Pic de la Mirandolc
3. Genebrard (Gilbert), théologien, hébraïsant, controversiste, un des chefs de la Ligue, né à Riom (Auvergne), mort à Semur en 1599. Il fut disciple de Turnèbo et un des maîtres de saint François de Sales. Partisan ardent de la Ligue, ses coreligionnaires politiques lui procurèrent rarchevéché d'Aii^en 1593. A Aix, il eut des déboires et se retira à Avignon, où il écrivit un pamphlet qui lui en occasionna davantage : De Sacrarum
de Sorbonne? Et n'est-il pas certain encore que ce même Cinquième Concile Général condamna les Écrits de Théodoret contre saint Cyrille, « comme impies, contraires à la vraie Foi, et contenant l'Hérésie Nestorienne? » Et cependant le père Sirmond, jésuite, n'a pas laissé de le défendre, et de dire, dans la vie de ce père, « que ces mêmes Écrits sont exempts de cette Hérésie Nestorienne*. »
Vous voyez donc, mon père, que, quand l'Église condamne des Écrits, elle y suppose une erreur qu'elle y condamne ; et alors il est de Foi que cette erreur est condamnée, mais qu'il n'est pas de Foi que ces Écrits contiennent en effet Terreur que l'Église y suppose. Je crois que cela est assez prouvé; et ainsi je finirai ces exemples par celui du pape Honorius, dont l'histoire est si connue. On sait
ElecUonum jure ad Ecclesiœ Romanœ reintegrationem. Le Li\T«, déféré au parlement d^Mi, fut coodamné, et l'Auteur compris parmi les notabilités de la faction de la Ligue exilées par ordre d'Henri IV. On Tautorisa néanmoins à se retirer à Semur dans un couvent dont il était prieur. U y mourut Tannée suivante. On lit dans son épitaphe :
Urna capit cineres, nomen non orbe tenetor.
C'est une de ces gloires d^occasion qui naissent dans les guerres civiles et ne leur survivent pas.
Voir sur lui saint François de Sales : Traité de l* Amour de Dieu, 1. D. cb. II.
1. Le père Sirmond fit comme le Concile de Chalcédoine : le Concile avait condamné la Doctrine et la Personne de Nestorius. Dans Théodore!, défenseur de Nestorius, il condamna les Écrits et non la Personne. L'infaillibilité des Conciles ressemble au Droit divin. On la surfait afin d^en rehausser le crédit. En réalité, rinfaillibilité des Conciles comme aujourd'hui celle du Pape, signifie simplement que, dans Tltlglise, comme daas rÉtat, il est nécessaire d^avoir un tribunal qui juge en dernier ressort. En matière civile, la Cour de cassation juge en dernier ressort. Est-ce à dire qu'elle est infaillible? Elle Test de fait. C*est une fiction légale. Il faut bien qu'on en finisse. Il en est de même en matière de Foi. 11 y faut un juge en dernier ressort. L'infaillibilité des Conciles et du Souverain Pontife est aussi une fiction juridique inventée en vue d^en finir, d*avoir la paû, qui est une bonne chose.
LETTRE XVII. 2î7
qu'au commencement du septième siècle, TÉglise étant troublée par rHérésie des Monothélites*, ce Pape, pour terminer le différend, fit un Décret qui sembloit favoriser ces Hérétiques, de sorte que plusieurs en furent scandalisés. Gela se passa néanmoins avec peu de bruit sous son pontificat : mais cinquante ans après, l'Église étant assemblée dans le Sixième Concile Général, où le pape Agathon présidoit par ses légats, ce Décret y fut déféré ; et après avoir été lu et examiné, il fut condamné comme contenant l'Hérésie des Monothélites, et brûlé en cette qualité en pleine assemblée, avec les autres Écrits de ces Hérétiques. Et cette Décision fut reçue avec tant de respect et d'uniformité dans toute l'Église, qu'elle fut confirmée ensuite par deux autres Conciles Généraux, et même par les Papes Léon H et Adrien H", qui vivoit deux cents ans après, sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible durant sept ou huit siècles. Cependant quelques Auteurs de ces derniers temps, et entre autres le cardinal Bellarmin, n'ont pas cru se rendre Hérétiques pour avoir soutenu, contre tant de Papes et de Conciles, que les Écrits d'Honorius sont exempts de l'erreur qu'ils avoient déclaré y être : « Parce, dit-il, que des Conciles Généraux pouvant errer dans les Questions de Fait, on peut dire en toute assurance que le Sixième Concile s'est trompé en ce Fait-là, et que, n'ayant pas bien entendu le sens des Lettres d'flono-
• Textes io-i<» et io-lS : « par les papes Léon II et par Adrien II », ce qui est incorrect.
i. Le Monothélrame était une doctrine qui admettait en Jésus-Christ detu natures distinctes. Tune divine et l'autre humaine, mais n'admettait en lui qu'une volonté, celle de la nature divine. « L'hérésie des Monothélites, qui par une bizarrerie presque inconcevable, en reconnoissant deux natures en Notre-Seigaeur, n'y vouloit reconnoltre qu'une seule volonté. » Bossuet, Hist. universefU, 1, 11.
228 LETTRES A UN PROVINCLVL.
rius, il a mis à tort ce Pape au nombre des Héréiiques*. d De sum. Pont., lib. IV, c. xi.
Remarquez donc bien, mon père, que ce n'est pas être Hérétique de dire que le pape Honorius ne Tétoit pas, en-
i. Honorius P% natif de Capoue, fils du consul Petronius, élu pape en 626, mort en 638. Celait un homme éminent, estimé des contemporains a cause de sa douceur et de son esprit de conciliation. L'Orient grec était troublé par r Hérésie d'Ëutychès, partisan d'une seule volonté en Jésus-Chri$t. L'empereur Héraclius favorisait la Doctrine d'Eutychès. Sergius, patriarche de Constantinople, soutenait les vues de l'Empereur et en écrivit au ptpe Honorius. Celui-ci, occupé à convertir l'Angleterre, ne voyait pas Tutililéde troubler la Chrétienté à propos d'une querelle théologique qu'il coosidértii comme sans importance pratique. Il acquiesça par Lettres à ce que lui demandaient Héraclius et Sergius. Le fait passa presque inaperçu. Mais quarante-trois ans après sa mort, au Sixième Concile Général, tenu à Constantinople (081), Honorius fut déclaré Hérétique comme fauteur du Modothélisfiic. Durant plusieurs siècles, les souverains pontifes, avant de prendre possession du Saint-Siège, furent contraints de prononcerun anatbèmc contre les partisans d'Eutychès nominativement désignés, et notamment contre Honorius : Auctores vero novi hœretici dogmatis, Serglum^ Pyrrhum... una cum lionorio, qui gravis eorum assertionibui fofoentum impendit..' Simili etiam nos condemnatione percellimux anathemis.
Au concile du Vatican (1869-1870), les adversaires de rinfaillibilité pontificale signalèrent la condamnation de la mémoire du pape Honorias comme une preuve contre l'Infaillibilité du Pape. « La condamnation d'Honorius, disait le père Gratry, est et sera rèternel obstacle à la Doclrioede l'Infaillibilité. » C'était une niaiserie. Si elle n'existait pas, le Concile p«^«vait la créer, puisqu'elle se résumait à fonder un tribunal do cassation qui n'existait pas aupa'-avant. C'est au fond l'opinion de Bcllarmin, qui e*saje de justifier la mémoire d'Honorius, en déclarant qu'il s'est uniquement trompé sur une Question de Fait. « Voici, écritil {De Bomano Pont, lilf.I^. chap. xi), une autre réponse qui est de Jean de Turrecremata. H dit (lib. H? De Ecclesia, cap. 93) qu'il est vrai que les Pères du Sixième Concile ont condamné Honorius, mais par une fausse information, et que c'est ce qui les a trompés dans leur Jugement, car encore qu'un Concile Général ne puisse point errer (émettre un jugement réformable par une autorité supérieure puisqu'il n'y en a pas), comme le Sixième n'a point effectivemeiii erré en rendant des décrets sur les dogmes de la Foi, il peut néanmoins errer dans les Questions de Fait. Ainsi nous pouvons dire en sûreté que ces Pères ont été surpris par de faux bruits et que n'ayant pas compris les Lettres d'Honorius, ils l'ont mis sand fondement au nombre des Hérétiques. » C'est absolument la théorie de Pascal et des Jansénistes, d'ailleori conforme au sens commun.
core que plusieurs Papes et plusieurs Conciles l'eussent déclaré, et même après Tavoir examiné. Je viens donc maintenant à notre question, et je vous permets de faire votre cause aussi bonne que vous le pourrez. Que direz-vous, mon père, pour rendre vos Adversaires Hérétiques? « Que le pape Innocent X a déclaré que l'erreur des Cinq Propositions est dans Jansénius? » Je vous laisse dire tout cela. Qu'en concluez-vous : « Que c'est être Hérétique de ne pas reconnoître que Terreur des Cinq Propositions est dans Jansénius? » Que vous en seuible-t-il, mon père? N'est-ce donc pas ici une Question de Fait de même nature que les précédentes? Le Pape a déclaré que l'erreur des Cinq Propositions est dans Jansénius, de même que ses prédécesseurs avoient déclaré que Terreur des Nestoriens et des Monolhélites étoit dans les Écrits de Théodoret et d'Honorius. Sur quoi vos Pères ont écrit qu'ils condamnent bien ces Hérésies, mais qu'ils ne demeurent pas d'accord que ces Auteurs les aient tenues : de même que vos Adversaires disent aujourd'hui qu'ils condamnent bien ces Cinq Propositions, mais qu'ils ne sont pas d'accord que Jansénius les ait enseignées. En vérité, mon père, ces cas-là sont bien semblables : et s'il s'y trouve quelque différence, il est aisé de voir combien elle est à l'avantage de la question présente, par la comparaison de plusieurs circonstances particulières qui sont visibles d'elles-mêmes, et que je ne m'arrête pas à rapporter. D'où vient donc, mon père, (jue, dans une môme cause, vos Pères sont Catholiques, et vos Adversaires Hérétiques? Et par quelle étrange exception les privez-vous d'une liberté que vous donnez à tout le reste des Fidèles?
Que direz-vous sur cela, mon père? « Que le Pape a confirmé sa Constitution par un Bref? » Je vous i épondrai
que Deux Conciles Généraux et deux Papes ont conlirmé la condamnation des Lettres d'Honorius. Mais que! fond prétendez-vous faire sur les paroles de ce Bref par lesquelles le Pape dé« lare « qu'il a condamné la Doctrine de Jansénius dans ces Cinq Propositions? » Qu'est-ce que cela ajoute à la Constitution? et que s'ensuit-il de là? sinon que comme le Sixième Concile condamna la Doctrine d*Honorius, parce qu'il croyoit qu'elle étoit la même que celle des Monolhélites ; de mémo le Pape a dit qu'il a condamné la Doctrine de Jansénius dans ces Cinq Propositions, parce qu'il a sup>posé qu'elle étoit la même que ces Cin'^ Propositions. Et comment ne Teût-il pas cru? Votre Société ne publie autre chose; et vous-même, mon père, qui avez dit qu'elles y sont mot à mot; vous étiez à Rome au temps de la Censure; car je vous rencontre partout. Se fût-il défié de la sincérité ou de la suffisance de tant de Religieux Graves? Et comment n'eût-il pas cru que la Doctrine de Jansénius étoit la même que celle des Cinq Propositions, dans lassurance que vous lui aviez donnée qu'elles étoient mot ù mot de cet Auteur? Il est donc visible, mon père, que, s'il se trouve que Jansénius ne les ait pas tenues, il ne faudra pas dire, comme vos Pères ont fait dans leurs exemples, que le Pape s* est tronpé en ce Point de Fait, ce qu'il est toujours fâcheux de publier : mais il ne faudra que dire que vous avez trompé le Pape ; ce qui n'apporte plus de scandale, tant on vous connoît maintenant.
Ainsi, mon père, toute cette matière est bien éloignée de pouvoir former une Hérésie. Mais comme vous voulez en faire une à quelque prix que ce soit, vous avez essayé de détourner la question du Point de Fait pour la mettre en un Point de Foi ; et c'est ce que vous faites en cette sorte : « Le Pape, dites-vous, déclare qu'il a condamné la Doctrine
LETTRE XVïl. 234
de Jansénius dans ces Cinq Propositions : donc il est de Foi que la Doctrine de Jansénius touchant ces Cinq Propositions est Hérétique, telle qu'elle soit*. » Voilà, mon père, un Point de Foi bien étrange, qu'une Doctrine est Hérétique telle qu'elle puisse être. Eh quoi! si, selon Jansénius, on peut résister à la Grâce intérieure, et s'il est faux, selon lui, que Jésus-Christ ne soit mort que pour les seuls Prédestinés, cela sera-t-il aussi condamné, parce que c'est sa Doctrine? Sera-t-il vrai, dans la Constitution du Pape, que Von a la liberté de faire le bien et le mal? et cela sera-t-il faux dans Jansénius? Et par quelle fatalité sora-t-il si malheureux, que la Vérité devienne Hérésie dans son Livre? Ne faut-il donc pas confesser qu'il n'est Hérétique qu'au cas qu'il soit conforme à ces erreurs condamnées? puisque la question du Pape est la règle à laquelle on doit appliquer Jansénius pour juger de ce qu'il est selon le rapport qu'il y aura; et qu'ainsi on résoudra cette Question, savoir si sa Doctrine est Hérétique, par cette autre question de Fait, savoir si elle est conforme au sens de ces Propositions, étant impossible qu'elle ne soit Hérétique, si elle y est conforme, et qu'elle ne soit Catholique, si elle y est contraire. Car enfin, puisque selon le Pape et les Évêques, les Propositions sont condamnées en leur sens propre et naturel, il est impossible qu'elles soient condamnées au sens de Jansénius, sinon au cas que le sens de Jansénius soit le même que le sens propre et naturel de ces Propositions, ce qui est un Point de Fait.
La question demeure donc toujours dans ce Point de Fait, sans qu'on puisse en aucune sorte l'en tirer pour la mettre dans le Droit. Et ainsi on n'en peut faire une ma-
i . « Telle qu*eUe soit » ne se dit plus. On dirait maintenant : « quelle qu*elle soit ».
tière d'Hérésie ; mais vous en pourriez bien faire un prétexte de persécution, s'il n'y avoit sujet d'espérer qu'il ne se trouvera point de personnes qui entrent assez dans vos intérêts pour suivre un procédé si injuste, et qui veuillent contraindre de signer, comme vous le souhaitez, que Von condamne ces Propositions au sens de Jansênius, sans expliquer ce que c'est que ce sens de Jansénius. Peu de gens sont disposés à signer une Confession de Foi en blanc. Or, ce seroit en signer une en blanc, que vous rempliriez ensuite de tout ce qu'il vous plairoit ■ : puisqu'il vous seroit libre d'interpréter à votre gré ce que c'est que ce sens de Jansénius qu'on n'auroit pas expliqué. Qu'on l'explique donc auparavant, autrement vous nous feriez encore ici un Pouvoir Prochain, abstrahendo ab omni sensu. Vous savez que cela ne réussit pas dans le monde *. On y hait l'ambi-
• Textes in-4<» et in-12 : * or ce seroit en signer une que von» rempliriez ensr.i* de tout ce qu'il vous plairoit ». Texte in-8» : « or c'en seroit signer une ea blanc qu'on rempliroit ensuite de tout ce qu'il vous plairoit ».
1. Voilà le point faible de Pascal : il veut réussir dans le inonde; il y est arrivé sans peine, mais au détriment de la cause quMl défendait, ei changeant plusieurs fois de terrain et de tactique. Il le sentira lui-même avant de mourir. Ses amis de Port-Royal le sentiront de plus en plu% et en particulier I^ncelot, qui écrit dans ses Mémoires commencés au mois d'octobre 1G03 : « Peut-être aussi que la manière dont on a agi pour défendre la Vérité n'a pas été assez pure, et que les moyens qu'on y a employés ont été ou trop précipités, ou trop peu concertés, ou même trop humains ; au lieu que Ton gâte quelquefois plus les affaires de Oien en se remuant trop qu'en demeurant dans un humble repos, dan» lequel on auroit plus de soin de relever sa confiance vers lui par de fréquente» prières. L'on peut aussi ajouter que l'on n'est pas mémo demeuré daos l**s termes marqués par M. de Saint-Cyran, en se contentant do faire voir que la docirinc que l'on suivoit n'étoit pas de M. d'Ypres, mais de saint Augustin. On a cru quHl étoit plus sûr de se jeter dans la distinction du Droit et du Fait, pour laquelle on a combattu durant dix ou douze ans (cela reporte à environ Tan 1664 la composition de cette partie des Mémoire de Lancelot), y mêlant en même temps les chimères des Thomistes (c*esi le cas de Pascal ici), que M. d'Yprcs avoit voulu éviter; ce que M. de Barcos
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guité, et surtout en matière de Foi, où il est bien juste d'entendre pour le moins ce que c'est que Ton condamne. Et comment se pourroic-il faire que des Docteurs, qui sont persuadés que Jansénius n'a point d'autre sens que celui de la Grâce efficace, consentissent à déclarer qu'ils condamnent sa Doctrine sans l'expliquer, puisque dans la créance qu'ils en ont, et dont on ne les retire point, ce ne seroit autre chose que condamner la Grâce efficace, qu'on ne peut condamner sans crime? Ne seroit-ce donc pas une étrange tyrannie de les mettre dans cette malheureuse nécessité, ou de se rendre coupables devant Dieu, s'ils signoient cette condamnation contre leur conscience, ou d'être traités d'Hérétiques, s'ils refusoient de le faire ?
n*a jamais pu approuver, se croyant trop bien informé des intentions de M. d'Ypres et de son oncle pour les abandonner dans un point de cette importance. Ce n'est point à moi a me rendre juge entre de si grands hommes ; la postérité en jugera mieux que personne. Je raconte les faits comme un historien qui doit être fidèle pour rendre honneur à la vérité. J'avoue au moins qu'il est difficile de se persuader ou que M. d'Ypres, qui avoit lui-même pris ces mèsures-là pour éviter toutes les contestations, n'eût pu juger de la véritable manière do soutenir son ouvrage, ou qu»i M. de Saint-Cyran, qui avoit tant de lumières, eût manqué en ce point ou que nous eussions pu être réduits à un état moins favorable, en suivant cette voie-là, que de voir la Signature dans TÉglise, le Livre de M. d'Vpres flétri à Rome, Texclusion de la Faculté pour les Docteurs, et la perte de la Maison de Port-Royal (1659) de Paris ». Mémoires de Lancelot, t. I*"", p. 214 et 8uiv.
Ceci est le résumé .de la guerre soutenue par Port-Royal et Pascal. L'histoire du Jansénisme est Thistoire de la défense di; YAugusttnus. Jansénius et Saint-Cyran, qui ont amorcé le mouvement de la Grâce, étaient dcî grands maîtres. Les successeurs, y compris Pascal, sont des tirailleurs qui combattent au jour le jour, la plupart du temps à reculons. Pascal, eutré par aventure dans une troupe au-dessous de ses moyens, finira par a^apercevoir qu'on lui a fait jouer un rôle au-dessous de son génie. Avant de mourir, il reviendra purement et simplement à Saint-Cyran, son maître spirituel, et laissera Port-Royal se tirer d'affaire comme il pourra. Quand il déclare, en présence de sa nièce Marguerite Périer, quelque temps avant sa mort, que s'il avait à refaire les Provinciales, il les ferait encore plus fortes, il se trompe : c'était plus franches qu'il les aurait faites.
ru LETTRES A UN PROVINCIAL.
Mais tout cela se conduit avec mvstère. Toutes vos démarches sont politiques. Il faut que j'explique pourquoi vous n'expliquez pas ce sens de Jaosénius. Je n'écris que pour découvrir vos desseins, et pour les rendre inutiles en les découvrant. Je dois donc apprendre à ceux qui l'ignorent que votre principal intérêt dans cette dispute étant de relever la Grâce suffisante de votre Molina, vous ne le pouvez faire sans ruiner la Grâce efficace, qui y est tout opposée. Mais comme vous voyez celle-ci" aujourd'hui autorisée à Rome, et parmi tous les savants de l'Église, ne la pouvant combattre en elle-même, vous vous êtes avisés de l'attaquer sans qu'on s'en aperçoive, sous le nonn de la Doctrine de Jansénius **. Ainsi il a fallu que vous ayez recherché de faire condamner Jansénius sans l'expliquer*^; et que, pour y réussir, vous ayez fait entendre que sa Doctrine n'est point celle de la Grâce efficace, afin qu'on croie pouvoir condamner Tune sans l'autre. De là vient que vous essayez aujourd'hui de le persuadera ceux qui n'ont aucune connoissance de cet Auteur. Et c'est ce que vous faites encore vous-même, mon père, dans vos Caviil.^ p. 23, par ce fin raisonnement: « Le Pape a condamné la Doctrine de Jansénius ; or, le Pape n'a pas condamné la Doctrine de la Grâce efficace : donc la Doctrine de la Grâce efficace es\ différente de celle de Jansénius. » Si cette preuve étoit concluante, on montreroit de même qu'Honorius et tous ceux qui le soutiennent sont Hérétiques en cette sorte. Le Sixième Concile a condamné la Doctrine d'Honorius; or, le Concile n'a pas condamné la Doctrine de l'Église : donc
■ Textes in 4« et iD-12 : c Mais comme vous la voyez aujoard'hoi. » La an liea do celle-ci, ccUo-ci étant destiaée à éviter toute confusion entre la Grâce efticaee et U QrAce suffisante.
•» 'îexte iQ-8-» : « sous le nom de la doctrine de Jansénius sans Verpliquer ».
« Le texlo in-8» omet : « aussi il a fallu que vous ayez recherché de faire condamner Jansénius sans l'expliquer ».
LETTRli XVII. 535
la Doctrine d'Honorius est différente de celle de l'Église ; donc tous ceux qui le défendent sont Hérétiques. Il est visible que cela ne conclut rien, puisque le Pape n'a condamné que la Doctrine des Cinq Propositions, qu'on lui a fait entendre être celle de Jansénius.
Mais il n'importe; car vous ne voulez pas vous servir longtemps de ce raisonnement. 11 durera assez, tout foible qu'il est, pour le besoin que vous en avez. 11 ne vous est nécessaire que pour faire que ceux qui ne veulent pas condamner la Grâce efficace condamnent Jansénius sans scrupule. Quand cela sera fait, on oubliera bientôt voire argument, et les signatures demeurant en témoignage éternel de la condamnation de Jansénius, vous prendrez l'occasion d'attaquer-^ directement la Grâce efficace, par cet autre raisonnement bien plus solide, que vous formerez*» en son temps : « La Doctrine de Jansénius, direz-vous, a été condamnée par les souscriptions universelles de toute l'Église; or, cette Doctrine est manifestement celle de la Grâce efficace ; )) et vous prouverez cela bien facilement : « Donc la Doctrine de la Grâce efficace est condamnée par l'aveu même de ses défenseurs ^ »
■ Textes in-l«» et in-12: t pour attaquer », au lieu « d'attaquer ». *» Textes io-4«> et in-li : • quo vous en formerez ».
i. Pascal exagère à dessein. Il appuie trop sur la Grâce efficace des Jansénistes opposée à la Grâce suffisante de xMolina. Ces arguties paraissent vieiUes aujourd'hui. Elles n'étaient pas plus neuves au xvii* siècle. Cet argot de la Grâce efficace et de la Grâc^* suffisante étflit une enseigne derrière laquelle se cachait Thostilité de deux partis à la fois religieux et politiques. Il y a le Jansénisme partisan du Christianisme intérieur et les Jésuites partisans du Cfiristianisme politique qui se disputent la suprématie dans rÉgUse de France. En Italie, en Allemagne^ en Espagne, dans les Pays-Bas, dans les contrées catholiques de TEurope, il n'est question ni de Grâce efficace ni de Grâce suffisante. Tout au plus, un faible écho de ce qui se passe en France y arrive-t-il. Encore il n'est perceptible que dans quelques chaires de théologie.
Voilà pourquoi vous proposez de signer cette condamnation d'une Doctrine sans l'expliquer. Voilà l'avantage que vous prétendez tirer de ces souscriptions. Mais si vos Adversaires y résistent, vous tendez un autre piège à leur refus. Car ayant joint adroitement la Question de Foi à celle de Fait, sans vouloir permettre qu'ils l'en séparent, ni qu'ils signent l'une sans l'autre, comme ils ne pourront souscrire les deux ensemble, vous irez publier partout qu'ils ont refusé les deux ensemble. Et ainsi, quoiqu'ils ne refusent en effet que de reconnoître que Jansénius ait tenu ces Propositions qu'ils condamnent, ce qui ne peut faire d'Hérésie, vous direz hardiment qu'ils ont refusé de condamner les Propositions en elles-mêmes, et que c'est là leur Hérésie.
Voilà le fruit que vous tirerez de leur refus, qui ne vous sera pas moins utile que celui que vous tireriez' de leur consentement. De sorte que si on exige ces Signatures, ils tomberont toujours dans vos embûches, soit qu'ils signent, ou qu'ils ne signent pas; et vous aurez votre compte de part ou d'autre : tant vous avez eu d'adresse à mettre les choses en état de vous être toujours avantageuses, quelque pente qu'elles puissent prendre.
Que je vous connois bien, mon père! et que j'ai de douleur^ de voir que Dieu vous abandonne, jusqu'à vous faire réussir si heureusement dans une conduite si malheureuse ! Votre bonheur est digne de compassion, et ne peut être envié que par ceux qui ignorent quel est le vé-
• Texte in-8o : « Voilà le fruit que vous tireriez de leur refus, qui ne tou» 8«roit pas moins utile que celui que vous tirti'iez do leur consentement ■. Le futur des textes in-4» et in-12 est profcrable parce qu'il continue le futur employé par l'Auteur'dans la phrase préct^dcnte et dans la suivante.
*» Textes in-4» et in-12 : « de regret », au lieu de « de douleur », qxii est U leçon in-S".
rilable bonheur. C'est être charitable que de traverser celui que vous recherchez en toute cette conduite; puisque vous ne l'appuyez que sur le mensonge, et que vous ne tendez qu'à faire croire l'une de ces deux faussetés : ou que rÉglise a condamné la Grâce efficace, ou que ceux qui la défendent soutiennent les Cinq Erreurs condamnées.
11 faut donc apprendre à tout le monde, et que la Grâce efficace n'est pas condamnée par votre propre aveu, et que personne ne soutient ces erreurs; afin qu'on sache que ceux qui refuseroient de signer ce que vous voudriez qu'on exigeât d'eux ne le refusent qu'à cause de la Question de Fait; et qu'étant prêts à signer celle de Foi, ils ne sauroient être Hérétiques par ce refus ; puisque enfin il est bien de Foi que ces Propositions sont Hérétiques, mais qu'il ne sera jamais de Foi qu'elles soient de Jansénius. Ils sont sans erreur, cela suffit. Peut-être interprètentils Jansénius trop favorablement; mais peut-être ne l'interprétez-vous pas assez favorablement. Je n'entre pas là-dedans. Je sais au moins que, selon vos maximes, vous croyez pouvoir sans crime publier qu'il est Hérétiquiî contre votre propre connoissance ; au lieu que, selon les leurs, ils ne pourroient sans crime dire qu'il est catholique, s'ils n'en étoient persuadés. Ils sont donc plus sincères que vous, mon père; ils ont plus examiné Jansénius que vous; ils ne sont pas moins intelligents que vous; ils ne sont donc pas moins croyables que vous. Mais quoi qu'il en soit de ce Point de Fait, ils sont certainement Catholiques, puisqu'il n'est pas nécessaire, pour l'être, de dire qu'un autre ne l'est pas, et que, sans charger personne d'erreur, c'est assez de s'en décharger soi-même.
Post'Srriplum des éditions in-4** et in-12 * : Mon révérend père, si vous avez peine à lire cette Lettre, pour ne pas être en assez beau cai^actère, ne vous en prenez qu'à vous-même. On ne me donne pas des privilèges comme à vous. Vous en avez pour combattre jusqu'aux Miracles; je n'en ai pas pour me défendre. On coun sans cesse les imprimeries. Vous ne me conseillerez pas vous-même de vous écrire davantage dans cette difficulté; car c'est un trop grand embarras d'être réduit à l'impression d'Osnabriick.
1. Tons les exemplaires in-4^ que nous avons vus ont ici : € et daD> la copie imprimée à Osnabrûck, est en ce lieu ce qui suit ». Ainsi rimpretsion dite d'OsnabrQck, en huit pages avec de petits et très mauvais caractères, serait Tédition originale de la xvii* Provinciale, Biais oo n'en coonalt pas d^exemplaires, et on peut supposer qu*il nV en a jamais eu. L embarras de Pascal, n^duit aux impressions d'OsiiabrOck, est une manière de se moquer du père Annat; peut-être aussi veut-il dérouter les Jésuites. Le& JansénislHS datent volontiers de Cologne ou d^Utrecht les Livres qa*iU impriment à Paris «fune manière clandestine. OsnabrQck est évidemment dans le cas d'Utrecht et de Colo^^ue.