‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 40 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

universel, duquel, si vous êtes exempt, je dirai que vous êtes le seul qui ayez cet avantage entre tous vos codfrères *.»

Je m'imagine, mon père, que cela commence à vous

1. Il y avait de Thabileté, de la part de Pascal, à invoquer le nom de saint Bernard; un des plus grands hommes de TÉglise, dont rortbodoxie ne pouvait ôtre suspecte ni Tautorité contestée. Fabert écrit à M. d'Andilly — 16 mai 1657 — : « La Dix-huitième (Provinciale) est une chose à admirer et que chacun doit savoir, ce me semble. Il y a beaucoup de cboees à apprendre en sa lecture, et, à mon avis, une seule à craindre, qui est qu^elle ne donne aux Jésuites autant d*aversion pour saint Bernard, qaTs en ont pour Jansénius ». Manuscrits de la Bibliothèque de TArsenal: Papiers de la famille Arnauld, t. 11.

Saint Bernard jouissait à Port-Royal d'un crédit sans bornes. Il y avûi été introduit par Saint-Cyran, qui honorait en lui le génie joint au véritable esprit du Christianisme, à Tamour de la solitude. Saint Bernard créait de préférence des monastères au fond des vallées désertes, et CIai^ vaux, avant quMl y vint, s'appelait la vallée de Vabsinthef de la pauvreté. Saint-Cyran admirait aussi en lui l'éloquence abrupte, et sans d^vute U puissance de caractère qui lui avait fait acquérir une si gprande inflaence dans le monde. On fêtait saint Bernard à Port-Royal comme an des patrons de la maison. Dans le Recueil des propos de Santeul, fait par LouaiU on lit : « Qu'il ne manque point d'y (à Port-Royal; venir deux fois Fan, à U fête du Saint-Sacrement et à la fête de saint Bemai'd; qu'il aroit fait, ei la considération des Religieuses de Port-Royal, les hymnes de saint Ber nard, et qu'il leur avoit obtenu de Monseigneur l'archevêque de Parts permission de les chanter. » Les Écrivains de Port-Royal citent fréquemment saint Bernard. 11 est juste d'ajouter que ce que Saint-Cyrao et les siens admirent le plus chez saint Bernard, c*est le franc parler, surtoat en ce qui concerne les mœurs de la Cour Romaine. La mère Angéhqix Ârnauld disait à M. Le Maître, à la date du 26 avril 1653 (Mémoires pour servir à Vhistoire de Port-Royal, — recueil d'Utrecht, — t. II, p. 308) : • Le Cardinal de Bérulle, ami intime de M. de Genève — saint François de Sales— voyoit et déploroit ces mêmes abus de la Cour de Rome, et en entretenoit M. de Saint-Cyran, qui me disoit qu'il voyoit une éminence de lumière et de discernement merveilleux en ce saint homme et qu'ils se confirmoieat ensemble dans le silence que les vrais enfants de TÉglise dévoient garder dans la vue de ces maux intérieurs et de ces plaies intestines, que saint Bernard a dit, il y a déjà cinq cents ans, être incurables; qu'il JUkit couvrir au moins la nudité de sa mère lorsqu'on voyoit qu'on ne la poufoit gu4rir de ses maladies, et dire bien plus aujourd'hui que saint Grégoire de Nazianze ne disoit de sou temps : nous n'avons rien à donner à l'Église que nos larmes. »

persuader que les Papes sont exposés à être surpris. Mais, pour vous le montrer parfaitement, je vous ferai seulement ressouvenir des exemples que vous-même rapportez dans votre Livre, de Papes et d'Empereurs, que des Hérétiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu'Apollinaire ^ surprit le pape Damase, de même que Gélestius '

1. Apollinaire, fils d'Apollinaire V Ancien, d'abord lecteur, puis évèque de Laodicée de Syrie, enfin chef de la secte des Apollinaristes, vivait au lY*^ siècle. C'était un grammairien et un sophiste d'une grande renommée. Ed 362, l'Empereur Julien ayant défendu aux Chrétiens d'étudier les Lettres humaines, Apollinaire, en vue de leur venir en aide, publia un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers. Par exemple, il mit en vers les Livres Historiques de l'Ancien Testament. On lui donna en récompense Pévêcbé de Laodicée. Son imagination exubérante et la fertilité de son esprit l'ayant fait tomber dans une sorte de Gnosticisme, il fut abandonne de ses amis, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Athanase, les chefs de l'Église en un mot, qui se mirent à écrire contre lui, l'accusant, entre autres erreurs, de Manichéisme. Saint Athanase le fit condamner au Concile d'Alexandrie (308). Le pape Damase le fit condamner à son tour dans un Concile tenu à Rome en 373. La plupart de ses Livres sont perdus, hor^ une traduction en vers des Psaumes, qu'on trouve dans la Bibliothèque des Pères. Il a Joué un rdle considérable. Les anciens écrivains ecclésiastiques, entre autres Sozomène, Socrate, Vincent de Lérins, l'ont beaucoup discuté, ainsi que parmi les modernes, Bellarmin, Baronius, le père Sirmond, Possevin. Lire sur lui La xliv* harangue de Grégoire de Nazianze adressée à Nectaire.

2. Gélestius, né au iv^ siècle, mort dans la première moitié du v*. U était d'origine irlandaise ou écossaise. C'était un homme éminent, disciple de Pelage, très remuant, qui vécut à Rome puis en Afrique, où il fut condamné en 412 par un Synode réuni à Carthage. Il continua de lutter avec Pelage. Ils furent condamnés encore en 417 par Innocent P', sur la plainte de saint Augustin. Cependant Gélestius parvint à surprendre la bonne foi du pape Zozime, successeur d'Innocent P', qui reçut ses Écrits comme orthodoxes et écrivit en sa faveur aux évoques d'Afrique. Ceux-ci résistèrent, en appelèrent à l'empereur Honorius, qui chassa Gélestius en 418. Il s'enfuit à Constantinople, puis revint à Rome, d'où il fut de nouveau expulsé en 422, et se retira définitivement en Bretagne avec son maître Pelage. Ce dernier fait est révoqué en doute dans les Antiquités britanniques d'Usserius, archevêque d'Armagh et de Stillingfleet, évèque de Worcester, qui ont essayé d'élucider ce point d'histoire religieuse. Voir sur lui saint Augustin : De la perfection de la justice et De la rémission des péchés, et Baronius ad a$m. 411, 412.

surprit Zozime. Vous dites encore qu'un nommé Athanase^ trompa l'empereur Héraclius, et le porta à persécuta Ifô Catholiques; et qu'enfin Sergius' obtint d'Honorius* ce Décret qui fut brûlé au Sixième Concile, en faisant^ ditesvous, le bon valet auprès de ce Pape,

Il est donc constant par vous-même que ceux, moD père, qui en usent ainsi auprès des Rois et des Papes, les engagent quelquefois arlificieusement à persécuter ceuxqni défendent ■ la Vérité de la Foi en pensant persécuter des Hérésies. Et de là vient que les Papes, qui n'ont rien tant en horreur que ces surprises, ont fait d'une Lettre d'Alexandre III* une loi ecclésiastique, insérée dans le Droit Canonique, pour permettre de suspendre l'exécutioo de leurs Bulles et de leurs Décrets quand on croit qu'ils ont été trompés. « Si quelquefois (dit ce pape à l'archevêque de Ravenne, c. v, Extr. de Rescript.) nous envoyons à votre fraternité des Décrets qui choquent vos sentiments, ne vous en inquiétez pas. Car ou vous les exécuterez avec révérence, ou vous nous manderez la raison que vous

" c Ceux qui défendent » manque dans la plupart des exemplaires de Téditioc ifl-4' et dans les éditions in-12.

1. Cet Athanase nous est inconnu. Ne serait-ce point Anastase, partisan d'Eutyciiès, avec qui Héraclius eut maille à partir à Hiérapolis, au retoor de son expédition contre les Perses (62i-627)î

2. Sergius, premier du nom, patriarche de ConstanUoople en 608, mort en 630. Il était .Syrien d'origine et affilié secrètement aux erreurs des Acéphales et des Jacobites, ce dont on ne s'aperçut qu'en 629 quand il se déclara chef de la secte des Monothélites, à laquelle il parvint un raomeat & associer l'empereur Héraclius. Sa mémoire fut condamnée au vi* Concile général de 681.

3. L'Honorius dont il s'agit est le pape Honorius I^, né dans la campagne romaine, successeur de Boni face V au souTerain pontificat, en (i26, mort en 638. Le souvenir de sa complaisance pour Sergias, cité toat à l'heure, continue de peser sur sa mémoire.

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