Sous-titre de Nicole
3. « Qui ne fuient rien tant que de Têtrc. » Pascal insiste sur l'assertion de Nicole dans la Lettre précédente. Ne pas être hérétique, c'est un parti pris indomptable chez les Jansénistes. l\ 8*agit de combattre le Semi- Pclagianisme introduit dans l'Église par la Renaissance et les Jésuites, mais sans toucher à l'Église elle-même. On lui aurait rendu son ancien esprit, on aurait chassé les Jésuites, qu'on accusait d'avoir exclu cet ancien esprit
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dernière Lettre, combien vous leur aviez imputé d'Hérésies Tune après l'autre, manque d'en trouver une que vous ayez pu longtemps maintenir ; de sorte qu'il ne vous étoit plus resté que de les * en accuser, sur ce qu'ils refusoient de condamner le sens de Jansénius, que vous vouliez qu'ils condamnassent sans qu'on l'expliquât. C'étoit bien manquer d'Hérésies à leur reprocher que d'en être réduit là; car qui a jamais ouï parler d'une Hérésie que l'on ne puisse exprimer? Aussi on vous a facilement répondu, en vous représentant que, si Jansénius n'a point d'erreurs, il n'est pas juste de le condamner; et que, s'il en a, vous deviez les déclarer, afin que l'on sût au moins ce que c'est que l'on condamne. Vous ne l'aviez néanmoins jamais voulu faire; mais vous aviez essayé de fortifier votre prédans un intérêt temporel, politique et mondain. Cela se serait fait sans révolution. C'est le programme de Saint-Cyran dans le Petrus Aurelius : rendre à Tépiscopat sa puissance, et supprimer les Jésuites qui la lui ont ravie au nom de la centralisation romaine dont ils sont les instruments. L«s Jésuites sont les ennemis de rÉvangile. D'ailleurs, au-dessous de l'entreprise à laquelle ils se sont associés, « ce sont, dit Saint-Cyran, de véritables rejetons de Pelage, ce sont les inventeurs et les propagateurs de funestes doctrines, des hommes qui n'ont presqu'aucune connoissance de la discipline ecclésiastique, qui ont perdu tout respect pour l'Autorité des Prélats de l'Église; toute humilité chrétienne et toute pudeur naturelle; des ignorants qui se font un jeu de leur ignorance dans les matières importantes de la Grâce; des directeurs sans lumière et sans conscience, qui font consister la piété des personnes qu'ils conduisent dans le seul usage des Sacrements et dans les Pratiques extérieures, sans se mettre en peine des sentiments de dévotion intérieure et de la préparation du cœur. » Il les appelle theologasirif ridiculi, inepti, stoUdiy scurrcBy sacrilegû Qu'on en débarrasse le terrain. Mais afin de pouvoir recueillir leur succession, il est indispensable de demeurer dans l'Unité. Il ne faut pas qu'on soit Hérétique. C'est pourquoi Port-Hoyal s'acharne tant à n'être pas Hérétique, et les Jésuites à faire croire qu'il Test, afin qu'il ne puisse pas leur succéder dans le gouvernement de l'Église. C'est pourquoi aussi le Clergé de France penche visiblement du côté de Saint-Cyran et de Port-Royal, qui défendent sa cause contre l'omnipotence romaine.
1. « Que de les en accuser » est une locution vieillie. On dirait maintenant « qu'à les en accuser ».
25Î LETTRES A UN PROVINXIAL.
tention par des Décrets qui ne faisoient rien pour vous, puisqu'on' n y explique en aucune sorte le sens de Jansénius, qu on dit avoir été condamné dans ces Cinq Propositions. Or ce n'étolt pas là le moyen de terminer vos disputes. Si vous conveniez de part et d'autre du véritable sens de Jansénius, et que vous ne fussiez plus en diffêreiid que de savoir si ce sens est Hérétique ou non, alors les jugements qui déclareroient que ce sens est Hérétique toucheroient ce qui seroif* véritablement en question. Mais la gi'ande dispute étant de savoir quel est ce sens de Jansénius, les uns disant qu'ils n'y voient que le sens de saint Augustin et de saint Thomas; et les autres, qu'ils y en voient un qui est Hérétique, et qu'ils n'expriment point; il est clair qu'une Constitution qui ne dit pas un mot touchant ce différend, et qui ne fait que condamner en général le sens de Jansénius sans l'expliquer, ne décide rien de ce qui est en dispute.
C'est pourquoi l'on vous a dit cent fois que votre différend n'étant que sur ce fait, vous ne le finiriez jamais qu'en déclarant ce que vous entendez par le sens de Jansénius. Mais comme vous vous étiez toujours opiniâtre à le refuser, je vous ai enfin poussé dans ma dernière Lettre, où j'ai fait entendre que ce n'est pas sans mystère que vous aviez entrepris de faire condamner ce sens sans l'expliquer, et que votre dessein étoit de faire retomber un jour celte condamnation indéterminée sur la Doctrine de la Grâce efficace, en montrant que ce n'est autre chose que celle de Jansénius, ce qui ne vous seroit pas difficile. Cela vous a mis dans la nécessité de répondre ; car, si vous vous fussiez encore obstiné après cela à ne point expliquer ce sens,
« Textes in-4« et in-12 : « car on », au lieu de « puisqu'on ». *» Textes in-4» et in-12 : < qui est >, au lieu do « qui servit .
il eût paru aux moins éclairés que vous n'en vouliez en effet qu'à la Grâce efficace ; ce qui eût été la dernière confusion pour vous, dans la vénération qu'a l'Église pour une Doctrine si sainte.
Vous avez donc été obligé de vous déclarer ; et c'est ce que vous venez de faire en répondant à ma Lettre, où je vous avois représenté « que si Jansénius avoit, sur ces Cinq Propositions, quelque autre sens que celui de la Grâce eflicace, il n'avoit point de défenseurs; mais que, s'il n'avoit point d'autre sens que celui de la Grâce efficace, il n'avoit point d'erreurs. » Vous n'avez pu désavouer cela, mon père; mais vous y faites une distinction en cette sorte, page 21 : « Il ne suffit pas, dites-vous, pour justifier Jansénius, de dire qu'il ne tient que la Grâce efficace, parce qu'on peut la tenir en deux manières : l'une Hérétique , selon Calvin, qui consiste à dire que la volonté mue par la Grâce n'a pas le pouvoir d'y résister; l'autre, orthodoxe, selon les Thomistes et les Sorbonistes, qui est fondée sur des principes établis par les Conciles, qui est que la Grâce efficace par elle-même gouverne la Volonté de telle sorte, qu'on a toujours le pouvoir d'y résister. »
On vous accorde tout cela, mon père, et vous finissez en disant a que Jansénius seroit catholique, s'il défendoit la Grâce efficace selon les Thomistes : mais qu'il est Hérétique, parce qu'il est contraire aux Thomistes et conforme à Calvin, qui nie le pouvoir de résister à la Grâce. » Je n'examine pas ici, mon père, ce Point de Fait; savoir, si Jansénius est en effet conforme à Calvin. Il me suffit que vous le prétendiez, et que vous nous fassiez savoir aujourd'hui que, par le sens de Jansénius, vous n'avez entendu autre chose que celui de Calvin. N'étoit-ce donc que cela, mon père, que vous vouliez dire? n'étoit-ce que l'er-
254 LETTKES A UN PROVINCIAL.
reur de Calvin que vous vouliez faire condamuer sous le nom du sens de Jansénius? Que ne le déclariez-vous plus tôt? vous vous fussiez épargné bien de la peine; car, sans Bulles ni Brefs, tout le monde eût condamné cette erreur avec vous. Que cet éclaircissement étoit nécessaire ! et qu'il lève de difficultés ! Nous ne savions, mon père, quelle erreur les Papes et les Évèques avoient voulu coDdamaer sous le nom du sens de Jansénius. Toute TËglise en étoit dans une peine extrême, et personne ne le vouloit expliquer. Vous le faites maintenant, mon père, vous que tout votre parti considère comme le chef et le premier moteur de tous ses Conseils, et qui savez le secret de toute cette Conduite. Vous nous l'avez donc dit, que ce sens de Jansénius n'est autre chose que le sens de Calvin condamoé par le Concile. Voilà bien des doutes résolus. Nous savons maintenant que Terreur qu'ils ont eu dessein de condamner sous ces termes du sens de Jansénius n'est autre chose que le sens de Calvin, et qu'ainsi nous demeurons dans l'obéissance à leurs Décrets en condamnant avec eux ce sens de Calvin qu'ils ont voulu condamner. Nous ne sommes plus étonnés de voir que les Papes et quelques Évoques aient été si zélés contre le sens de Jansénius. Comment ne l'auroient^ils pas été, mon père, ayant créance en ceux qui disent publiquement que ce sens est le même que celui de Calvin ?
Je vous déclare donc, mon père, que vous n'avez plus rien à reprendre en vos Adversaires, parce qu'ils détestent assurément ce que vous détestez. Je suis seulement étonné de voir que vous l'ignoriez, et que vous ayez si peu de connoissance de leurs sentiments sur ce sujet, qu'ils ont tant de fois déclarés dans leurs Ouvrages. Je m'assure que, si vous en étiez mieux informé, vous auriez du regret de
ne vous être pas instruit avec un esprit de paix d'une Doctrine si pure et si chrétienne, que la passion vous fait combattre sans la connoître. Vous verriez, mon père, que non seulement ils tiennent qu'on résiste effectivement à ces Grâces foibles, qu'on appelle excitantes ou inefficaces, en n'exécutant pas le bien qu'elles nous inspirent, mais qu'ils sont encore aussi fermes à soutenir contre Calvin le pouvoir que la volonté a de résister même à la Grâce efficace et victorieuse qu'à défendre contre Molina le pouvoir de cette Gi*âce sur la Volonté, aussi jaloux de l'une de ces vérités que de l'autre. Ils ne savent que trop que l'homme, par sa propre nature, a toujours le pouvoir de pécher et de résister à la Grâce, et que, depuis sa corruption, il porte un fonds malheureux de Concupiscence, qui lui augmente infiniment ce pouvoir ; mais que néanmoins, quand il plaît à Dieu de le toucher par sa miséricorde, il lui fait faire ce qu'il veut et en la manière qu'il le veut, sans que cette infaillibilité de l'opération de Dieu détruise en aucune sorte la Liberté naturelle de l'homme, par les secrètes et admirables manières dont Dieu opère ce changement, que saint Augustin a si excellemment expliquées, et qui dissipent toutes les contradictions imaginaires que les ennemis de la Grâce efficace se figurent entre le pouvoir souverain de la Grâce sur le Libre Arbitre et la puissance qu'a le Libre Arbitre de résister à la Grâce ; car, selon ce grand saint, que les Papes de l'Église ont donné pour règle en cette matière, Dieu change le cœur de l'homme par une douceur céleste qu'il y répand, qui surmontant la délectation de la chair, fait que l'homme sentant d'un côté sa mortalité et son néant, et découvrant de l'autre la grandeur et l'éternité de Dieu, conçoit du dégoût pour les délices du péché, qui le séparent du bien incorruptible. Trou-
vant» sa plus grande joie dans le Dieu qui le charme, il s y porte infailliblement de lui-même, par un mouvement toui libre, tout volontaire, tout amoureux ; de sorte que ce lui seroit une peine et un supplice de s'en séparer. Ce n'est pas qu'il ne puisse toujours s'en éloigner, et qu'il ne s'en éloignât efifectivement, s'il le vouloit. Mais comment le voudroit-^i, puisque la volonté ne se porte jamais qu'à ce qu'il lui plaît le plus, et que rien ne lui plaît tant alors que ce bien unique, qui comprend en soi tous les autres biens? Quod enim amplius nos délectai^ secundum id operemur necesu est y comme dit saint Augustin ^
C'est ainsi que Dieu dispose de la volonté libre de l'homme sans lui imposer de Nécessité*; et que le Libre
• Textes in-4« et in-12 : « ; «( troarcnt i. L*in-8> a coupé la phrase en àmi et retranché la conjonction et.
i. Exp. ep. ad Gai., n® 49.
2. En matière de Libre Arbitre, Tassurance de Pascal, id comme dut les autres passages des Provinciales où il en est question, est ane assarance officielle. Il expose au P. Annat ce que Port-Royal veut qa'on peose de lui, non ce qu'il pense en effet. Pascal se tient en garde. On sait bieo qu'il est comme Jansénius, comme Saint-Cyran et Port-Royal, de l'école de saint Augustin. Mais on aimerait à connaître, sur le Libre Arbitre, soo opinion intime, comme il lui arrive souvent, dans les Pensées, de la donner, sans souci de ce qu'on en dira dehors. îl ne l'exprime dans aucun eodroii de ses œuvres. Est-ce par prudence? Non, ce serait plutôt qu'on Ta supprimée. « Ceux qui maintiennent le libéral arbitre, dit Cal?in, — Instit^io^ chrétienne, S ^^0, — le jettent bas en ruine, plus tost qu'ils ne l'estibli»sent». Lui, Calvin, conclut au serf arbitre et établit fort bien queceoi
qui admettent le Libre Arbitre font un attribut de l'Intelligence de ce qoi est, en réalité, un attribut de la Volonté. PortrRoyal eut de ce seotimeot, qui est celui de saint Paul et de saint Augustin, mais il le dissimale soos un langage métaphysique qui lui permette d'échapper à l'accusation d'Hérésie. C'est ce qui fait dire à De Maistre (De l'Église gallicane) : « Ne croyei ni aux livres imprimés avec permission, ni aux déclarations hypocrites, m aux professions de foi mensongères ou ambiguës; croyez Madame de Sévigné, devant laquelle on pouvait être aimable tout à son aise. 71 n'y a poàU
Arbitre, qui peut toujoure résister à la Grâce, mais qui ne le veut pas toujours, se porte aussi librement qu'infailliblement à Dieu, lorsqu'il veut l'attirer par la douceur de ses inspirations edicaces.
Ce sont là, mon père, les divins principes de saint Augustin et de saint Thomas, selon lesquels il est véritable
d'autre justice eo Dieu que sa volonté. Cette miniature fidèle du système mérite d'être encadrée. »
Cette évaporée de marquise, qui était volontiers Janséniste, afin d*y trouver des sujets de conversation avec sa fille, qui se piquait d*ôtre cartésienne, écrit à M*"** de Grignan, — 21 juin 1080 — : « Madame de la Sablière,., fait un libre usage de son Libre Arbitre; mais n'est-ce pas Dieu qui le lui fait faire? n'est-ce pas Dieu qui la fait vouloir? n'est-ce pas Dieu qui l'a délivrée de Tempire du Démon? n'est-ce pas Dieu qui a tourné son cœur? n'est-ce pas Dieu qui la fait marcher et qui la soutient? n'est-ce pas Dieu qui lui donne la vue et le désir d'être à lui? C'est cela qui est couronné; c'est cela qui couronne se* (feue. Si c'est cela que vous appelez le Libre Arbitre, ah! je le veux bien! »
Et une autre fois — 14 juillet de la même année — : « Vous lisez, donc saint Paul et saint Augustin ; voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures; comme le potier, il en choisit, il en rejette; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa Justice, car il n'y a point d'autre Justice que sa volonté : c'est la Justice même, c'est la règle, et, après tout, que doit-il aux hommes? que leur appartient-il? Rien du tout. Il leur fait donc Justice, quand il les laisse à cause du péché originel qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils. Jésus-Christ le dit lui-même: — Je connois mes brebis, je les mènerai paître moi-même, Je n'en perdrai aucune. Je les connois, elles me connoissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses Apôtres; ce n^est pas vous qui m'avez choisi. — Je trouve mille passages sur ce ton; je les entends tous et, quand je vois le contraire, Je me dis : c'est qu'ils ont voulu parler communément ; c'est comme quand on dit que Dieu s'est rtperUif qu*i7 est $71 furie; c'est qu'il parle aux hommes; et je me tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l'univers, et comme un être enfin très parfait, selon la réflexion de votre père (Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne lire point do conséquences ridicules. »
On peut croire que c'étaient aussi les petites pensées de Pascal, mais elles ne lui donnaient pas tant d'enjouement. Cela peut servir de commenuire à la théorie contrainte et formaliste de la 18* Provinciale.