IL
que « nous pouvons résister à la Grâce, » contre T opinion de Calvin; et que néanmoins, comme dit le pape Clément VIII, dans son Écrit adressé à la Congrégation De auxiliiSy art. 5 et 6 : « Dieu forme en nous le mouvement de notre volonté, et dispose eflBcacement de notre cœur, par l'empire que sa majesté suprême a sur les volontés des hommes aussi bien que sur le reste des créatures qui sont sous le ciel, selon saint Augustin. »
C'est encore selon ses principes que nous agissons de nous-mêmes ; ce qui fait que nous avons des mérites qui sont véritablement nôtres contre Terreur de Calvin ; et que néanmoins Dieu étant le premier principe de nos actions, et « faisant en nous ce qui lui est agréable, » comme dit saint Paul, « nos mérites sont des dons de Dieu, » coomie dit le Concile de Trente,
C'est par là qu'est détruite cette impiété de Luther, condamnée par le même Concile, « que nous ne coopérons en aucune sorte à notre salut, non plus que des choses inanimées; » et c'est par là qu'est encore détruite l'impiété de l'École de Molina, qui ne veut pas reconnoiti*e que c'est la force de la Grâce même qui fait que nous coopérons avec elle dans l'œuvre de notre salut : par où il ruine ce principe de Foi établi par saint Paul, (( que c'est Dieu qui forme en nous et la volonté et l'action . »
Et c'est enfin par ce moyen que s'accordent tous ces passages de l'Écriture, qui semblent les plus opposés : « Convertissez-nous à Dieu : Seigneur, convertissez-noos à vous. Rejetez nos iniquités hors de vous : c'est Dieu qai ôte les iniquités de son peuple. Faites des œuvres dignes de pénitence : Seigneur, vous avez fait en nous toutes vos œuvres. Faites-nous un cœur nouveau et un esprit noo-
veau : Je vous donnerai un esprit nouveau» et je créerai en vous un cœur nouveau, etc. »
L'unique moyen d'accorder ces contrariétés apparentes qui attribuent nos bonnes actions, tantôt à Dieu, et tantôt à nous, est de reconnottre qae, comme dit saint Augustin, (c nos actions sont nôtres, à cause du Libre Arbitre qui les produit ; et qu'elles sont aussi de Dieu, à cause de sa Grâce qui fait que notre Arbitre* les produit. » Et que, comme il dit ailleurs. Dieu nous fait faire ce qu'il lui plait, en nous faisant vouloir ce que nous pourrions ne vouloir pas : A Deo faction est ut vellent quod nolle potuissent.
Ainsi, mon père, vos Adversaires sont parfaitement d'accord avec les nouveaux Thomistes mêmes, puisque les Thomistes tiennent comme eux, et le pouvoir de résister à la Grâce, et l'Infaillibilité de l'effet de la Grâce, qu'ils font profession de soutenir si hautement, selon cette maxime capitale de leur Doctrine, qu'Alvarez S l'un des plus considérables d'entre eux, répète si souvent dans son Livre, et qu'il exprime, Disp. 72, 1. Vllf, n. 4, en ces termes :
• Textes ia-4o et ia-12 : < qui fait qae notre libre arbitre les produit ».
1. Alvarez (Diego, en latin Didacus), théologien espagnol, de TOrdre de SaintpDomlnique, né rers le milieu du xvi« siècle, à Rio-Seco, dans la VielUe-CasUlle, mort à Naples en 1635. Envoyé à Rome, en 1596, afin d'y Boutenir, dans la Congrégation dite De AiÂxiliis, les intérêts de la Grâce selon le principe de TÉcole de saint Thomas, contre les disciples de MoUna, il acquit bientôt une réputation théologique qui lui a survécu.
On a de lui : De auxiliis divinœ gratiœ, Rome, 1610, in-folio ; Lyon, 1611, 1620, in-folio, dont il existe des éditions nombreuses; 2? Concordia Uberi arbitrn cum prœdestinatione, Lyon, 1622, in-8<>. Ces deux ouvrages lui avaient valu Tarchevêché de Trani (royaume de Naples). Devenu archevêque, il continua la lutte soutenue par lui contre les Molinistes dans un dernier ouvrage intitulé : De origine pelagianœ heresis. Trani, 1629, in4*. Il est d'accord avec Saint^yran à traiter les Jésuites de Semi-Pélagiens, ou comme on dirait aujourd'hui de rationalistes mitigés.
(( Quand la Grâce meut le Libre Arbitre, il consent inlaîlliblement, parce que l'effet de la Grâce est de faire qu'encore qu'il puisse ne pas consentir, il consente néannH>iDs en effet. » Dont il donne pour raison celle-ci de saint Thomas, son maître, 1, 2, q. 112, a. 3 : n Que la volonté de Dieu ne peut manquer d'être accomplie; et qu'ainsi, quand il veut qu'un homme consente à la Grâce, il consent infailliblement, et même nécessairement, non pas d'une nécessité absolue, mais d'une nécessité d'Infaillibilité, d En quoi la Grâce ne blesse pas a le pouvoir qu'on a de résister si on le veut; » puisqu'elle fait seulement qu'on ne veut pas y résister, comme votre père Pétau le reconnolt en ces termes, T. I, ThéoL dogm.^ 1. IX, c. vu, p. 602 : « La Grâ^.e de Jésus-Christ fait qu'on persévère infailliblement dans la Piété, quoique non par Nécessité : car on peut n'y pas consentir si on le veut, comme dit le Concile ; mais cette même Grâce fait que l'on ne le veut pas. »
C'est là, mon père, la Doctrine constante de saint Augustin, de saint ProsperS des Pères qui les ont suivis, des Conciles, de saint Thomas, et de tous les Thomistes en
1. Saint Prosper, dit ^Aquiiaine, afin de le distinguer de plasienn saints du même nom, docteur de l'Église, né aux environs de Bordeani, vers 403, mort on ne sait où, mais après 463. Il était à Marseille en 4S6, quand on y apporta deux Écrits de saint Augustin contre lut PéUgieot; c'étaient les traités connus sons le nom De la Correction ot De la Grûcê* 11 écrivit à saint Augustin, qu'il ne connaissait pas, mais dont il armit lo plusieurs ouvrages. Saint Augustin lui répondit et lui dédia, collectÎTemeit avec Hilaire de Syracuse, les deux traités De la PrédestmaUon des $âàUt et Du Don de la persévérance. Prosper était dès lors un zélé disdpl« àt révoque d'Hippone contre les Pélagiens. La gloire de saint Augustin, déjà répandue partout, et Thonneur qu'il avait fait à Prosper^ en lui dédîsBt deux de ses principales œuvres, en ajoutant au crédit de celui-ci, contribuèrent sans doute aussi à augmenter son xèle pour les Doctrines de Hllustre apôtre de la Gr&ce.
Saint Prosper, rhéteur, poète, théologien, controversiste, est une des grandes ligures du Christianisme au v* siècle.
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général. C'est aussi celle de vos Adversaires, quoique vous ne l'ayez pas pensé. Et c'est enfin celle que vous venez d'approuver vous-même en ces termes : « La Doctiine de la Grâce efficace» qui reconnolt qu'on a le pouvoir d'y résister, est orthodoxe, appuyée sur les Conciles, et soutenue par les Thomistes et les Sorbonistes. » Dites la vérité, mon père : si vous eussiez su que vos Adversaires tiennent eOectivement cette Doctrine, peut-être que l'intérêt de votre Compagnie vous eût empêché d'y donner cette approbation publique : mais, vous étant imaginé qu'ils y étoient opposés, ce même intérêt de votre Compagnie vous a porté à autoriser des sentiments que vous croyiez contraires aux leurs; et par cette méprise, voulant ruiner leurs principes, vous les avez vous-même parfaitement établis. De sorte qu'on voit aujourd'hui, par une espèce de prodige, les défenseurs de la Grâce efficace justifiés par les défenseurs de Molina : tant la conduite de Dieu est admirable pour faire concourir toutes choses à la gloire de sa vérité 1
Que tout le monde apprenne donc, par votre propre déclaration, que cette vérité de la Grâce efficace, nécessaire à toutes les actions de Piété, qui est si chère à l'Église, et qui est le prix du sang de son Sauveur, est si constamment catholique, qu'il n'y a pas un catholique, jusques aux Jésuites mêmes, qui ne la reconnoissent pour orthodoxe. Et l'on saura en même temps, par votre propre confession, qu'il n'y a pas le moindre soupçon d'erreur dans ceux que vous en avez tant accusés, car, quand vous leur eu imputiez de cachées sans les vouloir découvrir, il leur étoit aussi difficile de s'en défendre qu'il vous étoit facile de les en accuser de cette sorte ; mais maintenant que vous venez de déclarer que cette erreur qui vous
oblige à les combattre est celle de Calvin, que vous pensiez qu'ils soutinssent, il n'y a personne qui ne voie clairement qu'ils sont exempts de toute erreur, puisqu'iU sont si contraires à la seule que vous leur imposez, et qu'ils protestent, par leurs discours, par leurs Livres, et par tout ce qu'ils peuvent produire pour témoigner leurs sentiments, qu'ils condamnent cette Hérésie de tout leur cœur, et de la même manière que font les Thomistes, que vous reconnoissez sans difficulté pour Catholiques, et qui n'ont jamais été suspects de ne le pas être*.
1. Au fond, Pascal et Port-Royal sont de l'aYis de Calvin sar la Gtâcc et le Libre Arbitre; Calvin est nn Thomiste, plus la liberté de langage. Les Thomistes sont les disciples prudents de saint Augustin, qui traduit loimême les sentiments de saint Paul, et saint Paul, c'est le Christianisme doctrinal. La question de la Grftce est la question même du Surnaturel. Plus on accorde à la Grâce, plus on accorde au Surnaturel et plus on est chrétien. Mais il ne faut pas prêter au scandale, c'est-à-dire être plus royaliste que le roi. Il y a des siècles, et ce sont les siècles où le mysticisme domine, qui accordent beaucoup à la Grâce. Le xvii* siècle n'en était pas un: les Jésuites l'avaient compris et tiraient de là leur force dans les discussions théologiques. Luther et Calvin, qui n'avaient rien à ménager, avaient mis« comme on dit, les pieds dans le plat. Balus, Jansénius, Saint-QTan, Port- Royal, Pascal, sont de l'avis de Luther et de Calvin sur la Grâce, contre Molina et les Molinistes, qui sont des Rationalistes et des Semi-Pélagiens. Ils ne Tavouent pas, s'en défendent comme ils peuvent, se cachent tu besoin derrière les Thomistes, comme fait ici Pascal. Ils avaient puisé dans saint Augustin des conseils prudents. « Cette question de la volonté de l'homme et de la Grâce de Dieu, dit saint Augustin, est tellement difficile à exposer que l'on semble toujours nier l'une ou l'autre. Parce que TApôtre (saint Paul) a dit que c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté, il ne faut pas croire qu'il anéantisse le Libre Arbitre. Assurément Dieu opère dans l'homme le désir de croire et sa miséricorde nous prévient en toutes choses; mais répondre à l'appel de Dieu ou s'y refuser, c'est le propre de la volonté. Détruisons-nous donc le Libre Arbitre par la Grâce? A Dieu ne plaise; nous établissons plutôt le Libre Arbitre. » L'affaire de la Grâce, mise à l'ordre du jour par la Réforme, arait soulevé une tempête, même on dehors de la Réforme, c'est-à-dire au sein de l'Église catholique. Clément VIII dut intervenir entre les Thomistes et les Molinistes vers la fin du xvi* siècle. Il imposa silence à la controverse, pria les chefs des deux partis de lui résumer leur opinion sur la matière.
Que direz-vous donc maintenant contre eux, mon père? Qu'encore qu'ils ne suivent pas le sens de Calvin, ils sont néanmoins Hérétiques, parce qu'ils ne veulent pas reconnottre que le sens de Jansénius est le même que celui de Calvin? Oseriez-vous dire que ce soit là une matière d'Hérésie ? Et n'est-ce pas une pure Question de Fait qui n'en peut foimer ? C'en seroit bien une de dire qu'on n'a pas le pouvoir de résister à la Grâce efficace ; mais en est-ce une de douter si Jansénius le soutient ? est-ce une vérité révélée ? est-ce un article de Foi qu'il faille croire sur peine de damnation ? et n'est-ce pas malgré vous un Point de Fait pour lequel il seroit ridicule de prétendre qu'il y eût des Hérétiques dans l'Église ?
Ne leur donnez donc plus ce nom, mon père, mais quelque autre qui soit proportionné à la nature de votre différend. Dites que ce sont des ignorants et des stupidés, et qu'ils entendent mal Jansénius; ce seront des reproches assortis à votre dispute ; mais de les appeler Hérétiques,
Afin d'examiner le pour et le contre, il institua une congrégation de cardinaux et de consulteurs, dite De Auxiliis, dont la première réunion eut lieu le 2 Janvier 1508 et la dernière le 28 août 1607. Sans pouvoir être réglée, la question tourna contre Molina, dont vingt propositions furent condamnées, comme nous avons déjà dit. 11 y avait eu soixante dix-sept réunions des consulteurs. Le Pape refusa de décider sur le fond du conflit et provoqua une séance solennelle au Vatican (20 mars 1602). On ne put aboutira rien. La Congrégation De auxiliis n'obtint pas un meilleur résultat sous les deux successeurs de Clément VIII. Les discussions sur la Grâce, reprises par les Jansénistes d'une part et les Jésuites de l'autre, ne réussirent qu'à troubler les consciences. Comme fait Pascal dans sa Dix-huitième Provinciale, où il feint d'être d'accord avec les Thomistes, afin d'avoir la paix, l'Église catholique, en vue aussi d'avoir la paix, a proscrit dans les Écoles de théologie, au moins Jusqu'à nouvel ordre, l'examen contradictoire de la Doctrine de la Grâce, ranimé an moment à la fin du xvii' siècle par la querelle du Quiétisme, qui, lui aussi, est une forme de Fatalisme providentiel, dont la Grâce est le nom historique. Les Maximes des SaintSj de Fénelon, et les Étals d*Oraison, de Bossuet, sont des fruits littéraires de cette dernière levée de boucliers.
cela n*y a nul rapport. Et comme c'est la seule injure dont je les veux défendre, je ne me mettrai pas beaucoup en peine de montrer qu'ils entendent bien Jansénius. Tout ce que je vous en dirai est qu'il me semble, mon père, qu'en le jugeant par vos propres règles il est difficile qu'il ne passe pour catholique, car voici ce que vous établissez pour l'examiner.
« Pour savoir, dites-vous, si Jansénius est à couvert, il faut savoir s'il défend la Grâce efficace à la manière de Calvin, qui nie qu'on ait le pouvoir d'y résister; car alors il seroit Hérétique : ou à la manière des Thomistes, qui l'admettent, car alors il seroit Catholique. » Voyez donc, mon père, s'il lient qu'on a le pouvoir de résister, quand il dit, dans des traités entiers, et entre autres, au tonoe III, liv. VIII, ch. XX, « qu'on a toujours le pouvoir de résister à la Grâce, selon le Concile : que le libre arbitre pect TOUJOURS AGiB ET n'agir PAS, vouloir et ne vouloir pas, consentir et ne consentir pas, faire le bien et le mal, et* que l'homme en cette vie a toujours ces deux libertés, que vous appelez de contrariété et** de contradiction. » Voyez de même s'il n'est pas contraire à l'erreur de Calvin, telle que vous-même la représentez, lui qui montre, dans tout le chapitre xxi, « que l'Église a condamné cet Hérétique, qui soutient que la Grâce n'agit pas sur le Libre Arbitre en la manière qu'on Ta cru si longtemps dans TÉglise, en sorte qu'il soit ensuite au pouvoir du Libre Arbitre de consentir ou de ne consentir pas, au lieu que, selon saint Augustin et le Concile, on a toujours le pouvoir de ne consentir pas, si on le veut, et que, selon saint Prosper, Dieu donne à ses Élus mêmes la volonté de persévérer, en sorte
"• Et » a été retranché dans rin-8<».
•» « De contrariété et » est également retranché dans l'in-a*.
LETTRE XVIll. Ï65
qu'il ne leur ôte pas la puissance* de vouloir le contraire. » Et enfin jugez s'il n'est pas d'accord avec les Thomistes, lorsqu'il déclare, c. iv, « que tout ce que les Thomistes ont écrit pour accorder l'eflicacité de la Grâce avec le pouvoir d'y résister est si conforme à son sens, qu'on n'a qu'à voir leurs Livres pour y apprendre ses sentiments : Quod ipsi dixerunty dictum put a, * »
1. Pascal n^explique pas que, dans le sens de Jansënius « la puissance de vouloir le contraire » que Dieu laisse à bes Élus, signifie qu'il ne les contraint pas physiquement par voie de coaction,
2. Cette prétendue conformité des sentiments de Jansénius et des Thomistes, invoquée par Pascal, est un moyen de polémique. Jansénius écrit, en effet, dans VAuguetinus : • Cette Théologie moderne — celle des Thomistes — diffère si fort de saint Augustin, qu'il faut, ou qu'Augustin lui-môme se soit trompé en mille sens, autant qu'on se peut tromper en si grave matière, ou bien que, s'il a enseigné selon le sens de TÉglise catholique, la vérité tant sur les autres articles que sur ceux en particulier de la Gr&ce et de la Prédestination contre les Pélagiens, les Théologiens modernes, à leur tour, se soient à coup sût- écartés du seuil de la véritable Théologie, — et, Je le dis sans inculper leur Foi, — mais écartés de telle sorte qu'ils paroissent ne plus comprendre, ni cette Foi chrétienne, qu*ils gardent pourtant en leur cœur comme Catholiques, ni l'Espérance, Di la Concupiscence, ni la Charité, ni la Nature, ni la Griice, — la Grâce à aucun degré et sous aucune forme, ni celle des Anges, ni celle des Hommes, — ni avant la Chute ni depuis, — ni la Gr&ce suffisante, ni l'efficace, Dt l'opérante, ni la coopérante, ni la prévenante, ni la subséquente, ni l*excitante, ni l'adjuvante; ni le vice, ni la vertu; ni la bonne œu\Te, ni le péché, soit originel, soit actuel; ni le mérite et sa récompense; ni le prix et le supplice de la créature raisonnable; ni sa béatitude ni sa misère; ni le Libre Arbitre et son Esclavage^, ni la Prédestination et son effet; ni la crainte, ni l'amour de Dieu ni la Justice; ni sa miséricorde; enfin, ni l'ancien ni le Nouveau Testament: — qu'ils semblent, dis-je, ne plus rien comprendre à toutes ces choses, mais plutôt, à force de raisonnements, avoir fait de la Théologie morale une Babel pour la confusion, et pour l*ob8Curité, une région cimméricnne. »
Tout cet ensemble d'idées avait été adopté à Port-Royal, par l'entremise de Saint-Cyran. Lancelot parle des « chimères des Thomistes, que M. dTpres avoit voulu éviter, t» Port-Royal entier voulait débarrasser le terrain théologique des broussailles de la Scolistiquo et du Thomisme, à l'exception peut-être d'Amauld, qui était un dissolvant à Port-Royal et qui
1. Comparer ce mot avec le titre du livre de Luther : De Servo Arbilrio,
Voilà comme il parle sur tous ces chefs, et c'est sur quoi je m'imagine qu'il se croit le pouvoir de résister à la Grâce; qu'il est contraire à Calvin, et conforme aux Thomistes, parce qu'il le dit, et qu'ainsi il est Catholique selon vous. Que si vous avez quelque voie pour connoitre le sens d'un Auteur autrement que par ses expressions, et que, sans rapporter aucun de ses passages, vous vouliez soutenir, contre toutes ses paroles, qu'il nie le pouvoir de résister, et qu'il est pour Calvin contre les Thomistes, n'ayei pas peur, mon père, que je vous accuse d'Hérésie pour cela : je dirai seulement qu'il semble que vous entendez mal Jansénius; mais nous n'en serons pas moins enfants de la même Église.
D'où vient donc, mon père, que vous agissez dans ce différend d'une manière si passionnée, et que vous traitez comme vos plus cruels ennemis, et comme les plus dangereux Hérétiques, ceux que vous ne pouvez accuser d'aucune erreur, ni d'autre chose, sinon qu'ils n'entendent pas Jansénius comme vous? Car de quoi disputez-vous, sinon du sens de cet Auteur? Vous voulez qu'ils le condamnent, mais ils vous demandent ce que vous entendez par là. Vous dites que vous entendez TeiTeur de Calvin ; ils répondent qu'ils la condamnent : et ainsi, si vous n'en voulez pas aux syllabes, mais à la chose qu'elles signifient, vous devez être satisfait. S'ils refusent de dire qu'ils condamnent le sens de Jansénius, c'est parce qu'ils croient que c'est celui de saint Thomas. Et ainsi, ce mot est bien équivoque entre vous. Dans votre bouche il signifie le sens de Calvin ;
nourrissait Tespoir chimérique d'une alliance avec les Thomistes contre les Jésuites. Arnauld^ dans le cas présent, est derrière Pascal et diri^ sa plume. Pascal avait auparavant ridiculisé (Deuxième Provinciale) Tattitude des Thomistes dans le procès d'Ârnauld. La lâcheté des « foibles qui sont pires que les méchants n, c'était la lâcheté des Thomistes.
dans la leur, c'est le sens de saint Thomas; de sorte que ces différentes idées que vous avez d'un même terme, causant toutes vos divisions, si j'étois maître de vos disputes, je vous interdirois le mot Jansénius de part et d'autre. Et ainsi, en n'exprimant que ce que vous entendez par là, on verroit que vous ne demandez autre chose que la condamnation du sens de Calvin, à quoi ils consentent; et qu'ils ne demandent autre chose que la défense du sens de saint Augustin et de saint Thomas, en quoi vous êtes tous d'accord.
Je vous déclare donc, mon père, que, pour moi, je les tiendrai toujours pour Catholiques, soit qu'ils condamnent Jansénius, s'ils y trouvent des erreurs, soit qu'ils ne le condamnent point quand ils n'y trouvent que ce que vousmême déclarez être catholique; et que je leur parlerai comme saint Jérôme à Jean, évêque de Jérusalem, accusé de tenir huit propositions d'Origène. n Ou condamnez Origène, disoit ce saint, si vous reconnoissez qu'il a tenu ces erreurs, ou bien niez qu'il les ait tenues : Aut nega hoc dixisse eum qui arguitur; aut^ si locutus est talia^ eum damna qui dixerit. »
Voilà, mon père, comment agissent ceux qui n'en veulent qu'aux Erreurs, et non pas aux Personnes, au lieu que vous, qui en voulez aux Personnes plus qu'aux Erreurs, vous trouvez que ce n'est rien de condamner les Erreurs, si on ne condamne les Personnes à qui vous les voulez imputer.
Que votre procédé est violent, mon père, mais qu'il est peu capable de réussir I Je vous l'ai dit ailleurs, et je vous le redis encore, la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Jamais vos accusations ne furent plus outrageuses, et jamais l'innocence de vos Adversaires ne
fut plus connue : jamais la Grâce efficace ne fut plus artificieusement attaquée, et jamais nous ne l'avons vue si affermie. Vous employez les derniers efforts pour faire croire que vos disputes sont sur des points de Foi, et jamais on ne connut mieux que toute votre dispute n'est que sur un Point de Fait. Enfin vous remuez toutes choses pour faire croire que ce Point de Fait est véritable, et jamais on ne fut plus disposé à en douter. Et la raison en est facile : c'est, mon père, que vous ne prenez pas les voies naturelles pour faire croire un Point de Fait, qui sont de convaincre les sens, et de montrer dans un Livre les mots que l'on dit y être. Mais vous allez chercher des moyens si éloignés de cette simplicité, que cela frappe nécessairemeut les plus stupides. Que ne preniez-vous la même voie que j'ai tenue dans mes Lettres pour découvrir tant de mauvaises maximes de vos Auteurs, qui est de citer (idèlemeot les lieux d'où elles sont tirées? C'est ainsi qu'ont fait les Curés de Paris ; et cela ne manque jamais de persuader le monde. Mais qu'auriez-vous dit, et qu'auroit-on pensé, lorsqu'ils vous reprochèrent, par exemple, cette Proposition du père Lamy : « Qu'un Religieux peut tuer celui qui menace de publier des Calomnies contre lui ou contre sa Communauté, quand il ne s'en peut défendre autrement, » s'ils n'avoient point cité le lieu où elle est en propre termes; que, quelque demande qu'on leur en eût faite, ils se fussent toujours obstinés à le refuser ; et qu'au lieu de cela, ils eussent été à Rome obtenir une RuUe qui ordonnât à tout le monde de le reconnoître? N'auroit-on pas jugé sans doute qu'ils auroient surpris le Pape, et qu'ils n'auroient eu recours à ce moyen extraordinaire que maùque des moyens naturels que les Vérités de Fait mettent en main à tous ceux qui les soutiennent? Aussi
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ils n'ont fait que marquer que le père Lamy enseigne cette Doctrine au T. V, disp, 86, n. H8, p, 544 de l'édition de Douai; et ainsi tous ceux qui l'ont voulu voir l'ont trouvée, et personne n'en a pu douter. Voilà une manière bien facile et bien prompte de vider les Questions de Fait, où l'on a raison.
D'où vient donc, mon père, que vous n'en usez pas de la sorte? Vous avez dit, dans vos CavUUy «que les Cinq Propositions sont dans Jansénius mot à mot, toutes en propres termes, iisdëu verbis *• » On vous a dit que non. Qu'y avoit-il à faire là-dessus, sinon ou de citer la page, si vous les aviez vues en effet, ou de confesser que vous vous étiez trompé? Mais vous ne faites ni l'un ni l'autre, et, au lieu de cela, voyant bien que tous les endroits de Jansénius, que vous alléguez quelquefois pour éblouir le monde , ne sont point les « Propositions condamnées, individuelles et singulières » que vous vous étiez engagé de faire voir dans son Livre, vous nous présentez des Constitutions qui déclarent qu'elles en sont extraites, sans marquer le lieu«
Je sais, mon père, le respect que les Chrétiens doivent au Sain^Siége, et vos Adversaires témoignent assez d'être très résolus à ne s'en départir jamais. Mais ne vous imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter au Pape, avec toute la soumission que des enfants doivent à leur père, et les membres à leur chef, qu'on peut l'avoir surpris en ce Point de Fait; qu'il ne l'a point fait examiner depuis son pontificat, et que son prédécesseur Innocent X avoit fait seulement examiner si les Propositions étoient Hérétiques, mais non pas si elles étoient de Jansé-
■ ff lisdGin Terbit b est la leçon de l'in-S» lubsUtuée à celle de rin-4* et des in-lS, qai ont c totidem verbis ».
nius ^ Ce qui a fait dire au commissaire du Saint-Office, Tun des principaux examinateurs, « qu'elles ne pouvoient être censurées au sens d'aucun auteur : non sunt qualificabiles in sensu proferentis; parce qu'elles leur avoient été présentées pour être examinées en elles-mêmes, et sans considérer de quel Auteur elles pouvoient être ; in abstractOj et ut prœcindunt ab omni proferente, » comme il se voit dans leurs sufirages nouvellement imprimés : que plus de soixante docteurs, et un grand nombre d'autres personnes habiles et pieuses ont lu ce Livre exactement sans les y avoir jamais vues, et qu'ils y en ont trouvé de contraires;
L Dans sod bref aux vicaires généraux de Paris, Alexandre Vn, successeur d'Innocent X, déclare que cette assertion de Pascal est un ■ mensonge insigne. » Son affirmation a d'autant plus de poids, qu'ennemi des Jansénistes et ami des Jésuites, c'était lui qui avait ûût condamner, par Innocent X, les Cinq Propositions extraites du livre de Jansénius. Du reste, à Rome comme à Paris, la condamnation des Cinq Propositions avait été une affaire politique, plus qu'une question de théologie. Le Saint-Siège défendait la cause de Mazarin, qui était celle de la royauté et de Tordre public, contre la Fronde et les Jansénistes. L'attitude du cardinal de Retz, alors réfugié à Rome, n'avait pas été favorable aux Jansénistes. « Ce n'est pas, dit un Libelle du temps, — Lettre écrite à M. le Cardinal de Beti, par un ae ses confidentSf dont la copie lui a été envoyée à Rome, 1655, — ce n'est pas qu'en cette occasion — il accuse Retz d'avoir animé les esprits les uns contre les autres à propos de Jansénius — il ne se soit trouvé trèt embarrassé, tout fin qu'il est, parce que, n'ayant pas vu les Jansénistei assez bien établis (à Rome) pour s^en appuyer, et reconnoissant que s'il les favorisoit ouvertement, il y auroit plus à perdre qu'à gagner pour lui, à cause de la puissance du parti contraire, il ne s'en est servi que secrètement pour jeter la division dans les familles, et a été même contraint de manquer de parole à ceux de cette Doctrine (eo nonunant du San»aj, hostile aux Jansénistes, à la charge de vicaire-général de Paris), auxquels il avoit promis sa protection pour les engager dans ses intérêts; néanmoins, pour ne rien faire qui lui puisse nuire auprès de L'an et de l'aalre parti, il se tient clos et couvert sur cette matière (les Cinq Propositions), ne se déclare ouvertetnent ni pour ni contre, mais assure les deux en particulier de sa faveur et de sa protection, faisant, à Rome, Tant^anséniste, et faisant dire ici (à Paris) tout le contraire, par ses émissaires, à ceux qu'il croit encore partisans de Jansénius. » 11 n'en avait pas moins dû quitter Rome et se retirer en Hollande.
que ceux qui ont donné cette impression au Pape pourroienl bien avoir abusé de la créance qu'il a en eux, étant intéressés, comme ils le sont, à décrier cet Auteur, qui a convaincu Molina * de plus de cinquante erreurs ; ce qui rend la chose plus croyable, est qu'ils ont cette maxime, l'une des plus autorisées de leur Théologie, « qu'ils peuvent cal omnier sans crime ceux dont ils se croient injustement attaqués ; » et qu'ainsi leur témoignage étant si suspect, et le témoignage des autres étant si considérable, on a quelque sujet de supplier Sa Sainteté, avec toute l'humilité possible, de faire examiner ce Fait en présence des Docteurs de l'un ou de l'autre parti, afin d'en pouvoir former une décision solennelle et régulière. «Qu'on assemble des juges a habiles, » disoit saint Basile sur un semblable sujet, ép. 75; «que chacun y soit libre; qu'on examine mes Écrits ; qu'on voie s'il y a des erreurs contre la Foi ; qu'on lise les objections et les réponses, aGn que ce soit un jugement rendu avec connoissance de cause et dans les formes, et non pas une diffamation sans examen. »
Ne prétendez pas, mon père, de faire passer pour peu soumis au Saint-Siège ceux qui en useroient de la sorte. Les Papes sont bien éloignés de traiter les Chrétiens avec cet empire que l'on voudroit exercer sous leur nom* c( L'Église, dit le pape saint Grégoire, In Job. y L. VIII,
1. « De plus de cinquante erreurs. «Voici, à ce qu*on prétend, Torigine de la haine des Jésuites contre Jansénius. Quand on imprima VAugustinus de Jansénius, en 1640, LIbertus Fromond, célèbre professeur de Louvain, s'ayisa de mettre à la fin du Livre de son ami, qui était mort deux ans auparavant, un parallèle de la Doctrine des Jésuites sur la Grâce avec les erreurs des Marseillais ou Semi-Pélagiens. Les Jésuites, qui prirent faussement Jansénius pour rAuteur de ce parallèle, commencèrent, dans les Pays-Bas mêmes, à s*élever contre son Livre, par un grand volume de thèses théologiques, qui sont fort singulières et très rares, in-folio, 1641. (Note de VédtU de 1812.)
ch. I, qui a été formée dans l'école d'humilité, ne commande pas avec autorité, mais persuade par raison ce qu'elle enseigne à ses enfants qu'elle croit engagés dans quelque erreur : recta quœ errantibm dicit^ non quasi ex auctoritate prœcepity sed ex ratione persuadât. » Et bien loin de tenir à déshonneur de réformer un jugement où on les auroit surpris, ils en font gloire au contraire, comme le témoigne saint Bernard, Ép. 180. a Le Siège Apostolique, dit-il, a cela de recommandable, qu'il ne se pique pas d'honneur, et se porte volontiei-s à révoquer ce qu'on en a tiré pai- surprise ; aussi est-il bien juste que personne ne profite de l'injustice, et principalement devant le Saint* Siège. »
Voilà, mon père, les vrais sentiments qu'il faut inspirer aux Papes, puisque tous les Théologiens demeurent d'accord qu'ils peuvent être surpris, et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garantir, qu'elle les y expose au contrah*e davantage, à cause du grand nombre de soins qui les pattagent. C'est ce que dit le même saint Grégoire à des personnes qui s'étonnoient de ce qu'un autre Pape s'étoit laissé tromper, « Pourquoi admirez-vous, dit-il, Liv. I, ch. IV, DiaLy que nous soyons trompés, nous qui sommes des hommes? N'avez-vous pas vu que David, ce roi qui avoit l'Esprit de Prophétie, ayant donné créance aux Impostures de Siba, rendit un jugement injuste contre le fils de Jonathas? Qui trouvera donc étrange que des Imposteurs nous surprennent quelquefois, nous qui ne sommes point Prophètes ? La foule des affaires nous ac^ cable; et notre esprit, qui, étant partagé en tant de choses, s'applique moins à chacune en particulier, en est plus aisément trompé en une. » En vérité, mon père, je crois que les Papes savent mieux que vous s'ils peuvent être sur-
pris OU non. Ils nous déclarent eux-mêmes que les Papes et les plus Grands Rois sont plus exposés à être trompés que les personnes qui ont moins d'occupations importantes. Il les en faut croire *, et il est bien aisé de s'imaginer par quelle voie on arrive à les surprendre. Saint Bernard en fait la description dans la Lettre qu'il écrivit à Innocent II, en cette sorte, Ep. 327 : « Ce n'est pas une chose étonnante, ni nouvelle, que l'esprit de l'homme puisse tromper et être trompé. Des Religieux sont venus à vous dans un Esprit de mensonge et d'illusion. Ils vous ont parlé contre un Évêque qu'ils haïssent, et dont la vie a été exemplaire. Ces personnes mordent comme des chiens, et veulent faire passer le bien pour le mal. Cependant, très saint père, vous vous mettez en colère contre votre fils. Pourquoi avez-vous donné un sujet de joie à ses adversaires? Ne croyez pas à tout Esprit, mais éprouvez si les Esprits sont de Dieu. J'espère que, quand vous aurez connu la Vérité, tout ce qui a été fondé sur un faux rapport sera dissipé. Je prie l'Esprit de Vérité de vous donner la Grâce de séparer la Lumière des Ténèbres, et de réprouver le Mal pour favoriser le Bien. » Vous voyez donc, mon père, que le degré éminent où sont les Papes ne les exempte pas de surprise, et qu'il ne fait autre chose que rendre leurs sui*prises plus dangereuses et plus importantes. C'est ce que saint Bernard représente au pape Eugène, De Consid.y L. II, c. ult. : « Il y a un autre défaut si général, que je n'ai vu personne des Grands du monde qui l'évite. C'est, saint père, la trop grande crédulité d'où naissent tant de désordres; car c'est de là que viennent les persécutions violentes contre les innocents , les préjugés injustes contre les absents, et les colères tembles pour des choses de néant, pro nihilo. Voilà, saint père, un mal