Hérésie selon le temps. Car, à mesure qu'ils se justifioient de l'une, vos Pères en substituoient une autre, afin qu'ils n*en fussent jamais exempts. Ainsi, en 1653, leur Hérésie étoit sur la qualité des Propositions. Ensuite elle fut sur le mot à mot. Depuis vous la mîtes dans le cœur. Mais aujourd'hui on ne parle plus de tout cela; et l'on veut qu ils soient Hérétiques, s'ils ne signent u que le sens de la Doctrine de Jansénius se trouve dans le sens de ces Cinq Propositions*.
• Texte» 10-4*» ot in-12 : « que ce Point de Fait même ».
*> Kxtrait du Manuscrit Autographe des Pensées (voir l'édit. Faugère, 1. 1", p. 311) : ■ Le Pape n'a pas condamné doux choses. Il n'a condamné que le sens des Propositions. Dircz-vous qu'il ne ra pas condamné ? Mais le sens de Jansénius y est enfermé, dit le Pape ? Je vois bien que le Pape le pense à cause de vos iotidem. Mais il ne Ta pas dit sur peine d'excommunication.
• Comment ne l'e&t-ii pas cru et les Évéques de France aussi ? Vous le disiez Iotidem et ils ne savoient pas que vous êtes en pouvoir de le dire encore que cela ne fût pas. Imposteurs, on n'avoit pas vu ma Quinzième Lettre.
• Comment le sens de Jansénius seroit-il dans des Propositions qui ne sont point de lui?
• Ou cela est dans Jansénius, ou non. Si cela y est, le voilà condamné on cela ; siuon pourquoi les voulez- vous faire condamner ?
« Que l'on condamne seulement une de vos Propositions du père Bscobar, j'irai porter d'une main Bscobar, de l'autre la c 'nsure et j'en ferai un argument en forme ».
1. Au point de vue historique, c'est à peu près le contraire qui eut lieu. Port-Royal, après Jansénius, professe d'abord le sens des Cinq Propositions. On condamne le sens : il se réfugie dans te Fait et comme le Fait manquait de forme et de précision, attendu qu'il n*était pas textuel dans YAugustinuSt maig dispersé dans la Doctrine générale du Lâvre, on était à iaise pour se cùfcndre.
Voilà le sujet de votre dispute présente. Il ne vous suffit pas qu'ils condamnent les Cinq Propositions, et encore tout ce qu'il y auroit dans Jansénius qui pourroit y être conforme et contraire à saint Augustin ; car ils font tout cela. De sorte qu'il n'est pas question de savoir, par exemple, « si Jésus-Christ n'est mort que pour les Prédestinés i>; ils condamnent cela aussi bien que vous, mais si Jansénius est de ce sentiment-là, oui ou non. Et c'est sur quoi je vous déclare plus que jamais que votre dispute me touche peu, comme elle touche peu l'Église. Car, encore que je ne sois pas docteur non plus que vous, mon père, je vois bien néanmoins qu'il n'y va point de la Foi, puisqu'il n'est question que de savoir quel est le sens de Jansénius. S'ils croyoient que sa Doctrine fût conforme au sens propre et littéral de ces Propositions, ils la condamneroient; et ils ne refusent de le faire que parce qu'ils sont persuadés qu'elle en est bien différente ; ainsi, quand ils l'entendroient mal, ils ne seroient pas Hérétiques, puisqu'ils ne l'entendent qu'en un sens catholique.
Et, pour expliquer cela par un exemple, je prendrai la diversité de sentiments qui fut entre saint Basile et saint Athanase touchant les Écrits de saint Denis d'Alexandrie, dans lesquels saint Basile, croyant trouver le sens d'Arius contre l'Égalité du père et du fils, il les condamna comme Hérétiques : mais saint Athanase, au contraire, y croyant trouver le véritable sens de l'Église, il les soutint comme Catholiques. Pensez-vous donc, mon père, que saint Basile, qui tenoit ces Écrits pour Ariens, eût droit de traiter saint Athanase d'Hérétique, parce qu'il lesdéfendoit? Et quel sujet en eût-il eu, puisque ce n'étoit pas l'Arianisme qu'Athanase^
'Tous les textes du temps ont • qu'il », quelques exemplaires in-4» : c qu'il y »; « qu'Athanuse * est une lo<;on moderne destinée à faire disparaître l'amphibologie da
défendoit, mais la Vérité de la Foi qu'il pensoit y être? Si ces deux saints fussent convenus du véritable sens de ces Écrits, et qu'ils y eussent tous deux reconnu cette Hérésie, sans doute saint Athanase n*eût pu les approuver sans Hérésie : mais, comme ils étoient en différend touchant ce sens, saint Athanase étoit catholique en les soutenant, quand même il les eût mal entendus; puisque ce n'eût été qu'une en'eur de Fait, et qu'il ne défendoit dans cette Doctrine que la Foi catholique qu'il y supposoit.
Je vous en dis de même, mon père. Si vous conveniez du sens de Jansénius, et que vos Adversaires fussent d'accord avec vous" qu'il tient, par exemple, quon ne peut résister à la Grâre^ ceux qui refuseroient de le condamner seroient Hérétiques. Mais lorsque vous disputez de son sens, et qu'ils croient que, selon sa Doctrine, on peut résister à la Grâce j vous n'avez aucun sujet de les traiter d'Hérétiques, quelque Hérésie que vous lui attribuiez vousmême, puisqu'ils condamnent le sens que vous y supposez, et que vous n'oseriez condamner le sens qu'ils y supposent. Si vous voulez donc les convaincre, montrez que le sens qu'ils attribuent à Jansénius est Hérétique ; car alors ils le seront eux-mêmes. Mais comment le pourriez-vous faire, puisqu'il est constant, selon votre propre aveu, que celui qu'ils lui donnent n'est point condamné*?
• Textes \n~A'> et in-12 : * qu'ils fussent d'accord avec vous », au lieu de :«que ▼os adversaires fussent d'accord avec vous i.
1. Non, mais il est suspect. On reconnaissait avec les Jansénistes que « la Grâce efficace par eUe-même » des Thomistes n*avait pas été condamnée et ne pouvait pas l'être par respect de la Doctrine de saint Thomas. Us admettaient, contrairement à l'opinion de Calvin, qu' « on a le pouvoir » de résister à la Grâce. II est vrai quMls sous-entendaient « le pouvoir absolu, c'estrà-dire théorique et non le pouvoir relatif » ou pratique, le seul qui fût en cause.
Pour vous le moutrer clairement, je prendi^ai pour principe ce que vous reconnoissez vous-même, « que la Docirine de la Grâce efficace n'a point été condamnée, et que le Pape n'y a point touché par sa Constitution ». Et en effet, quand il voulut juger des Cinq Propositions, le point de la Grâce efficace fut mis à couvert de toute censure. C'est ce qui paroît parfaitement par les avis des Consulteurs auxquels le Pape les donna à examiner. J'ai ces avis entre mes mains, aussi bien que plusieurs personnes dans Paris, et entre autres M. l'évêque de Montpellier*, qui les apporta de Rome. On y voit que leurs opinions furent partagées, et que les principaux d'entre eux, comme le Maître du sacré palais, le commissaire du Saint-office, le Général des Augustins, et d'autres, croyant que ces Propositions pouvoient être prises au sens de la Grâce efficace, furent d'avis qu'elles ne dévoient point être censurées ; au lien que les autres, demeurant d'accord qu'elles n'eussent pas dû être condamnées si elles eussent eu ce sens, estimèrent qu'elles le dévoient être, parce que selon ce qu'ils déclarent, leur sens propre et naturel en étoit très éloigné. Et c'est pourquoi le Pape les condamna; et tout le monde s'est rendu à son jugement.
Il est donc sûr, mon père, que la Grâce efficace n'a point été condamnée. Aussi est-elle si puissamment soutenue par saint Augustin, par saint Thomas et toute son École, par tant de Papes et de Conciles, et par toute la Tradition, que ce seroit une impiété de la taxer d'Hérésie. Or tous ceux que vous traitez d'Hérétiques déclarent qu'ils oe trouvent autre chose dans Jansénius que cette Doctrine de la Grâce efficace ; et c'est la seule chose qu'ils ont soutenue
1. François du Bosquet, d'abord évoque de Lodève, nommé en 1655 évèque de Montpellier^ mort en 1676.
LETTUE XVII. Î49
dans Rome. Vous-même l'avez reconnu, CavilL, p. 35, où vous avez déclaré « qu'en parlant devant le Pape ils ne dirent aucun mot des Propositions, ne verbum quideni, et qu'ils employèrent tout le temps à parler de la Grâce efficace* ». Et ainsi, soit qu'ils se trompent ou non dans cette
1. Le ne verbum quidem ne se trouve pas à la page 35 des Cari/lt. Texte du père Annat : « Quum diciuri essent de quinque propositionibus, cœpenint dicere de Jesuitis, ducto ab illis verbis exordio : Semi pelagiana jesuitarum 5or/>/a5; tenu itque duas Iioras invectiva, pugnante in omnium auditorum animis cuni indignatione patientia. Satiram illam excepit efTusam in commendationem sancti Augustini ei gratiœ per seipsam efficaci» oratio, de quibus nulla erat controversia; et post longa quatuor circiter horarum fastidia, compertum est nondum csppisse diccrc de tribus capellis.» « Ayant à parler des Cinq Propo^iitions, ils commencèrent à traiter des Jésuites en partant de ce point que la Société de Jésus était semi-péla' gienne. Leur invective dura deux heures, tenant en échec l'indignation des assistants. A leur satire succéda Télo^^e de saint Augustin et de la Grâce efficace par elle-même, ce qui n'était pas en cause; et après quatre heures d^ennuis, ils n'avaient pas abordé TafTaire des trois chapitres. »
Le père Annat et les Jésuites s'attachaient à démontrer que la Grâce efficace n'était pas en cause, bile constitue, au contraire, toute la Doctrine do Janst^nius. Les députés Jansénistes étaient au cœur de la question; c'est parce que les Jésuites n'en admettaient pas les effets qu'ils étaient à juste titre considérés comme Semi-Pélagiens. Ils l'étaient en Théologie comme en Morale; en Théologie comme en Morale, ils s'efforcent de concilier le Christianisme avec les opinions courantes; saint Augustin ni saint Paul ne leur importent plus que l'Évangile. Certes, ils n'osent pas dire de saint Paul ce qu'ils disent dans leurs chaires, quand on leur objecte le sentiment de saint Auuustin : transeat Augustinusy mais ils en ont le même mépris. Cependant on finit par comprendre, en haut lieu, ce qu'avaient de cynique ces injures continuelles prodiguées à saint Augustin et derrière lui à saint Paul, Tun des deux fondateurs du Christianisme, et au point de vue purement théologique, le plus grand homme qu'il y ait jamais eu dans l'Église. C'est pourquoi la question de la Grâce, c'est-à-dire de llntervention de la Providence dans la vie, et la Direction de la Volonté,, a été mise en interdit.
Au fort do la querelle sur la Grâce et le Libre Arbitre engagée par Calvin, saint François de Sales avait déjà la conviction profonde des dangers contenus dans la discussion du problème, et il l'esquive avec la dextérité qui fut sa qualité maîtresse : « Son Traité de V Amour de DieUy raconte Camus, l'ami du Saint, est une pièce fort estudiée et laborieuse, quoique rien n'y paroisse de travaillé, beaucoup moins de forcé, parce qu'il escrivoit avec une clarté et un jugement à ravir. Une fois, il lui arriva de me dire
supposition, il est au moins sans doute que le sens qu'ils supposent n'est point Hérétique, et que par conséquent ils
que quatorze lignes de ce Livre-là lui avoient causé la lecture de p1a« de douze cents pages de grand volume, c'est-à-dire en feuilles (in-folio'. Ma curiosité me porta aussi tost à lui demander où elles étoient : mai«^ il de«tourna ce propos destrement, me disant que Je cognoistrois par là la foiblesse et pesanteur de son esprit. Nous parlions alors de la Grâce efficace; et il me renvoya au Théotime^ pour y apprendre son sentiment : je lui dii que je m'efforçois de le suivre, mais que je ne Vy pouvois attraper : ce qui me laisse une conjecture que c'estoit cette matière qui l'avoit si fort porté à la lecture ». Eh bien î oui. Luther et Calvin avaient levé ce lii*\Te et la Grâce qui courait si fort depuis un siècle dans l'Église. Ils avaient tous les deux mis les pieds dans le plat avec l'audace et rirre»ponsabiliié qai les distinguent. Luther avait dit crûment que l'homme est libre c»mme un cheval dans les jambes de son cavalier, Calvin que Dieu est en nous l'auteur « du vouloir et du faire ». C'étaient les propres expressions de saint Paul. Le Seuii-Pélagianisme, réinstallé par les Jésuites et les Tbéc»IoLneDS du XVI* siècle au cœur de l'Église, ne pouvait décemment écarter j^aint Paul et saint Augustin. Saint-Cyran, Port-Uoyal, Pascal, Janséoius avaient repris saint Paul et saint Augustin. Afin de lutter contre le courant semi-pélagicn et rationaliste introduit dans l'Église, ils avaient dii inventer une langue bizarre et obscure, Grâce efficace, Grâce suffisante^ pouvoir prochain, pouvoir éloigné, pouvoir absolu, pouvoir relatif. 11 y avait la Préde^tination et la Providence à mettre d'accord avec le Libre-Arbitre. On s'était perdu dans une terminologie ridicule à laquelle les non-initiés ne comprenaient pas un mot. De là Jansénisme, Hérésie, accusation de Calvinisme, repoussée, objectée de nouveau. Il y avait hypocrisie de part et d'autre. Le tout signifiait qu'on était sorti du Christianisme, qu'on lentendait encore, mais qu'on ne le jugeait plus compatible dans son ini-grité avec l'état présent de la civilisation; et il a fallu finir par où on aurait dû commencer, par le silence, par l'interdit mis sur la double question de la Grâce et du Libre Arbitre.
La paix une fois imposée, Bossuet se décide à intervenir {Traités du Libre Arbitre et de la Concupiscence, 1 vol. in-t2, 1731), mais d'une manière discrète. H se tient volontiers dans les nuages. Encore ne publie-l-il pas son ouvrage de son vivant. Eh! oui, dit Bossuet; le Libre Arbitre existe, mais son ennemi est la Concupiscence, c'est-à-dire le monde. C'est bien pourquoi les Jésuites Semi-Pélagicns et serviteurs de la Concupiscence de leur clientèle mondaine sont acharnés contre la Grâce de saint Paul, de saint Augustin, de Saint-Cyran, de Pascal, de Port-Royal, parce qu'elle met dans un état d'esprit qui n'est ni mondain ni confesseur des Grands, de ceux que Pascal définit « les hommes de chair ».
l. Traité de l'Amour de Die».
ne le sont point. Car, pour dire la chose en deux mots, ou Jansénius n'a enseigné que la Grâce efficace, et en ce cas il n'a point d'erreur ; ou il a enseigné autre chose, et en ce cas il n'a point de défenseurs. Toute la question est donc de savoir si Jansénius a enseigné en effet autre chose que la Grâce efficace; et, si l'on trouve que oui, vous aurez la gloire de l'avoir mieux entendu : mais ils n'auront point le malheur d'avoir erré dans la Foi*.
Il faut donc louer Dieu, mon père, de ce qu'il n'y a point en effet d'Hérésie dans l'Église, puisqu'il ne s'agit en cela que d'un Point de Fait qui n'en peut former; car l'Église décide les Points de la Foi avec une autorité divine, et elle retranche de son Corps tous ceux qui refusent de les recevoir. Mais elle n'en use pas de même pour les Choses de Fait ; et la raison en est que notre salut est attaché à la Foi qui nous a été révélée, et qui se conserve dans l'Église par la Tradition, mais qu'il ne dépend point des autres Faits particuliers qui n'ont point été révélés de Dieu. Ainsi on est obligé de croire que les Commandements de Dieu ne sont pas impossibles ; mais on n'est pas obligé de savoir ce que Jansénius a enseigné sur ce sujet. C'est pourquoi Dieu conduit l'Église, dans la détermination des Points de la Foi, par l'assistance de son esprit, qui ne peut errer; au lieu que, dans les Choses de Fait, il a laissé agir par les sens et par la raison, qui en sont naturellement les juges : car il n'y a que Dieu qui ait pu instruire l'Église de la Foi. Mais il n'y a qu'à lire Jansénius pour savoir si les Propositions sont dans son Livre ; et de là vient que c'est une Hé-
1. Pascal louvoie. l\ sait parfaitement à quoi s'en tenir sur le fond, n récarte dans Tintérèt de TUnité, le désir de ne point sortir de l'Unité étant un parti pris chez les Jansénistes. C'est de la politique de controverse. Quand il sera sorti de la controverse, revenu à Saint-Cyran, et qu'il écrira les Pensées, il ne s'arrêtera plus à ces misères de polémiste.
résie de résister aux Décisions de Foi, parce que c'est opposer son Esprit propre à l'Esprit de Dieu. Mais ce n'est pas une Hérésie, quoique ce puisse être une témérité, que de ne pas croire certains Faits particuliers, parce que ce n'est qu'opposer la raison, qui peut ère claire, à une autorité qui est grande, mais qui en cela n'est pas infaillible.
C'est ce que tous les Théologiens reconnoissent, comme il paroît par cette maxime du cardinal Bellarmin, de voire Société : « Les Conciles généraux et légitimes ne peuvent errer en définissant les Dogmes de la Foi ; mais ils peuvent errer en des Questions de Fait, » De mm. Patent,^ lib. IV, c. XI. Et ailleurs : « Le Pape, comme Pape, et même à la tête d'un Concile universel, peut errer <lans les Controverses particulières de Fait, qui dépendent principalement de l'information et du témoignage des hommes^ », C. 2. Et le
1. Bollarmin est une autorité qui a disparu, sauf en Théologie. A Pépoque des ProvincialeSf Tautorité de Uellarmin n'avait rien perdu de son poids. Elle était respectée et admise de tout le monde, hors de TÉglise, comme <lans rÉglise, gr&ce à Thahileté, au savoir, à Pexpérience. au rôlo important joué par co personnapre, grâce aussi à la modération de caractère qui faisait dire à cet éminent iiomme d'Étut qu*une once de paix valait mieux qu'une livre de victoire. Bellarmin, né dans la patrie de Machiavel, h Monte* Pulciano, et de cette forte race florentine des Médicis et des Guicciar^ dini, jésuite de plus, était un nom a invoquer contre les siens dans une circonstance où son crédit ne pouvait être contesté. Mais il a beaucoup écrit et dans dos cas fort différents. Il est comme Bossuet et comme d'autres p:rand8 maîtres dans Part de la controverse, — lescontroversisies ont été dans Tl^igliso pendant de longs siècles ce que sont aujourd'hui les publicistes et les hommes de tribune dans la discussion des intérêts politiques — de ceux qu'il est aisé de mettre en contradiction avec eux-mêmes. Les citations de Pascal sont exactes; mais, môme dans les Questions de Fait, il y a d^autrcs passages où Bellarmin professe une opinion opposée : « Si nous détruisons, dit-il {De Sacram, lib. II, c. 2ô), l'autorité de l'Église présente et du Concile présent, on pourra révoquer en doute les Décrets de
tous les autres Conciles et toute la Foi chrétienne car la certitude de
tous les anciens (ionciles et de tous les do<;mes dépend de l'Église présente, puisque nous n*avons aucun autre témoignage infaillible qui assure ni que ces Conciles se soient assemblés, ni qu'ils aient été légitimes, ni
cardinal Baronius^ de même : « Il faut se soumettre entièrement aux décisions des Conciles dans les Points de Foi; mais, pour ce qui concerne les Personnes et leurs Écrits, les Censures qui en ont été faites ne se trouvent pas avoir été gardées avec tant de rigueur, parce qu'il n'y a personne à qui il ne puisse arriver d'y être trompé, » Adirn. 681, n. 39. C'est aussi pour cette raison que M. Tarchevêque de Toulouse* a tiré cette règle de deux grands papes, saint Léon et Pelage II : « Que le propre objet des Conciles est la Foi, et tout ce qui s'y résout hors de la Foi peut être revu et examiné de nouveau ; au lieu qu'on ne doit plus examiner ce qui a été décidé en matière de Foi, parce que, comme dit Tertullien, la Règle de la Foi est seule immobile et irrétractable. »
qu'ils aient pris telle ou telle décision, que relui de l'Église, qui subsiste maintenant, et qui peut se tromper, laquelle le croit et Tenseigrne ainsi. Quoique certains historiens aient fait mention de ces Conciles, leurs témoignages ne peuvent fonder qu'une foi humaine, qui peut se trouver fausse. »
1. Baronius Jouissait d'une autorité égale à celle de Bellarmin. W avait été jésuite et cardinal, comme Bellarmin. L'arg:ument devait toucher particulièrement les Jésuites. On objectait qu<» Baronius comme Bellarmin ne visait que des Faits personnels, c'est-à-dire les erreurs possibles commises par une seule personne, par opposition aux Conciles et au Saint- Siéjje, dont les décisions sont censées avoir un caractère collectif. Le raisonnement était faux en droit : le jugement ou la décision d'une assemblée sont de même nature que ceux d'un individu. La décision collective d'une assemblée se compose d'autant do décisions personnelles qu'elle contient de membre^. L'autorité de cette décision est de la même espèce. On comprend de reste les exceptions admises par Bellarmin et Baronius. Dans le monde de la controverse, les erreurs de Fait et les erreurs d'opinion étaient fréquentes. La Censure des Livres et celle des Personnes étaient organisées à Rome et dans les Facultés de Théologie, dans les Officialités précisément en vue do l(»s redresser. On revenait souvent sur les Censures prononcées. Donc ceu\ qui les avaient prononcées n'étaient pas infaillibles. Les ionciies eux-mêmes redressaient les Conciles. Et puis comment édicter uu Jugement sans appel sur un Fait, si ce Fait vient à être démontré faux?
2. M. de Marca (PieiTe), né eo Béam (près de Pau) en 1594, mort en 1662. II venait d'être appelé au siège de Paris, en remplacement du cardinal de Retz. Il mourut avant d'avoir pu en prendre possession.
De là vient qu'au lieu qu'on n'a jamais vu les Conciles Généraux et Légitimes contraires les uns aux autres dans les Points de Foi, « parce que, comme dit M. de Toulouse, il n'est pas seulement permis d'examiner de nouveau ce qui a été déjà décidé en matière de Foi, » on a vu quelquefois ces mêmes Conciles opposés sur des Points de Fait où il s'agissoit de l'intelligence du sens d'un Auteur, « parce que, » comme dit encore M. de Toulouse, après les Papes qu'il cite, a tout ce qui se résout dans les Conciles hors de la Foi peut être revu et examiné de nouveau. » C'est ainsi que le Quatrième et le Cinquième Concile paroissent contraires l'un à l'autre, en l'interprétation des mêmes Auteurs: et la même chose arriva entre deux Papes, sur une proposition de certains moines de Scythie ; car, après que le Pape Hormisdas l'eut condamnée en l'entendant en un mauvais sens, le Pape Jean II, son successeur, l'examinant de nouveau, et l'entendant en un bon sens, l'approuva et le déclara catholique*. Diriez-vous, pour cela, qu'un de ces Papes fut Hérétique? Et ne faut-il donc pas avouer que, pourvu que l'on condamne le sens Hérétique qu'un Pape auroit supposé dans un Écrit, on n'est pas Hérétique pour ne pas condamner cet Écrit, en le prenant en un sens qu'il est certain que le Pape n'a pas condamné, puisque autrement l'un de ces deux Papes seroit tombé dans l'erreur?
J'ai voulu, mon père, vous accoutumer à ces contrariétés qui arrivent entre les Catholiques sur des Questions
1. Les moines dont il s'agit proposaient d'ajouter à la formule da CredOy donnée par le Concile de Chalcédoine : unum de TrinitaU passum esse. Il n'y eut pas de condamnation. La proposition fut écartée parce qu*on ne croyait pas nécessaire d'ajouter à la formule du Concile de ChalcédoÎDe. Le pape Hormisdas se contenta de renvoyer les Moines en les traitant de brouillons. Sous Jean H, successeur d*Hormisdas, la proposition parut propre k opposer à l'Hérésie de Nestorius. Elle fut à ce titre déclarée catholique.
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de Fait touchant Tintelligence du sens d'un Auteur, en vous montrant sur cela un Père de l'Église contre un autre, un Pape contre un Pape, et un Concile contre un Concile, pour vous mener de là à d'autres exemples d'une pareille opposition, mais plus disproportionnée; car vous y verrez des Conciles et des Papes d'un côté, et des Jésuites de l'autre, qui s'opposeront à leurs Décisions touchant le sens d'un Auteur, sans que vous accusiez vos Confrères, je ne dis pas d'Hérésie, mais non pas même de témérité.
Vous savez bien, mon père, que les Écrits d'Origèno furent condamnés par plusieurs Conciles et par plusieurs Papes, et même par le Cinquième Concile Général, comme contenant des Hérésies, et entre autres celle « de la Réconciliation des Démons au jour du Jugement. » Croyez-vous sur cela qu'il soit d'une nécessité absolue, pour être catholique, de confesser qu'Ongènea tenu en effet ces erreurs, et qu'il ne suffise pas de les condamner sans les lui attribuer? Si cela étoit, que deviendroit votre père Halloix', qui a soutenu la pureté de la Foi d'Origène, aussi bien que plusieurs autres catholiques qui ont entrepris la même chose, comme Pic de la Mirande*, et Genebrard^, docteur
1. Oalloix (Pierre), jésuite, théologien, érudit, né à Liège (Belgique) vers la fin du xvi' siècle, mort à Liège en 1656. 11 a soutenu Torthodoxic d'Origène dans le Livre intitulé : De VitaOngenis, Defensio item dogmatum ejus. On a encore de lui : 1* Illustrium Ecclesiœ orientalis scriptorum, qui primo Christi sœculo floruerunt, Vitœ et Documenta ; 2*» Illustrium etc. qui II sœculo floruerunt; 3® Vitœ p. CamilH de TelliSy fundatoris Clericoium regularium infirmis ministrantium in Italia, Voir sur lui Alegambe : De Scriptoribus societdlis Jesu,