LA BONNE FOI DES JANSÉNISTES, ETC
Du lô janvier 1657.
Mon révérend père,
J*ai lu tout ce que vous dites dans votre Écrit, qui a pour titre : la bonne foi des jansénistes, etc. J'y ai remarqué que vous traitez vos Adversaires, c'est-à-dire Messieurs de ' Port'Iioyal, d'Hérétiques, d'une manière si ferme et si constante, qu'il semble qu'il n'est plus permis d'en douter, et que vous faites un bouclier de cette accusation pour repousser les attaques de l'Auteur des lettres au provin-
■ « fhi Port-Koyal » dans les exemplaires in-!». i\ est inutile de répéter cette Tariante. On trouve partout dans cette Lettre au père Âonat : c du Port-Royal » au lieu de c de Port- Roy al »,
i. Cetto Lettre qui n*est pas de Pascal, mais qu*on attribue à Nicole, n*a pas été reproduite dans rédition in- 8®. On la trouve néanmoins dans les deux éditions in- 12 de 1657 ainsi que dans plusieurs exemplaires in-4**. Nous en avons un de ces derniers sous les yeux, dans lequel elle est insérée avant la 17* lettre, et à juste titre, à ce qu'il semble, puisqu'elle porte la date du 15 Janvier 1657 et que la 17" Provinciale porte la date du 23 janvier 1657. Dans cet exemplaire in-4°, elle est intitulée : « Lettre au r. p. Annat sur son Écrit qui a pour titre : La Bonne Foi des Jansénistes, etc. » Dans rédition Bossut (1779), on Ta placée en tête du t. III, avec les pièces attribuées à Pascal et qui ont trait à Taffaire des Provinciales, Il est possible que Pascal y ait eu quelque part.
CI AL, que vous supposez être une personne de Port-Royal. Je ne sais s'il en est ou non, mon révérend père, et j'aime mieux croire qu'il n'en est pas sur sa parole que de croire qu'il en est sur la vôtre, puisque vous n'en donnez aucune preuve. Pour moi, je ne suis certainement ni Habitant ni Secrétaire de Port-Royal ; mais je ne puis m'empêcher de vous proposer, sur celte qualité que vous leur donnez, quelques difficultés auxquelles, si vous me satisfaites nettement et sans équivoque, je me rangerai de votre côié, et je croirai qu'ils sont Hérétiques.
Vous savez, mon révérend père, que dédire à des gens qu'ils sont Hérétiques, c'est une accusation vague, et qui passe plutôt pour une injure que la passion inspire, que pour une vérité, si Ton ne montre en quoi et comment ils sont Hérétiques. Il faut alléguer les Propositions Hérétiques qu'ils défendent, et les Livres dans lesquels ils les défendent et les soutiennent comme des vérités orthodoxes.
Je vous demande donc en premier lieu, mon révérend père, en quoi Messieurs de Port-Royal sont Hérétiques. Est-ce parce qu'ils ne reçoivent pas la Constitution du Pape Innocent X, et qu'ils ne condamnent pas les Cinq Propositions qu'il a condamnées? Si cela est, je les tiens pour Hérétiques. Mais, mon révérend père, comment puis-je croire cela d'eux, puisqu'ils disent et écrivent clairement qu'ils reçoivent cette Constitution, et qu'ils condamnent ce que le Pape a condamné?
Direz-vous qu'ils la reçoivent extérieurement, mais que dans leur cœur ils n'y croient pas? Je vous prie, mon révérend père, ne faites point la guerre à leurs pensées : contentez-vous de la faire à leurs Paroles et à leurs Écrits : car cette façon d'agir est injuste, et marque une animosité étrange et qui n'est point chrétienne, et, si on la souffre,
il n'y aura personne qu'on ne puisse faire Hérétique, et même Mahométan, si l'on veut, en disant qu on ne croit dans le cœur aucun des mystères de la Religion chrétienne.
En quoi sont-ils donc Hérétiques? Est-ce parce qu'ils ne veulent pas reconnoltre que ces Cinq Propositions soient dans le Livre de Jansénius ? Mais je vous soutiens, mon révérend père, que ce ne fut jamais, et jamais ne sera matière d'Hérésie, de savoir si des Propositions condamnées sont dans un Livre ou non. Par exemple, quiconque dit que l'Attrition, telle que l'a décrite le sacré Concile de Trente i est mauvaise, et qu'elle est péché, il est Hérétique; mais, si quelqu'un doutoit que cette Proposition condamnée fût dans Luther ou Calvin, il ne seroit pas pour cela Hérétique. De même, celui qui soutiendroit comme catholiques les Cinq Propositions condamnées par le Pape seroit Hérétique : mais qu'elles soient dans Jansénius ou non, ce n'est point matière de Foi, quoiqu'il ne faille pas pour cela se diviser ni faire schisme. Ajoutons, mon révérend père, que vos Adversaires ont déclaré qu'ils ne se mettoient pas en peine si ces Propositions étoient ou n'étoient pas dans Jansénius, et qu'en quelques Livres qu'elles soient ils les condamnent. Où est donc leur Hérésie, pour dire et répéter avec tant de hardiesse qu'ils sont Hérétiques ?
Ne me répondez pas, je vous prie, que, le Pape et les Évêques disant qu'elles sont dans Jansénius, c'est Hérésie de le nier. Car je maintiens que ce peut bien être péché de le nier, si l'on n'est assuré du contraire. Je dis plus, ce seroit schisme de se diviser d'avec eux pour ce sujet, mais ce ne peut jamais être Hérésie. Que si quelqu'un qui a des yeux pour lire ne les y a point trouvées, il peut dire : Je ne les y ai pas lues, sans que pour cela on puisse l'appeler Hérétique.