FRAGMENT D'UNE XIX« LETTRE
VOUS allez voir ici, pour conserver tout ensemble ces deux choses qui leur sont infiniment chères, la Paix et la Vérité.
Car après qu'on leur a représenté, en général, les peines qu'ils vont s'attirer par leur refus, si on leur présente cette nouvelle Constitution à signer, et le scandale qui pourra en naître dans l'Église^ ils ont fait remarquer...
Notes trouvées par Cousin aux marges du fragment qui précède et publiées par lui dans sou livre intitulé : Des Pensées de Pascal, p. 364-362 de rédilion de 4843 :
« C'est donc là, mon père, ce que vous appelez le Sens de Jansénius; c'est donc cela que vous faites entendre au Pape et aux Évêques.
Si les Jésuites étoient corrompus et qu'il fût vrai que nous fussions seuls, à plus forte raison devrions-nous demeurer.
Quod bellum ûrmavit, pax flcta non auiïerat.
Neque benedictione, neque maledictione movetur sicut Angélus Domini.
On attaque la plus grande des vérités chrétiennes qui est TAmour de la Vérité.
Si la signature signifie cela, qu'on souffre que nous l'expliquions; afin qu'il n'y ait point d'équivoque, car il faut demeurer d'accord que signer demande un consentement ■.
On n'est pas coupable de ne pas croire et on seroit coupable de jurer sans croire.
Mais vous pouvez vous être trompé? — Je jure que je crois que je puis m'être trompé; mais je ne jure pas que je crois que je me suis trompé.
Si le rapporteur ne signoit pas, l'arrêt seroit invalide; si
• c La copie : — demearer d'accord que plusieurt croient que signer marque consentement, i — Note de Cousin.
la Bulle n'étoit pas signée, elle seroit véritable : ce n*est donc pas...
Cela avec Escobar les met au haut bout ; mais ils ne le prennent pas ainsi, en témoignant le déplaisir de se voir entre Dieu et le Pape.
Je suis fâché de vous dire tout, mais je ne fais qu'un récit » *.
1. M. Faugère, qui publia ces notes en 1844 sans avertir qu'elles avaient été déjà publiées Tannée précédente par Cousin, ne donne pas ua texte exactement conforme à l'original. Il y a au début dans TÂutographe : « le Jour du jugement », puis « et au Pape et aux Évèques, » au lieu de 0 aux Papes et aux Évéques n.
M. Faugère reproduit également une note isolée qui se trouve à la page 110 de TAutographe et qui est barrée : — Il faut sobrement juger des ordonnances divines, mon père.
Saint Paul en Pile de Malte. —
Cela ne fait pas partie de la Dix-Neuvième Provinciale dont il n*y a que le début; mais cela devait y servir.
Pascal semble en outre avoir recueilli des notes destinées à Deux autres Provinciales restées en projet. L*une devait traiter des Établissements des Jésuites, Tautre de leurs Constitutions, M. Faugère a réuni ces notes (t. I*'. p. 292 et suivantes de son édition des Pensées)^ que le lecteur trouvera dans les Appmdices aux Pensées. Elles sont fort décousues, mais la forte empreinte du génie de Pascal est sur chacune. Elles débutent par ce^ mots : « Lettre des établissements violents des Jésuites partout. » C^ n'est qu*un titre. Les notes suivantes, qui sont comme des titres de pangraphe, peuvent servir à indiquer le sens dans lequel Pascal aurait traité le sujet :
« Aveuglement surnaturel.
Cette morale qui a en tète un Dieu crucifié.
Voilà ceux qui ont fait vœu d'obéir tanquam Christo.
La Décadence des Jésuite».
C'est uoe chose étrange qu'il n'y a pas moyen de leur donner l'idée de la Religion. »
La Lettre relative aux Constitutions des Jésuites était un vieux projet de Pascal, qui écrit dans la Treizième Provinciale : «Il n*y a rien de plnscoitraire aux ordres exprès de saint Ignace et de vos premiers Généraux que ce mélange confus de toutes sortes d'opinions. Je vous en parlerai peutêtre quelque jour, mes pères, et on sera surpris de voir combien voos êtes déchus du premier Esprit de votre Institut, et que vos propres Généraux ont prévu que le dérèglement de votre Doctrine dans la Morale pour-
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roit être funeste non seulement à votre Société, mais à l'Église universelle. »
Pascal avait là-dessus des idées plus précises et mieux coordonnées que sur les Établissements violents des Jésuites, ce qui était un point d'histoire un peu hors de sa portée. Les Constitutions de la Société lui offrent uD point d'appui plus sûr. Il sent néanmoins combien l'unité de vues et de direction qu'elles prévoient est difficile à obtenir : m Nous-mêmes, ditil (t. 1", p. 203 de l'éd. Faugère des Pen5ées)f n'avons pu avoir des maximes générales.'Si vous voyez nos Constitutions, à peine nous connottrez-vous... Elles nous font mendiants et ennemis des Cours et cependant... Mais ce n'est pas les enfreindre, car la gloire de Dieu est partout.
Il y a diverses voies pour y arriver. Saint Ignace a pris les unes ; et maintenant d'autres. Il étoit meilleur pour le commencement de proposer la pauvreté et la retraite. Il a été meilleur ensuite de prendre le reste. Car cela eût effrayé de commencer par le haut; cela est contre nature.
Ce n'est pas que la règle générale ne soit qu'il faut s'en tenir aux Instituts, car on en abuseroit. On en trouveroit peu comme nous qui sachions nous élever sans vanité.
Deux obstacles : l'Évangile ; Lois de l'État, .4 majori ad minus. Junior. »
Voilà en effet où les Jésuites ont trouvé une pierre d'achoppement : ils ont voulu servir deux maîtres, l'Évangile et le Monde, et c'est précisément dans cette entreprise qu'ils ont été amenés à édifier leur Doctrine du Casuisme et à constituer leur Esprit de Corps :
« Nous nous soutenons jusqu'à périr. Lamy.
Nous poussons nos ennemis. M. Puys.
Tout dépend de la Probabilité.
Le monde veut naturellement une Religion, mais douce.
Accordez-moi ce principe et je vous prouverai tout. C'est que la
Société et l'Église courent même fortune. Sans ces principes, on ne peut rien.
Des particuliers qui ne veulent pas dominer par les armes, je ne sais s'ils poavoient mieux faire.
Princes et politiques.
Pour passer le temps et se divertir plus que pour aider les àmos.
Les commodités de la vie croissent aux Jésuites.
Plaintes des Généraux. Point de saint Ignace. Point de Laynez : quelques-cmes de Borgia et d'Âcqnaviva. Infinies de Mutius, ect. Le P. Le Moine, 10,000 ^us hors de sa province. Voyez combien la prévoyance des hommes est foible : toutes les choses
dont DOS premiers Génénox craignoient la perte de notre Société, c'est par là qu'elle s'est accme, par les Grands, par la contrariété à nos Constn tatioDS, par la multitude des Religieux, la direnité et la nouveauté d'opinions, etc. • (Voir Faugère, u 1*% p. 293 à 300.)
Si Pascal avait poussé sa pointe, c'eût été une autre aflaire que celle de la Gr&ce et de la Morale des Casuistea.
Qui a couru sous le titre de Lettre d*un Ayocat au Parlement à ud de ses amis, touchant llnquisition qn'on yeut établir en France à Toccasion de la Nouyelle Bulle du pape Alexandre VII.
Du 1« juin 1657.
Monsieur,
Vous croyez que toutes vos affaires vont bien, parce que votre procès ne va pas mal ; mais vous allez bien apprendre que vous ne savez guère ce qui se passe. Vous
1. Cette lettre, « La Lettre de Tayocat contre laquelle M. le Nonce étoit si animé », lit-on dans les Mémoires manuscrits de M. Hermant, un des chroniqueurs de Port-Royal, a été attribuée à diverses personnes. Elle parait ôtre réellement de M. Le Maitre (Antoine), avocat, fils dlsaac Le Maitre et petit-fils d* Antoine Amauld, Tavocat. Le Maitre, frère du traducteur de la Bible, et par sa mère neveu de grand Arnauld, mort à Port-Royal des Champs en 1658, est une des grandes figures de Port-Royal et môme du xni* siècle. « M. Le Maître est un grand caractère, dit Sainte-Beuve {Port- Royal, t. V, p. 391 de la 4* édition) ; j*ai parlé de ses Plaidoyers assez sévèrement pour le goût; mais il y a autre chose dans l'homme que le goût, et il avait toutes ces autres choses : force et véhémence d'esprit, chaleur et foyer de cœur, puissance d'étude, droiture de judiciaire, flamme d'imagination, fécondité de plume qui avait succédé au fleuve de la parole ; et tant de qualités si diverses durant les vingt années qu'il vécut après sa conversion, ne servirent plus qu'à l'accomplissement sous toutes les formes et à la pratique multipliée de la Pénitence. C'a été véritablement, comme on disait de lui alors, un grand pénitent, le premier de Port-Royal, à ce titre et le chef des Solitaires. Par sa priorité de conversion, par sa constante et infatigable ardeur, par je ne sais quoi d'irrégulier qu'il garda toujours sous la discipline, il les domine tous... Il y avait en lui du saint Antoine, son patron, et surtout du saint Jérôme. Comme celui-ci, il était un grand lutteur des déserts, ne sachant qu'inventer pour se mater lui-même et se roulant presque dans l'arène enflammée, du moins bêchant la terre.
êtes bien heureux de voir les affaires de loin. Nous nous sommes trouvés à la veille d'une Inquisition qu'on vouloit établir en France, et dont nous ne sommes pas tout à fait dehors. Les Agents de la Cour de Rome, et quelques Evêques qui dominoient dans l'Assemblée, ont travaillé de concert à cet établissement, dont ils ont pris pour fondement la Bulle du pape Alexandre VII sur les Cinq Propositions. Ils l'ont fait recevoir au Clergé, et avec des suites propres à leur dessein ; car il a été arrêté dans l'Assemblée, qu'elle seroit souscrite* par tous les Ecclésiastiques du Royaume sans exception, et qu'il seroit procédé contre ceux qui refuseroient de la signer, par toutes les peines ordonnées contre les Hérétiques, c'est-à-dire par la perte de leurs Bénéfices, et par bien d'autres violences, comme tout le monde le sait.
Vous voyez bien ce que cela veut dire, et que l'Inquisition est établie, si le Parlement ne s'y oppose. Cependant on parle d'y envoyer cette Bulle ; de sorte que, si elle
sciant les blés, faisant les foins par la chaleur de midi, se rasseyaot soi chapelet en main au soleil, sMnterdisant le feu dans les durs hivers, pois replongé, au sortir de ces travaux manuels, dans Tétude opiniâtre, dans THébreu qu^il dévorait, pour arriver à l'Esprit le plus caché de rÉcriture, compulsant toute la Doctrine des Pères, les traduisant, en divulguant les petits traités, en écrivant des vies savantes, y ramassant des matériam pour les Écrits de M. Amauld, son oncle, — son jeuM oncle, — et passant de là à Tapologie de la vérité présente attaquée. » Au demeorant, le Maître était un esprit médiocre, inquiet et remuant, qui avait transporté dans la pratique austère des vertus chrétiennes les habitudes de la basoche où il avait été élevé.
Il a été Tobjet de travaux récents et étendus : Oscar de Vallée : 2> VÊloqttence judiciaire au xvii* siècle; Antoine Le Maistre et ses contem^ rainsj 1856; Sapey : Guillaume du Voir et Antoine Le Maislrey 1858; Rapetti : Antoine Le Maistre et son nouvel historien (1857), publication faite à Toccasion du livre de M. Oscar de Vallée.
1^ Ce Formulaire a été publié et souscrit dans toute la France, qo^quefois avec plus, quelquefois avec moins de rigueur, selon le caractère des évoques.
y est reçue, voilà la France assujettie et bridée comme les autres peuples.
Je pense souvent à tout ceci, et je n'y trouve rien de bon. Le monde ne sait pas où cela va, ni quelles en sont les conséquences. Ce n'est point ici une affaire de Religion, mais de Politique, et je suis trompé si le Jansénisme, qui semble en être le sujet, en est autre chose en effet que l'Occasion et le Prétexte ; car, pendant qu'on nous amuse de l'espérance de le voir abolir, on nous asservit insensiblement à l'Inquisition, qui nous opprimera avant que nous nous en soyons aperçus,
Je veux que ce soit un louable dessein de faire croire que ces Cinq Propositions soient de Jansénius ; mais le moyen ne m'en plaît nullement. Je trouve que cette manière de priver les gens de leurs Bénéfices est une nouveauté de mauvais exemple et qui touche tel qui n'y pense pas : car croyez-vous, monsieur, que nous n'y ayons point d'intérêt, parce que nous ne sommes pas Ecclésiastiques? Ne nous abusons pas, cela nous regarde tous tant que nous sommes, sinon pour nous-mêmes, au moins pour nos parents, pour nos amis, pour nos enfants. Monsieur votre fils, qui étudie maintenant en Sorbonne, ne peut-il pas avoir les Bénéfices de son oncle? et mon fils le Prieur n'y est-il pas intéressé pour lui-même? Vous me direz qu'ils n'ont qu'à signer pour se mettre en assurance. J'en demeure d'accord. Mais qu'avons-nous affaire que leur assurance dépende de là ? Quoi ! si mon fils se va mettre dans la tête que ces Propositions ne sont point de Jansénius, comme j'ai peur qu'il le fasse, car il voit souvent son cousin le Docteur, qui dit qu'il ne les y a jamais pu trouver, et qu'ainsi ne croyant pas qu'ellas y soient, il ne peut signer qu'il croit qu'elles y sont, parce qu'il dit que
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ce seroit mentir, et qu'il aime mieux tout perdre que d'offenser Dieu ; si donc mon fils se met tout cela dans la fantaisie, adieu mes Bénéfices que j'ai tant eu de peine à lui procurer.
Vous voyez donc bien que tel qui n y a point d'intérêt aujourd'hui peut y en avoir demain^ et que tout cela ne vaut guère. Que ne cherchent-ils d'autres voies pour montrer que ces Propositions sont dans ce Livre, sans inquiéter tout un royaume? Voilà bien de quoi faire tant de vacarme I Quand ils ne faisoient que disputer par Livres, je les laissois dire sans m'en mêler. Mais c'est une plaisante manière de vider leurs différends, que de venir troubler tant de familles qui n'ont point de part à leurs disputes, et de nous planter en France une nouvelle Inquisition qui nous mèneroit beau train. Car Dieu sait combien elle croîtra en peu de temps, si peu qu'elle puisse prendre racine * : nous verrons, en moins de rien, qu'il n'y aura personne qui puisse être en sûreté chez soi, puisqu'il ne faudra qu'avoir de puissants ennemis qui
1. II n'y avait aucun danger. Llnquieition est née en France et n*y a pas fait fortune. Imaginée par Innocent IH, constituée en tribunal pei^ manent au Concile de Latran en l'215 et à celui de Toulouse en 1229, ayaot son siège à Toulouse à cause de THérésie des Albigeois, elle a. toujours été mal vue du Clergé Séculier et en particulier de TAutorité Épiscopale sur les droits de laquelle elle était un empiétement; elle végéta dans le midi de la France Jusqu*en 1567, où les états du Languedoc en sollicitèreni la réorganisation. On la leur accorda et Tlnquisition ne 8*en porta pas mieux. Les mœurs y étaient hostiles. Il parait qu'elle fut supprimée sur la demande de l'archevêque de Toulouse, Charles de Montchal, par arrêt du conseil du roi du 30 avril 1645. La même année, un arrêt du Parleiceni de Toulouse lui ôta toute juridiction. Elle subsista néanmoins de nom à Toulouse jusqu'en 1772, où le dernier inquisiteur français fut cassé au\ gages par l'influence de M"'*^ Du Barry. L'Inquisition française ne pouvait mourir d'une plus belle mort. Elle était d'ailleurs inoffensive. Si elle ne l'avait pas été, les Parlements, qui étaient ses ennemis naturels, y auraient mis bon ordre. Les craintes de Le Maître sont donc à peu près feintes.
VOUS défèrent et vous accusent d'être Jansénistes, sur ce que vous aurez de leurs Livres dans votre cabinet, ou sur un discours un peu libre touchant ces Nouvelles Bulles, comme vous savez que nous autres avocats en faisons assez souvent ; sur quoi on mettra votre Bien en compromis. Et quand on ne vous feroit par là qu'un procès, n'est-ce pas toujours un assez grand mal ? Or il n'y a rien de si facile que d'en faire, et à ceux qui en sont les moins suspects. Nous en avons déjà des exemples. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils méditent ce dessein ; ils se sont appris à tourmenter les gens sur la Bulle et sur les Brefs d'Innocent X, sur le sujet desquels vous savez combien les Chanoines de Beauvais ont été inquiétés, quand on les voulut forcer à y souscrire, à peine de perdre leurs Prébendes, dont ils seroient peut-être dépossédés aujourd'hui, sans l'Appel comme d'Abus qu'ils en firent au Parlement ; ce qui a ruiné tous ces desseins.
Car il n'y a rien si bon contre l'Inquisition que les Appels comme d'Abusé Aussi ils le savent bien, et ils ne manquent pas de fermer cette porte quand ils veulent tyranniser quelqu'un à leur aise. C'est ainsi qu'ils en ont usé contre le Curé de Libourne en Guienne, qu'ils firent accuser de Jansénisme par des Récollets, et le citèrent devant des commissaires qu'ils lui firent donner par les Gens du Conseil de M. l'archevêque de Bordeaux. Mais comme ils ij'étoient pas ses Juges Naturels, et qu'ils paroissoient
1. C'étaient les Parlements, et en particulier le Parlement de Paris, qui jugeaient les appels comme d*abu8 , et comme par la force des choses et depuis des siècles les Parlements étaient devenus les adversaires de la Cour de Rome, quMls contenaient en leur qualité de défenseurs de la société civile, Tlnquisition, si elle avait pu s'établir en France, aurait été paralysée par eux. Elle aurait rencontré d'ailleurs des ennemis autrement acharnés dans TÉpiscopat, à qui elle prétendait contester sa Juridiction en matière de Foi.
d'ailleurs fort passionnés» il en appela, et demanda d'être renvoyé par-devant les Grands Vicaires, ou par-devaot TOf^ (icial de M. de Bordeaux, ce qu'on lui refusa. De sorte qu'il en appela à M. de Bordeaux même, et enfin au Pape, sans que ces commissaires aient voulu se désister de sa cause. Mais il en appela enfin comme d'Abus au Parlement, qui lui donna des Défenses, par où il alloit leur échapper, quand ils obtinrent un arrêt du Conseil qui défendît au Parlement de connoître de cette affaire, et le remit entre les mains de ces premiers conmoissaires. De seule qu'ils l'ont maltraité durant plus de six mois, pendant lesquels il a été obligé de quitter sa Cure et de venir à Paris avec beaucoup de peine et de dépense, pour en demander justice au Roi et à son Archevêque; d'où j'ai appris qu'il s en étoit retourné depuis peu de jours dans sa Core après toute cette fatigue que ses Accusateurs ont eu le plaisir de lui causer, sans s'exposer eux-mêmes à aucoii péril.
Ne trouvez-vous donc pas que l'Inquisition est une manière bien sûre et bien commode pour travailler ses ennemis, quelque innocents qu'ils soient? Car celui-ci n'a pu être accusé d'aucune faute, non plus que le Curé de Pomeyrol, encore en Guienne, qu'ils firent mettre d'abord en prison et dans un cachot, sans infonnatioD précédente, et sans lui dire pourquoi, selon le style de l'Inquisition romaine. Ensuite de quoi ils cherchèrent des preuves pour le convaincre de Jansénisme. Mais les Juges qui travailloient à son procès furent bien surpris de voir, par l'information qu'ils en firent, l'innocence de ce bon homme, et les superstitions incroyables de ses paroissiens; car un des plus grands chefs de leur accusation, et où ils insistoient le plus, étoit celui-ci : « Qu'il leur avoit prêché
que Jésus-Christ étoit dans le saint Sacrement, tt non pas dans leur Bannière; » parce qu'il les avoit repris de ce que, lorsqu'on levoit la Sainte Hostie, ils se tournoient vers leur Bannière où Jésus-Christ étoît peint, et non pas vers le saint Sacrement pour l'adorer. Ce qui combla tellement les Juges de confusion, qu'ils le firent sortir incontinent de la prison où il avoit été deux mois ; et quelque demande qu'il fît qu'on achevât son procès, et qu'on punît ou Lui, ou ses Accusateurs, il ne put avoir aucune raison de tant de mauvais traitements.
En vérité, monsieur, cela n'est pas tant mal pour des Inquisiteurs qui ne font encore que comniencer : et s'ils ont bien usé de ces violences sur des Constitutions et des Brefs qui n'ont pas été reçus au Parlement, que ne feroientîls point sur une Bulle qui y auroit été reçue! Car on me fait mourir de rire quand on me dit que la déclaration du Roi pour l'enregistrement de la Bulle portera que ce sera sans étabUr d'Inquisition, et sans préjudice de nos Libertés. J'aimerois autant qu'on nous fît mourir sans préjudice de notre vie. Ce n'est pas le mot d'Inquisition qui nous fait peur, mais la chose même. Or, de quelque mot qu'on l'appelle, c'en est bien une effective, et un véritable violement* de nos Libertés, que de nous traiter comme le Clergé le prétend.
Et ne trouvez-vous pas de même que c'est aussi une foible consolation de nous dire que le Parlement sera tou-
1. Violement. Mot aujourd'hui à peu près hors d'usage, mais très employé chez lesécriyaiDS du xvii* siècle : « Les violements de la Charité que TOUS faites, n Pascal, Onzième Provinciale. — « Le violement et le mépris de cet avis de l'Apôtre. ■ Nicole, Essais, t. IX, p. 307 dans Pougens. — «Tout impôt levé dans une autre vue que celle du bien public est un violement des droits essentiels de Thumanité. » Fénèlon. — a Le violement des sépulcres de Port-Royal eicita Tindignation publique. » Saint-Simon.
jours maître des Appels comme d'Abus, puisqu'en reœvant la Bulle, il ôteroit l'un des plus grands moyens d'Appeler comme d'Abus qu'on auroit, si elle avoit été refusée? Mais, quoi qu'on pût toujours en appeler, combien persécuteroit-on de gens dans les provinces éloignées qui ne pourroient se servir de ce remède î Car, que ne souffiiroit point un pauvre Curé du Lyonnois ou du Poitou plutôt que de venir à Paris I
Ils sont donc assez forts si cette Bulle est reçue, encore que les Appels comme d'Abus soient permis. De sorte que je trouve qu'ils ont été mal conseillés de prendre !a délibération qui se voit dans leur dernier procès-verbal imprimé chez Vitré, page 2 : « Que le roi sera très humblement supplié d'envoyer à tous les Parlements une défense générale de connoître des Appels comme d'Abus qu'on pourroit faire à raison de ces Signatures. » Qu'ontils gagné par-là, sinon de témoigner qu'ils sentent bien eux-mêmes l'injustice de leur dessein, puisqu'ils ont miot les Parlements, et qu'ils ont pensé à leur lier les maûis pour le faire réussir ? Pouvoient-ils mieux marquer U passion qu'ils ont d'agir en maîtres et en Souverains Inquisiteurs ? Ils ne sont donc pas adroits d'avoir ainsi averti tout le monde de leur intention. Car ce n'étoit pas le moyen d'obtenir l'enregistrement qu'ils demandent, que démontrer ainsi par avance à quoi ils s'en veulent servir. Aussi
l'ont-ils bien reconnu, mais trop tard. Car, après avoir laissé courir ce procès-verbal imprimé, dont ils ont mé®^ envoyé aux Évoques des exemplaires en forme, et sigo^ par les Agents du Clergé; quand ils se sont aperçus qoe cela leur faisoit tort, ils se sont avisés d'essayer de k supprimer, ce qui ne fait que montrer de mieux en miens leur artifice. Cependant ils s'imaginent que, parce qu'ils ne
LETTRE D'UN AVOCAT. 30i
demandent maintenant qu'une simple attache, la plus douce du monde en apparence, le Parlement se prendra à ce piège, et ne s'arrêtera qu'à considérer simplement cette Bulle qu'on lui présente, sans prendre garde à la fin à laquelle on la destine, et qu'ils ont fait paroitre si à découvert dans des pièces authentiques. Ils sont admirables de vouloir prendre le Parlement pour dupe. Mais je suis trompé, s'ils ne sont trompés eux-mêmes. Je vois assez l'air que cette affaire prend. Je parle tous les matins à des Conseillers au sortir du Palais, et il n'y en a point qui ne voient clair en tout cela. Votre Rapporteur me disoit encore ce matin qu'il ne regardoit pas cette affaire comme une affaire ordinaire, et qu'on ne devoit pas considérer cette Bulle comme une simple Bulle qui décide quelque point contesté, ce qui seroit de peu de conséquence, mais comme le fondement d'une Nouvelle Inquisition qu'on veut former, et à laquelle il ne manque que le consentement du Parlement pour être achevée.
J'ai été bien aise de voir que le Parlement prend ainsi les choses à fond. Et en effet, quand il n'y auroit rien en cette Bulle qui la rendît rejetable par elle-même, au lieu qu'elle est toute pleine de nullités essentielles, néanmoins le Parlement ne pourroit la recevoir aujourd'hui, dans la seule vue des suites qu'on en veut faire dépendre. Car combien y a-t-il de choses que l'on peut recevoir en un temps, et non pas en un autre ? C'est ce que la Sorbonne représenta fort bien lorsqu'on voulut obliger tous les Docteurs de protester « qu'ils ne diroient rien de contraire aux Décrets des Papes, sans restriction, et sans ajouter que ce seroit sauf les Droits et les Libertés du royaume; » à quoi on essayoit de les porter par l'exemple de quelques Docteurs anciens que l'on disoit l'avoir fait. Mais ils dé-
clarèrent, dans l'examen de œtte matière, que M. Filesac*, doyen de Sorbonne, fit imprimer alors en 1628, premièrement, « que si quelques-uns avoient fait cette protestatioc autrefois, c'étoit une chose extraordinaire qui ne leur imposoit point de Loi; et de plus, qu'on pourroit l'avoir fait en d'autres temps en conscience saus qu'on put le faire aujourd'hui, à cause de la nouvelle disposition des choses, i Et les raisons qu'ils en donnent, page 89, sont : a Qae depuis quelques siècles les Papes ont fait un grand nombre de Décrets, de Décrétales, de Bulles et de Consiitutions contraires aux Anciens Décrets, et même à rÉcriture sainte, » dont ils donnent plusieurs exemples, tant de ceai qui sont contre l'Écriture, que de ceux qui sont contre les Libertés de l'Église gallicane et l'Autorité de nos Rois, ei entre autres celui du pape Boniface VIII, qui déclare Hérétiques ceux qui ne croiront pas que le Roi de France lui est soumis, même dans les choses temporelles, et qui définit, dans sa Bulle Unam mnrtamj « qu'il est de nécessité de salut de croire que le Pape est maître de Tun et de l'autre glaive, tant spirituel que temporel, et que toute humaine créature lui est sujette. » De sorte que c'est être Hérétique, selon ce Pape, que de dire le contraire. A quoi ces Docteurs joignent la Bulle Cum ex apostolatu^ qui déclare « que toutes sortes de personnes. Rois et Particuliers, qui tombent dans l'Hérésie, ou qui favorisent, retirent, ou recèlent des Hérétiques, sont déchus et pour jamais rendus incapables de tous honneurs, dignités et biens, lesquels il expose au premier qui s'en pourra emparer. »
1. Filesac (Jean du), docteur de Sorbonne, mort doyen de lllnhiersité de Paris en 1638. On a de lui plusieurs ouvrages qui ne font pas de bniit dans le monde. Il intervint dans Tlmpression du Petrus Aurelius de Siiei- Cyran.
Ils témoignent donc sur cela que, dans l'air présent de la Cour de Rome, il est impossible de s'obliger à leur obéir sans restriction ; et c'est ce qu'ils confirment par la disposition des esprits de ce temps-là, comme ils disent, page 47, en ces termes : « Nous sommes arrivés en un temps où, depuis cinquante ans en çà, on a vu publier plusieurs Bulles semblables, et qui s'attribuent ce Droit imaginaire de disposer des Royaumes. Nous avons vu en même temps plusieurs Livres de cette trempe, au grand préjudice de l*Étal, et de la vie môme de nos Rois ; et entre autre le Livre exécrable intitulé Admonitio^, et celui de Santarel, jésuite, fait pour soutenir ces maximes contre le Roi et ses États. D'où Ton voit clairement, disent-ils, pag. 53 et 95, quel est le dessein de ceux qui poursuivent ces nouvelles protestations qu'on nous demande, qui n'est autre que de renverser finement les maximes fondamentales de cet État, qui sont ruinées par les Décrets des Papes; n étant que trop évident et manifeste que les pratiques et menées qu'ils font pour cette Nouveauté n'est pour autre sujet et autre fin que pour autoriser les Bulles
1. Cet ouvrage parut en 162^ sous le titre suivant : G. /?. Theologi ad Ludovicum XI FI, Admonitio, 1 vol. in-4<», AugtLStae Vindelicorum (Augsboorg). Il y en a une édition allemande de la môme année (1 vol. in-i<>) et une édition française ( 1 vol. in-i", Franchevillê y 1627). On l'avait cru do Jean Boucher, ligueur célèbre, jadis curé de Saint-Benoît, à Paris, pois réfugié à Tournai, qù il était devenu archidiacre de la Cathédrale. Il était en réalité du père jésuite Andi-é-ifudemon Johannès, qui avait accompagné en France le légat du Pape Barberini. Ce jésuite mourut à Rome le 24 décembre 1625. Le fond du Livre est consacré à flétrir l'alliance conclue par Richelieu avec les États protestants d'Allemagne durant la première période de la guerre de Trente ans. On y trouve aussi des attaques vimlentes contre les Doctrines gallicanes, dites Libertés de l'Église gallicane. Le Livre a été condamné en France.
Quant aux Écrits du père Santarel, aussi de la Compagnie de Jésus, ils ont également été condamnés. (Voir la Collectio judiciorum de M. d'Argentri, évèque de Tulle).
contraires à TAutorité du Roi, et pour éluder les censures des Livres de Santârel et de Mariana, jésuite ^, comme aussi les Arrêts du Conseil et du Parlement, gui condamnent une telle Doctrine comme détestable. » D'où ils concluent ce qu'ils avoient dit, pag. 46 et 47, « que, quand il seroit vrai que depuis longtemps on auroit consenti à faire ces protestations, ce qui n'est pas, il seroit à présent nécessaire de les refuser » .
J'en dis de même sur notre affaire. Quand il seroit vrai, ce qui n'est pas, que cette Bulle pourroit être reçue, en ne la regardant qu'en elle-même, on ne devroit pourtant point la recevoir maintenant, parce que ce seroit favoriser les desseins visibles de ceux qui n'en demandent la réception que pour en abuser, et nous asservir à ce vilain tribunal de l'Inquisition, sous lequel presque toute là Chrétienté gémit. Mais je dis de plus qu'elle est tellement pleine de Nullités en elle-même, qu'elle ne peut être reçue sans blesser toutes les formes de la Justice. Je vous dirai ici quelques-unes de ces Nullités, car je n'ai pas encore oublié tout mon Droit Canon.
Ne pensez pas rire de la première, qui est le gros solécisme connu de tout le monde dans le mot imprimantur. Car cela la rend nulle par les Décrets du pape Luce ID, C, ad ^Audientiam^ tit, de Rescriptis^ et si indubitablement nulle, que la glose ajoute c que selon le sentiment
1. L'ouvrage de Mariana dont il s'agit est le De rege et régis institutions, qui a fait tant de bruit au xvii" siècle à cause de la Doctrine du Tyrannicide que l'Auteur défend. Elle n'était pas nouvelle. La plupart des Morslistes et des Historiens de l'antiquité l'ont soutenue, comme nous avons eu déjà l'occasion do le faire remarquer. Elle était considérée par les Anciens comme une maxime du Droit des gens. Mais les guerres civiks du XVI" siècle, l'aassssinat de Henri III et de Henri IV, les théories qu'il y avait derrière, toutes plus ou moins attentatoires à la Raison d^tat^ Pavaient rendue odieuse.
de tous les GaDonistes, on ne doit écouter aucune preuve de la validité d'une Bulle contre une telle présomption de fausseté : contra istam prœsumptionem non est admit" tenda probatio , » tant cela marque qu'elle a été faite par légèreté et par surprise. Aussi on en a fait beau bruit en Flandre, car il est constant que cette faute est dans l'OriginaU et qu'ainsi il n'a de rien servi de la réformer dans les dernières impressions qu'on en a faites, parce que, rOriginal étant nul, les copies le sont aussi ; outre qu'il est porté dans le Droit, (( que le moindre changement, même d'un point, » rend une Bulle nulle, et que celui qui l'a fait est « excommunié »; In bulla Cœnœ, c. licet, Reb. in praxi.
Une autre nullité, et qui nous touche de plus près, est "*que le Pape y menace de peines ceux qui n'obéiront pas à sa Bulle. Sur quoi je laisse au Parlement à juger s'il appartient au Pape de menacer de peines les sujets du Roi : sub pœnis ipso fado incurrendis.
Mais une autre nullité importante est la manière injurieuse dont on y a rabaissé l'ordre sacré et suprême de rÉpiscopatS en le mettant au rang des moindres ordres,
1. La défense des droits de TÉpiscopat était une des causes da crédit que le Jansénisme avait obtenu auprès des Évèques et du Clergé séculier du royaume. Nous avons déjà eu Toccasion de montrer que TÉglise féodale du moyen âge, menacée par le Saint-Siège qui avait essayé de créer contre elle une Centralisation comparable à la Centralisation civile dont le Pouvoir royal était le symbole, tentative opérée au moyen des ordres monastiques qui auraient fait au Saint-Siège un personnel administratif plus obéissant et plus dévoué, tendait au xvii* siècle à réagir avec violence. Saint-Cyran, dans le Petrus Aurelius, s'était fait le champion de cette réaction, et c*est pourquoi TAssomblée générale du Clergé de France avait fait imprimer le Peti'us Aurelius à ses frais. Saint-Cyran s'était de fait associé À l'œuvre des juristes de la royauté : Pithou, De Thou, Edmond Richer, Simon Vigor, Jérôme Bignon, Du Puy. Ceux-ci travaillaient contre la Suprématie du Saint-Siège dans l'intérêt de la Monarchie, Saint-Cyran dans rintérôt de TÉpiscopat et du Clergé séculier. Afin de résister à la Cour de
dans la clause où le Pape, parlant de soi, quand il éloit cardinal et évoque, dit qu'il étoit alors in minoribus: ce qui est une expression qui rend la Bulle nulle, sdon le chapitre, Quam gravi, tituU de erimine falsi , où il est dit que, si un Pape, parlant d'un Évêque, l'appelle son fils au lieu de l'appeler son frère, au préjudice de la Société qm est entre lui et tous les Évoques du monde dans l'Épiscopat, l'acte où se trouvera une telle expression soit nul. Que dira-t-on donc de celle-ci, où le Pape traite les Évoques, non pas de fils^ mais de mineurs; ce qui est un terme si choquant et si méprisant, que l'Assemblée du Clergé, qui n'a pas eu d'ailleure trop de zèle pour les intérêts de TÉpis-^ copat, l'a changé dans la version qu'elle a faite de la Bulle, où l'on a réformé cette période comme on a pu ? Mais ils n'ont pas relevé par là l'honneur de leur caractère, qui demeure flétri dans l'Original, et dans le latin même qu'ils rapportent. De sorte que cette correction ne rend que plus visible l'outrage qui a été fait à leur dignité, et la foiblesse qu'ils ont témoignée en le souffrant.
En voulez-vous d'autres? Que direz-vous de ce que le Pape ne se contente pas de défendre d'écrire, de prêcher, et de rien dire de contraire à ses Décisions, comme on reconnoît qu'il en a le pouvoir par le rang suprême qu'il tient dans l'Église ? Mais il veut aller au delà, et nous imposer de croire ce qu'il a décidé lui seul. Teneant : et
Rome, la Royauté et TÉglise de France avaient réuni leara efforts. Le fmit de ces efl'orts, ce furent les Libertés de l'Église gallicane. Dans son Traité de VÊglise gallicanCf de Maistre brouille la question à plaisir, dVcord, du reste, avec un grand nombre d^Historiens. Il a Tair de croire que les Gallicans ne sont que des juristes royaux, ou si ce sont des g^ns d*Église, que ces gens d*Église sont des valets du Pouvoir. Ce n'est pas exact. 11 y a peut-être eu quelque chose de cela chez quelques évèques courtisans. La question est ailleurs : TÉglise Séculière défend son indépendance traditionnelle contre les Réguliers, ministres de la Centralisation i-omaine.
c'est ce que nous ne pourrions reconnoltre sans confesser que « Nous et nos Rois sommes ses sujets; dans le temporel même » , puisque les Bulles déclarent nettement te que c'est une Hérésie de dire le contraire : » aliter sentientes hœreticos reputamuSy disoit Boniface VIII à notre roi Philippe le Bel. Il est donc sans doute que, si nous tenons le Pape pour infaillible, il faut que nous nous déclarions pour ses esclaves, ou que nous passions pour Hérétiques, puisque nous résisterions à une autorité infaillible. Aussi jamais rÉglise n'a reconnu cette Infaillibilité dans le Pape, mais seulement dans le Concile Universel S auquel on a toujours appelé des jugements injustes des Papes. Et au lieu que, pour établir leur souveraine domination, ils ont souvent entrepris de traiter comme Hérétiques ceux qui appelleroient d'eux aux Conciles, comrao firent Pie II, Jules II et Léon X, l'Église au contraire soutient, comme il a été déterminé en plein Concile universel, que le Pape lui est soumis. Et c'est pourquoi nos Rois, leurs Procureurs généraux, les Universités entières, et Ips Particuliers, oot si souvent appelé des Bulles au Concile, ainsi qu'il se voit dans tout le chapitre xui des Liberth de V Église gailicane* Aussi le principal fondement dé nos Libertés, et dont IL Pithou* les fait presque toutes dépendre, est cette
1. Ce pauvre Le Maître serait maintenant obligé de tenir un autre langage.
2. Pithou (Pierre), sieur de Savoyedie, natif de Troyes, mort a Nogentsur-Seioe en 1596, élôve de Tumèbe et de Cujafl,e.st n-^aintenant une gloire presque oubIi(^. D'abord avocat au Parlement, pius ^sous Henri III, procureur général eu Guyenne, il eut une part importante à la reddition de Pari» il Henri IV. \\ a laissé de nombreux ouvrages qui lui ont valu de son temp» le nom 4e Yarron de la France. H a rédi^ô U^ Coutumes de Troyes^ Pa^aerat lui & cQu^i^cré cette épltaphe :
Hic, ^ihsQO, jaces quonUan mecuorabilu aom<2a ' Bariaioqua foro, Pierioqua choru.
ancienne maxime : <c Qu'encore que le Pape soit souverain es choses spirituelles, néanmoins en France sa puissance souveraine n'a point de lieu» mais qu'elle est bornée par les Canons et Règles des anciens Conciles : et in hoc maxime €ami$iit libertas Ecclesiœ gallicanœ^ selon i'Univerâté de Paris ». Sur quoi M. Du Puy S dans ses Commentaires sur ces Libertés, dédiés à feu M. Mole, premier président et garde des sceaux, imprimés chez Gramoisy avec bon privilège, rapporte, page 30, que nos Théologiens appelient cette pleine puissance du Pape, « une tempête consommée et une parole diabolique, plenam tempestaiem et verbum diabolicum »•
Voilà les sentiments de nos Docteurs, selon lesquels nous yavons toujours tenu a que la Décision du Pape n'oblige point à croire ce qu'il a décidé, même en matière de Foi, parce qu'il est sujet à errer dans la Foi; mais seu- Içment à n'y rien dire de contraire, s'il n'y en a de grandes f^i^j^ons : In cousis fideiy determinatio solius papœ ut ' ptspé non ligat ad credendum^ quia est deviabilis a yî^^*,» comme dit Gerson. Le Pape entreprend donc sur
tl * I . a t
* ' * ''; /: !': ' Ossa licot teneant qui te gonaere Tricatset
Longa tibi ia libris vita fuiura luit.
Son frère, François Pithou, mort en 1621, avait découvert an manoacrit * ' d^fc Fdblês de Phèdre quMls publièrent de concert, pour la première kÀs. ' -Pieri^'pithou est un des théoriciens des Libertés de V Église gallicane, dont •ia f remière édition est de 1594.
ir-Du Pùy (Pierre), historien, Juriste, né à Agen en 1582, mort en 1651. çppsQiPer au Parlement de Paris et conservateur de la Bibliothèque da roi. Le plus connu de ses nombreux Écrits est son Traité des droits et da libertés dé l'Église gallicane, Paris, 1639, 2 vol. in-folio. On cite aussi de lui une Histoire des plus illustres favoris anciens et modernes. 1 vol. tji-4* et in-8. Leyde (EIzévir), 1659.
2. Deviabilis a fide, faillible en matière de Foi. Gerson (Jean Chariier, dit Gerson), parce qu*il était né à Gerson, village voisin de Réthel, en 1363, /—il est mort k Lyon en 1429 — chancelier de rUoiveraitô de Paris, et à qui
nos Libertés dans cette Bulle, où il nous veut obliger de croire ses Décisions; et ainsi c'en est une/ nullité manifeste. ' ol v'.'i. . w, •
C'en est aussi un^ autre plus consr^ét^e^.cpi^il ne" semble, lorsque le Pape dit qu'on a employé ^à examiner cette matière la plus grande diligence qui se puisse désirer, qua major desiderari non possity car'^ih y: a ici un artifice secret qu'il faut découvrir : c'est que, comme je vous l'ai déjà dit, les Papes veulent qu'on croie qu'ils peuvent seuls Décider les Points de Foi, en sorte qu'après cela il ne faut rien désirer davantage; au lieu que nous soutenons qu'il n'y a que les Conciles qui puissent obliger à croire, et qui ne laissent rien à désirer.:Et. ainsi, le Pape fait fort bien, selon sa prétention, de nous vouloir- faire avouer qu'on a apporté en cette matière tvutl ce qui se peut désirer, quoiqu'il n'ait fait autre chose- que consulter quelques Réguliers. Mais nous ferions fbrtmald'y crosentir, puisque ce seroit le reconnoître pour infaillible, blesser infiniment nos Libertés, ruiner les appels au Concile Général, et même rendre tous les Conciles inutiles, puisque le Pape suffiroit seul, s'il étoit Infaillible. Et ne doutez point que les partisans de la Cour de Rome ne fissent bien valoir un jour la réception de cette Bulle, pour en tirer ces conséquences.
Il y a bien d'autres Nullités essentielles que je serois trop long de rapporter. Jamais Bulle n'en eut tant. Mais ce qui la met le plus hors d'état d'être reçue au Parlement,
Ton a souvent attribué C&ussement la paternité de V Imitation de Jésus- Christ, est un des pères de la fameuse théorie des Libertés de VÊglise gallicane, théorie qui avait dans son Credo la non infaillibilité du Pape. Gerson, un des chef* du parti conservateur (les Armagnacs) au xv* siècle» était conservateur dans TÉglise comme dans l'État. l\ exerça à ce titre un grand ascendant au Concile de Constance (Ui4).
est qu'ayant été faite par le Pape seul, sans Concile, ^ même sans l'avis du Collège des Cardinaux, elle ne peut être considérée que comme ayant été faîte par le propre mouvement du pape, motu proprio *, que l'on ne reconnolt point en France : car on n'y a jamais reçu les Bulles faites motu proprio en matière de Foi ou de chose qui regarde toute TÉglise, quelque effort qu'aient fait les Papes pour cela, comme fit Innocent X, dans sa Bulle de la Résidence des Cardinaux, de l'an 1646, où il déclare « qu'encore qu'elle soit faite par son propre mouvement, il entend qu'elle ait la même force que si elle avoit été faite par le Conseil des Cardinaux». Sur quoi feu M. l'avocat général Talon * dit que c'étoit en vain que dans cette clause le Pape avoit voulu suppléer, par la voie de puissance, à l'essence d'un acte important; » de sorte qu'elle fut rejetée comme abusive. Et la dernière Constitution da même Pape, sur les Cinq Propositions, quoiqu'elle décidât
1. Ce n'était pas un motu proprio. Le Maître essaye de treins former U Bulle en motu proprio parce qu*une maxime de TÉglise gallicADe ètùt qu'un motu proprio n'était pas recevable en France, et cela de droit, dt jure, dans la langue dc< parlements. Cette législation a disparu avec TAccien Régime. Néanmoins l'article premier des articles organiques aDQe\c^ au Concordat de 1801 défend de recevoir, publier, imprimer ni aatremeDi mettre à exécution aucun Bref — les Bulles sont comprises sous ce nom de Brefs — , sans autorisation du gouvernement. II est vrai que le Conseil Ecdésiastiquc de Tempire français émit en 1809 et 1810 l'avis qu'une exceptî<m fût faite en faveur des Brefs émanant de la Pénitenccrie romaine, et qu'ai décret du 28 février 1810 porte, article premier : Les Brefs de la Pénilencerie, pour le for intérieur seulement, pourront être exécutés sans aucune autorisation. Tout cela est tombé en désuétude. Le pouvoir conserve son drc-ii, mais il intervient rarement. D'autre part, le Saint-Siège procède comme sMl n'y avait ni articles organiques, ni articles de 1682, ni Droits et Libertés de rÉglise gallicane. L'Église et l'État tondent de plus en plus à noe séparation, au moins en matière de Foi.
2. Mort en 1652, père de Denys Talon, également avocat général ao Parlement de Paris, et qui eut plusieurs fois maille à partir avec Port- Royal contre qui ses fonctions d'avocat (général le forçaient i procéder avec rigueur, une rigueur verbale.
des Points de Foi qui étoient reconnus de tous les Théologiens sans exception, néanmoins, par cette seule raison que le Pape y parloit seul, on n'osa pas seulement en demander l'enregistrement, quelque désir que Ton en eût. Comment donc celle d'Alexandre n'y seroit-elle pas refusée, puisque, quand elle n'auroit point tant d'autres nullités, ce défaut essentiel d'être faite par le Pape seul la rend incapable d'y être admise?
Il est donc constant, monsieur, qu'il n'y eut jamais de Bulle moins recevable que celle-ci, puisqu'on la devroit rejeter à cause de ses Nullités, quand on n'en voudroit point faire de mauvais usage, qu'on la dewoit encore rejeter à cause du mauvais usage qu'on médite d'en faire, quand elle n'auroit point de Nullités. Que sera-ce donc si l'on en considère tout ensemble et les Nullités et l'Usage? N'est-il pas visible que, si celle-ci passe, il n'y en aura point qu'on ne soit obligé d'admettre, et qu'ainsi nous voilà exposés à toutes celles qui pourront arriver de Rome, ce qui n'est pas d'une petite conséquence I Car on peut juger de ce qui en peut venir par ce qui en est déjà venu. Ne voyez-vous pas qu'on ne tâche qu'à multiplier les Bulles, afin que ce soient autant de titres de l'Infaillibilité, qui en a besoin, et que le monde s'accoutume peu à peu à y ajouter une créance aveugle ? Quand ils se seront ainsi rendus maîtres de l'esprit des peuples, ce sera en vain que les Parlements s'opposeront aux entreprises de Rome sur la puissance temporelle de nos Rois, Leur opposition ne passera que pour un effet de politique, et non pas pour une décharge de conscience. On les fera passer eux-mêmes pour Hérétiques, quand il plaira à Rome; car le moyen de faire croire qu'une autorité infaillible se soit trompée ? De sorte qu'après les Bulles de Boniface YIII, et ses semblables.
Z\t LETTRES k UN PROVINCIAL.
il n'y a point de différence entre dire que le Pape est infaillible, et dire que nous sommes ses sujets ^
Vous voyez par tout cela, monsieur, et combien cette Bulle est dangereuse par la fin où Ton veut la faire senrir, et combien elle est défectueuse dans la manière dont elle est dressée. 11 ne me reste qu'à vous faire remarquer combien elle est peu considérable dans le fond, et dans la matière qui y est décidée, laquelle n'étant qu'un simple Point de Fait*, est bien éloignée de mériter tout le bruit qu'on en veut faire; car il est constant, selon tous les Théologiens du monde, que ce Fait ne peut rendre Hérétiques ceux qui le nient, mais tout au plus téméraires. Or, qu'une ténaérité mérite qu'on prive les gens de leurs Biens et Bénéfices, et qu'on les punisse comme des Hérétiques, cela n'est pas raisonnable : car pourquoi traiter comme Hérétiques ceux qui ne le sont point, la dispute n'étant que sur un Point de Fait qui ne peut faire d'Hérésie? Cependant quelques évêques, qui ont résolu de déposséder les Bénéficiers, et qui n'en ont de prétexte que sur ce Point de Fait,
1. L*arguinentation de Lo Maître n*est pas sans duplicité : il essaye constamment de mettre la politique de son côté, d*exploit€r le préjugé national contre la Cour de Rome. Pascal n'aurait pas consenti à des moj-ens de ce genre.
3. L& distinction du Fait et du Droit, qui tient une si grande place dans les Provinciales, est descendue dans la rae. U n'y a pas Jusqu^à Lx>rec qui ne 8*en égayé dans sa Gazette rimée, où il écrit à la fin de 1662 :
Je n'aorois jamiiis cm être homme A pouvoir pester contre Rome :
Depuis deux ou trois mois entiers Je l'ai pourtant fait Yolontiers.
Mais ce seroit un cas inique De m'en juger moins cathobqae.
Qrftce à Dieu, je sais, quant à moi, Distinguer le Fait de la Foi.
Le Fait est une chose humaine Bien souvent trompeuse, incertaine; Mais la Foi n'a rien de douteux, Bl l'Église et Rome sont deux.
ODt arrêté, dans leur Lettre circulaire du 17 mars dernier, « que ceux qui refuseront de souscrire le Fait seront traités comme s'ils refusoient de souscrire le Droit » • Ils ont beau faire néanmoins, ils ne sauroient confondre par toute leur puissance ces choses qui sont séparées par leur nature. Un simple Fait demeurera toujours un simple Fait, et celui-ci ne sauroit jamais donner lieu de priver les gens de leurs Bénéfices; car j'en reviens toujours là.
N'est-il donc pas plus clair que le jour, qu'en tout ceci ils n'ont point du tout songé à nous instruire dans la Foi, mais seulement à nous assujettir à l'Inquisition? C'est ce que je vous montrerois au long, si j'en avois le loisir, tant pour le point qu'ils ont choisi pour objet de leurs Décisions, que par la manière dont ils s'y prennent. Car n'est-ce pas un bel Article de Foi de croire que des Propositions que tout le monde condamne sont dans un Livre? Et peut-on s'imaginer que ce soit seulement pour faire croire ce point qu'on exige des Signatures de toute l'Église? Il faudroit être bien simple. S'ils avoient tant voulu le faire croire, ils n'avoient qu'à en citer les pages : et s'ils avoient eu dessein de nous éclairer tout de bon, ils nous auroient expliqué ce sens de Jansénius, qu'ils condamnent sans dire ce que c'est, comme dit fort bien la Dix- Huitième*, que mon fils m'a montrée ce matin. Reconnoissez-le donc, monsieur : ils n'ont pensé qu'à eux, et non pas à nous. Ils n'ont choisi ce point que parce qu'il leur étoit favorable, à cause de la passion qu'on a contre Jansénius. Ils ont voulu ménager cette occasion, et, tournant à leurs fins le désir qu'on a témoigné de voir condamner cette Doctrine, ils ont cru que nous y serions assez échauf-
fés pour acheter leurs Bulles par la perte de nos Libertés. Comme j'écrivoîs ces dernières lignes, je viens de Toir un Conseiller des plus habiles, qui m'a dit que c'est une maxime constante dans les Parlements, qu'ils sont les juges légitimes et naturels des Questions de Fait qui se rencontrent dans les matières ecclésiastiques*; et qu'ainsi n'étant question ici que de savoir si les Cinq Propositions condamnées sont tirées de Jansénius, il leur appartient d'examiner si elles y sont, au cas qu'on leur présente cette Bulle, De même que dans la célèbre Conférence de Fontainebleau, où le cardinal Du Perron accusa de faux cinq cents passages des Pères, allégués par Du Plessis Momay, le roi Henri IV nomma des commissaires laïques pour juger cette affaire *, où il étoit question d'examiner si ces Passages étoient véritablement dans les Pères, comme il s'agit ici de savoir si ces Propositions sont dans Jansénius; et quelque bruit que fît le Nonce d'abord, de ce qu'on ne prenoit pas des Ecclésiastiques pour connoltre d'une Matière Ecclésiastique, ils en demeurèrent les Juges, parce qu'il n'étoit question que d'examiner des Points de Fait. 11 m'en donna encore d'autres exemples; mais celui-là suffit pour mettre la chose hors de doute, et pour montrer que, si Ton presse le Parlement sur le sujet de la Bulle, nous aurons le plaisir de leur voir examiner régulièrement, et en pleine Assemblée des Chambres, si ces Cinq Propositions
1. Dans les matières ecclésiastiques ayant un effet civil, et ce Q*e9t pas ici le cas. Le Maitre abuse des Libertés gallicanes.
2. Le procédé d'Henri IV était purement arbitraire, n B*agissait ds livre de Du Plessis Mornay intitulé : Institution de V Eucharistie, Du Perron eut Tavanlage et n'était guère un meilleur théologien que Du Plessis Mornay. C'est de lui et de Du Plessis Mornay que Tillastre Uuet disait : « Tous les deux ont eu plus de réputation que de savoir, et Ton cherche en vain aujourd'hui dans leurs Écrits sur quoi cette réputation pouvoit être fondée ». La conférence de Fontainebleau eut lieu en 1600.
soDt dans le Livre de Jansénius : neus saurons s*il est vrai que ce soit une témérité de ne le pas croire, et nous verrons le jugement du Pape exposé au jugement du Parlement.
Ainsi, je ne puis assez admirer combien ce dessein d'Inquisition a été mal concerté, pour avoir été conduit par de si habiles gens; car ils ne pouvoient choisir de base plus foible et plus ruineuse que cette Bulle, qui, n'étant que sur un Fait, ne pouvoit jamais être assez considérable pour soutenir une si grande entreprise. Car ne seroit-ce pas une chose honteuse et insupportable que l'Inquisition, qu'on n'a point voulu souffrir en France pour les choses mêmes de la Foi, s'introduisît aujourd'hui sur ce Point de Fait ; et que tout le monde y contribuât volontairement, les Évêques en l'établissant par leur autorité, et le Parlement en les laissant faire ?
Je ne crois pas qu'il soit disposé à cela. Il n'y a point ici de raillerie. Cela les touche eux-mêmes, comme j'ai dit tantôt, au moins pour leurs parents et amis, n'y ayant guère de personnes qui puissent être sans intérêt dans une affaire générale. Le moins de servitude qu'on peut est le meilleur. Les gens sages ne s'en attireront jamais de gaieté de cœur. Qu'ils cherchent donc d'autres manières de faire croire que ces Propositions sont dans ce Livre. Qu'ils écrivent tant qu'ils voudront, ou plutôt qu'ils se taisent tous. On n'a que trop parlé de tout cela. Qu'ils laissent le monde en repos, et nos Bénéfices en assurance.
Si le Parlement prend connoissance de cette affaire, j'ai d'assez bons mémoires pour montrer combien il y a de différence entre la Primauté que Dieu a véritablement dénuée au Pape pour l'édification de l'Église, et l'Infaillibilité
que ses flatteurs lui voudroient donner pour la destruction de rÉglise et de nos Libertés ^
1 . Cette Lettre, qui menaçait de' faire interrenir les Parlemfiits (f aœ manière plus directe, produisit beaucoup d*effet. On laissa dormir k For mulaire durant quatre ans (1656-1660). Le Parlement se frottait les maiis. Mazarin était fatigué, les Jésuites étourdis du coup des Promncûilet Oo le reprit en 1661, et même une Déclaration royale da 26 avril 1664eoâTiit fait une Loi de TÉtat. Mais les troubles qui suivirent cette Déclantioo obligèrent d'y renoncer : cela s*est appelé la paix de V Église (1669 .Clément IX consentit à proclamer que le Saint-Siège ne prétendait pas que U signature du Formulaire obligeât à croire que les Cinq Propositions fassent implicitement ou explicitement dans le livre de Jansénius. Il exigeait Kilement qu'on les condamnât comme Hérétiques en quelque Uea qu'elle^ fussent.
Malebranche, qui était cartésien, c'est-à-dire rationaliste et hostik pa-* tempérament à la Grâce conçue à la manière de saint Paul, de saict Augustin, de Luther et de Calvin, avait signé le Formulaire, pui$ rwacw sa signature et il avait eu l'attention d'envoyer à Port-Royal, où on lacw* servait, une copie de sa rétractation. Dans une querelle qu'il eut plus urd avec Malebranche, Amauld écrit au père Quesnel (15 février 1681): «J"*" bien songé au papier qu'il a donné, il y a dix ou douze ans, mais j^c""-* mieux qu'on m'eût coupé la main que de lui en faire aocoo reproche; rien ne feeroit plus malhonnête que d'abuser de cette confiance. ^ sachant cela, comment ose-t-il dire dans un livre imprimé (il Tenait* publier son Traité de la nature et de la Grâce, 1680, et son ÈdatràsM»^ ou suite du Traité de la Nature et de la Grâce, 1681) qu'il n'a jinais rt; dans nos sentiments touchant la Grâce?... Il m'est fort indifférent qn'A * ait été ou qu'il n'en ait pas été. » A cette époque, du reste (1684), ta 0"*" tion du Formulaire était enterrée.
FACTUMS ET PIÈCES DIVERSES RELATIFS AUX PROVINCIALES A LA MORALE RELÂCHÉE DES GASUISTES ET A LA PLUPART DESQUELS PASCAL A EU PART
Le désir de défendre Port-Royal et de se venger des Jésuites n'hélait pas le seul objet poursuivi par Pascal et ses amis. Ils n'*aiinaient pas le scandale pour lui-même. On ne saurait disconvenir qu'ils n'aient eu à cœur l'honneur de l'Ancien Ciirlstia- Dîsme, les principes de sa Morale, et, par suite, le redressement des griefs énumérés dans les Provinciales contre les Casuistes. On voulait jeter hors du temple a les ordures des Casuistes ». L'expression est de Bossuet. Les Jansénistes proprement dits s'acharnèrent jusqu'à la fin du siècle à accumuler sur les seuls Jésuites toutes les misères morales de la Casuistique du temps. Ceux qui poursuivirent cette tâche, utile si l'on veut, mais injuste dans ses procédés, c'étaient le docteur Perrault, exclu de la Sorbonne pour avoir refusé de signer la Censure d'Arnauld, et frère de Charles Perrault, l'homme aux Contes des fées; Varet, ficaire général de M. de Gondrin, à Sens, habitué à cacher Arnauld et Nicole dans sa maison, auteur d'une Histoire du Jansénisme; Pontchâteau, d'une des meilleures familles de France, apparenté à tous les grands noms de l'Église et de la Monarchie; enfin Arnauld et Nicole. Il y eut une avalanche d'extraits de la Morale des Jésuites. On lit dans la préface du Livre d'Arnauld, Intitulé : la Af orale pratique des Jésuites, et qui n'a pas moins de huit volumes (1669-169*i) : a On désire de tout son cœur que ce travail puisse être utile aux Jésuites, car, quoi qu'ils en puissent dire, on les aime, et l'on a pour eux toute la charité que l'on doit. » Ce sont là des propos de crocodile. Arnauld avait mis
vingt ans de sa vie à ramasser partout les anecdotes les plus odieuses à leur imputer. Sainte-Beuve en est écœuré : « Après la victoire décisive des Provinciales, écrit-il (Pori-Royal, t. III, p. 216 de la quatrième édition), cela méfait Teffetdu gros train et des fourgons qui, en traversant le champ de bataille, achèveoi les blessés et broient sous leurs roues les morts. Je crois bien que ces volumes ont été grandement utiles au parti qui les publiait; il est en toute matière des esprits lents et commoos qui ne saisissent un résultat qu'à la seconde et à la troisième rédaction, et qui ont besoin qu'on s^appesantisse : il faut bien leur donner le temps d'arriver. D'ailleurs, ce qui nous parait aujourd'hui une suite d'avanies à des victimes, n'était que des représailles quand le père de la Chaise régnait encore. Mais ces Livres manquent par trop aussi d'esprit et d'équité, ou tout au moins de malice intelligente; ils me dégoûtent et m'ennuient à n'en pouvoir parler. Que vous dirai-je? Il y a eu la gueue de Pascal, comme il y a eu la queue de Voltaire. »
Pascal était plus pratique. Il y avait aussi le Clergé de France qui sentait la Morale de l'Église atteinte dans la Morale des Casuistes. 11 importait de l'en dégager. Ce devait être la sanction des Provinciales, et ce le fut.
On trouve dans le Septième Faclum des curés de Paris, ou journal de tout ce qui s'est passé tant à Paris que dans les proviîices au sujet de la Morale et de t' Apologie des Casuistes psqu'à la publication des censures de nosseigneurs les archettq\^ et évoques de la Faculté de Théologie de Paris, factum daté du 8 février 1659, le récit de la manière dont l'affaire s'est engagée. C'est d'abord M. de Saint-Roch, syndic des curés de Paris, qui défère à l'Assemblée ordinaire des Curés, dès le 12 mai 1656, les Propositions alléguées dans les Provinciales contre les Casuistes. Si les extraits de Pascal sont vrais, il faut condamner ces maximes pernicieuses ; s'ils ne le sont pas, c'est-à-dire si on ne les trouve pas dans les Auteurs d'où Pascal dit les avoir tirés, c'est lui qu'il faut condamner. Mais le cardinal de Retz, archevêque de Paris, n'était pas là, et pour le moment il n'y avait pas de vicaires généraux qui pussent le remplacer et poursuivre l'affaire.
Ce furent les Curés de Rouen qui s'en chargèrent sur U plainte de l'un d'entre eux, M. Du Four, abbé d'Aulnay et curé de Saint-Maclou, qui tonna contre les Casuistes dans une réunion de plus de douze cents prêtres, présidés par l'Archevêque de Rouen, le 30 mai suivant. Il n'avait pas nommé leà Jésuites, mais
APPENDICR. 319
le père Brisacier, recteur du Collège que les Jésuites avaient à Rouen, se plaignit à l'Archevêque. Alors les Curés, piqués au jeu, nommèrent une commission chargée de vérifier les assertions de Pascal. La commission, surprise de voir que Pascal n'avait pas dit le quart de la vérité, car si les citations qu'il fait sont parfois inexactes, les passages des Casuistes ne gagnent pas à être examinés de plus près, la commission, disons-nous, fit requête à M. de Harlai, afin qu'on examinât les passages des Casuistes cités par Pascal, et en particulier certaines Propositions extraites par elle des Casuistes. M. de Harlai renvoya l'affaire à l'Assemblée générale du Clergé de France, alors réunie à Paris.
Les Curés de Paris, encouragés par l'exemple, vérifient à leur tour les passages des Provinciales. On fait réimprimer Escobar comme pièce à consulter, puis on en appelle à l'Assemblée générale du Clergé, quoiqu'on sût qu'elle était en ce moment un peu à la dévotion de Mazarin et des Jésuites. On s'excuse du reste auprès d'elle de l'initiative qu'on a prise. « Quand nous avons sollicité les Curés des autres diocèses de se joindre aussi avec nous, disent les Curés de Paris dans leur Requête à l'Assemblée Générale du Clergé, nous avons été très éloignés de prétendre que ce fût en se détachant de l'Ordre de leurs Évêques. Nous savons, messeigneurs, et les obligations et les bornes de notre devoir. »
Le fait est qu'une grande partie du Bas Clergé était janséniste et que la plupart des Évêques l'étaient intérieurement au même degré. A quelque rang qu'ils fussent placés dans la hiérarchie, les membres du Clergé Séculier étaient hostiles aux Réguliers, par qui la Cour de Rome aspirait à les remplacer dans l'administration de l'Église.
On allait se séparer. On nomma pourtant une commission qui examinerait les griefs des Curés de Paris, de Rouen et d'un grand nombre d'autres villes du Royaume, contre la Morale des Casuistes. En attendant, et comme première satisfaction, l'Assemblée fit imprimer à ses frais une édition des Instructions de saint Charles Borromëe sur la Pénitence.
En quoi l'Assemblée Générale du Clergé, composée des représentants du Haut Clergé imbus des maximes gallicanes quant à rindépendance de l'Autorité Épiscopale menacée par les Réguliers, mais inféodée à Mazarin, qui en ce moment avait besoin des Jésuites et de la Cour de Rome, résiste à la pression des Curés représentants de la Morale austère de la vieille église gallicane,
de la tradition nationale opposée à la mollesse italienne et ne se rendant pas un compte exact des exigences politiqaes de la situation. Ils ne considéraient que Tintérét de TÉglise, offensée dans ses mœurs et dans son crédit sur Topinion par les maximes des Gasuistes. Les Curés, c'était la Fronde ecclésiastique, et le Haut Clergé c'était le parti des princes.
Il y eut une année de répit. On se mesurait du regard. Mais en 1657, VApologie pour les Casuisles contre let OUamnies des Jansénistes \ œuvre imprudente du père Plrot, jésuite, mit le feu aux poudres.
Le père Plrot, rappelait à quelques égards la verve grossière et abondante du père Garasse. Nous en avons déjà cité quelque chose. Les injures personnelles décochées contre le Secrétaire de Port-Royal méritaient d'ailleurs de ne pas rester impunies. « Que si je ne considérois que sa personne, écrit le père Pirot (page 19 de VApologie)^ et ceux qui remploient pour railler, je le méprlserois avec ses bouffonneries et conseillerois aux Gasuistes et Canonistes de se comporter envers ces bouffons ainsi que les conseillers et présidents ont accoutumé de faire envers les Clercs du Palais, avec qui ils dissimulent une fois Tan et souffrent qu'ils érigent des tribunaux et qu'ils créent des Magistrats de la Basoche qui, pendant le temps de carême prenant, font plaider des causes, rendent des sentences aux parties et font des ordonnances pour régler les abus des Sièges et des Parlements. » PirQt ajoute ailleurs (page 22) : « Outre les Pères de l'Église, les Gasuistes lisent d'autres Auteurs de Morale que cenx dont ce janséniste railleur a fait une liste grotesque. Si ce Secrétaire-là se donne la patience de lire Silvestre, il trouvera sur la fin une liste des Auteurs que ce casulste a lus pour composer si Somme, et il y en comptera plus de cent soixante, entre lesquels
1. Apologie pour les Gasuistes contre les calomnies des Jansénistes, ot le lecteur trouvera les vérités de la morale chrétienne, si nettement expliquées et prouvées arec tant de solidité qu'il lui sera aisé de yeoirqae les maximes des Jansénistes n^ont que l'apparence de la vérité et qu'effectivement, elles portent à toutes sortes de péchés, et au grand relâchement qu'elles bl&ment avec tant de sévérité, par un théologien et professeur en droit canon. A Paris, 1657. »
C'est une brochure in-4*> de 191 pages, sans nom d^auteur ni d'imprimeur, ce qui laisserait croiro que si le père Pirot ne Ta pas publiée de son chef« la Compagnie n'en voulait pas prendre publiquement la responsabilité.
APPENDICE. 3ÎI
on n'y trouvera pas un de ceux que le Secrétaire a mis dans ses ridicules Lettres. » Citant le passage de Ih Quatrième Provinciale^ où Pascal parle sans doute des gens qu'il a fréquentés durant sa vie mondaine : «< Les vices ont prévenu leur raison dit Pirot ; leur vie est dans une recherche de toqtes sortes de plaisirs, dont le moindre remords n'a pas interrompu le cours I » Pirot s'écrie (page 35) : a II y a quelque apparence que le Secrétaire de Port- Royal parle ici de lui-même ou de ses intimes amis, puisqu'il connoît si particulièrement les mouvements intérieurs de leur cœur, qu'il ne sauroit les avoir appris d'autres que de ces gros pécheurs. C'est pourquoi , pour lui témoigner que je n'ai pas d'aigreur contre lui, je veux, pour toutes les injures qu'il a vomies contre les Casuistes, lui donner un avis qui peut lui servir et à ces gros pécheurs ses bons amis. » L'aigreur ne manque pas plus à Pirot que la suffisance, quoique son aigreur et sa suffisance soient aussi lourdes l'une que l'autre : a I^s Dévotes de Port-Royal, dit-il, que vous tâchez de divertir aux dépens des Casuistes, peuvent-elles se plaire à ces sortes de railleries et faut-il, pour les mettre en belle humeur, que vos Lettres leur disent des Nouvelles de ce qui se passe dans les lieux infâmes? » Ailleurs, il plaint Pascal de s'être jeté a à l'aveugle contre des gens d'une autre trempe qu'il n'avoit cru. » 11 termine en protestant qu'il « porte au cœur le salut de tous les Jansénistes et nommément du Secrétaire. »
Le Libelle du père Pirot était une belle cible. Les Jésuites n'osaient désavouer un pauvre homme qui avait fait de son mieux. 11 fut censuré par la Sorbonne (juillet 1658). Ce fut durant les délibérations qui précédèrent la Censure que les Curés de Paris commencèrent la série de leurs Faclums. C'étaient eux qui, de concert avec Arnauld, avec Mcole, Périer, Hermant et d'autres amis de Port-Royal , recueillaient des faits et des arguments. Pascal tenait la plume. Le second Factum, daté du !«' avril 1658, est tout entier de Pascal. Il l'écrivit en un jour. La Censure n'avançait pas. Les Jésuites y faisaient de l'opposition, publiaient des Écrits. C'est à ces Écrits que répondent les Troisième et Quatrième Factums. Le Cinquième, intitulé : Sur les avantages que les Hérétiques prennent contre l'Église, de la Morale des Casuistes et des Jésuites, est un morceau d'éloquence digne de ce qu'il y a de meilleur dans les Pensées ou dans les Provinciales, 11 est aussi de Pascal en entier et il aimait ce petit chef-d'œuvre « comme le meilleur qu'il eût
fait. > n aie doadese transformer comme il veut. 11 affecte k ton d'un curé qui fait son prône. C'est un acteur. Que lui importent le costume et Tattitude, pourvu qu'il puisse faire' éche: à « la plus puissante Compagnie et la plus nombreuse deTÉglL^ qui gouverne les consciences presque de tous les Grands, lifuêe et acliamée à soutenir les plus horribles maximes qui aient jamais fait gémir l'Église, b selon les termes qu'il emploie loimôme dans ce Cinquième Factum où se trouve le parallèle é& Calvinistes et des Jésuites dans lequel Pascal, toute réflexion faite , préfère les Jésuites sur ce qu'au moins ils ont gardé l'Unité.
Le Cinquième Faclum fit autant de bruit dans le monde qoe la plus favorisée des Provinciales. On peut en avoir une id^ par le fragment suivant d'une lettre de M*»* de Longuevillc, qci écrit de Rouen {ià février 1658) à quelqu'un qui la tenait la courant de ce qui se passait à Paris : « Vous pouvez juger avec quelle joie j'apprends le bon succès que Dieu adonné aax^« de MM. les Curés de Paris. Comme ceux de Rouen soutiennent la même cause et par le môme principe , ils ont reçu aussi -i même bénédiction. — M*"*» de Longueville, qui vient de se cocvertir, a un style approprié à ses nouveaux sentiments. - ^ soit montré, — c'était la formule de prise en considération, leur fut hier accordé par le Parlement, quoique la veille on fûî fort éloigné d'attendre cet événement favorable. Quand on soutient la cause de Dieu et qu'on le fait plutôt par la chaleur «l^ la Charité que par celle que notre amour-propre nous inspire, on doit tout attendre de sa protection. Tespère qu'il la donnen à son Évangile en cette rencontre, et que les Juges Spiritu^^ feront au moins aussi bien que les Séculiers. MM. les Curés oni envoyé leur Requête à M. notre Archevêque, à quoi j'ai joiflt une de mes Lettres. Priez Dieu que l'indignité qui est en moi pour soutenir une cause si sainte ne nuise pas à rœnTrel^ Dieu. Je vous demande une relation fidèle de tout ce qui s*^ passé depuis la première que vous m envoyâtes jusque à ce\\^ heure, et depuis cette heure jusqu'à la consommation d« l'affaire. 11 faut , s'il vous plaît , que cela soit séparé de vos Lettres , parce que je veux en faire part à quelqu'un de v^ amis qui sont [sic) dans une grande ferveur pour le soutien la Morale chrétienne. Prenez donc ce soin, je vous suppliai '^^^ votre ponctualité ordinaire. Je commence à bien espérer contre ma coutume, et à croire que Dieu protégera la vérité et te «*^
teté de son Évangile contre le mensonge et la corruption des hommes. Mais en môme temps je commence aussi à craindre dans Poccasion du petit triomphe qui se prépare pour la bonne cause. J'appréhende, avec grande justice, de m'en réjouir trop humainement, et que je sois moins touchée en cela de la gloire de Dieu que de la mienne : je dis de la mienne, parce qu'il y en a toujours à être du parti victorieux. Priez donc Notre-Seigneur que je reçoive cette joie comme chrétienne, et non pas comme une séculière; c'est-à-dire que je m'humilie d'être si peu digne d'être du bon parti, lorsque tant d'autres, qui ne l'ont pas tant offensé que moi, sont du mauvais ; que je ne me répande point trop sur la victoire que Jésus-Christ va remporter, mais qu'au lieu de cela je recoure à lui pour le supplier d'achever son œuvre et de me préserver, de me l'approprier à cause du peu de zèle qu'il m'a donné pour cette cause que je le supplie de me faire regarder comme la sienne et non pas comme la mienne. » La sœur de Condé conspire toujours. Quand la Fronde politique est terminée, elle se jette dans la Fronde ecclésiastique, et déjà elle a su acquérir le style de l'emploi.
Le Sixième Faclum des Curés de Paris (24 juillet 1658) est encore bien plus évidemment de Pascal que le précédent. On y retrouve la véhémence des Provinciales^ l'art et la dialectique pressante de ses meilleurs jours. Les Jésuites avaient entrepris de faire comprendre la Censure des Provinciales dans celle de V Apologie pour les Casuisles. Les Provinciales, disaient-ils, avaient été condamnées à Rome. Ce n'était pas l'avis du Parlement ni surtout de l'avocat général Talon. On aurait eu l'air de reconnaître en France la juridiction de l'Inquisition romaine. Les Jésuites appuyèrent leur prétention par un Écrit : Sentiments sur V Apologie, Ils se lavaient les mains, comme Pilate, affectaient de vouloir rester neutres dans la cause du père Pirot. Cest là-dessus que Pascal fond sur eux : « Quoi ! mes pères, toute l'Église est en rumeur dans la dispute présente : l'Évangile est d'un côté et Y Apologie des Casuistes est de l'autre; les Prélats, les Docteurs et les Peuples sont ensemble d'une part, et les Jésuites, pressés de choisir, déclarent qu'ils ne prennent point de parti dans cette guerre ! Criminelle neutralité ! Est-ce donc là tout le fruit de nos travaux , que d'avoir obtenu des Jésuites qu'ils demeureroient dans l'indifférence entre l'erreur et a vérité, entre l'Évangile et V Apologie, sans condamner ni l'un ni Tautre? Si tout le monde étoit en ces termes, l'Église n'auroit
guère profité et les Jésuites n'auroient rien perdu ; car ils D'ont jamais demandé la suppression de TÉvangile. Ils y perdroient; ils en ont affaire pour les gens de bien ; ils s'en servent quelquefois aussi utilement que des Casuistes. Mais ils perdroient auâa si on leur ôtoit V Apologie qui leur est si souvent nécessaire. Leur Théologie va uniquement à n'exclure ni Tun ni l'autre eî à se conserver un libre usage de tout. Ainsi on ne peut dire ni de rÉvangile seul, ni de IMpoioyie seule, qu'ils contiennent leurs sentiments. Le dérèglement qu'on leur reproche consiste daos cet assemblage, et leur justification ne peut consister qu'à es faire la séparation , et à prononcer nettement qu'ils reçoivent l'un et qu'ils renoncent à l'autre : de sorte qu'il n'y a rien qui les justifie moins et qui les confonde davantage, que de ne nous répondre autre chose, lorsque tout le fort de notre accu^tian est qu'ils unissent, par une alliance horrible, Jésus-Christ avc^: Béiial, sinon qu'ils ne renoncent pas à Jésus-Christ, sans dire en aucune manière qu'ils renoncent à Béiial. »
Pascal est opiniâtre et vise à un résultat. Il ne lui suffît p^s que les Provinciales aient ameuté le public contre les Ca.snistfts Il faut que les Casuistes et les Jésuites qui les représentent fassent amende honorable, dans la personne du P. Pirot. 11 a su intéresser l'Église gallicane tout entière. Que les Jésuites abjerent leurs Doctrines mondaines et opportunistes. Ce n'est plus l'Auteur des Provinciales qui les met en demeure de le faire : ce sont les Curés de Paris , de Rouen, des Provinces , le Haui Clergé qu'il charge et force en quelque sorte d'exécuter la sentence prononcée dans les Provinciales, Et la sentence fut exécutée. Les Mandements d'Évôques, les Réunions de Cur*->, les Écrits de toutes sortes avaient soulevé une tempête générale dans rÉglise. Depuis saint Bernard, aucun Livre n^avait pa opérer de cette façon au sein du Christianisme. L'Apologie pour les Casuistes ne put éviter une condamnation à Rome (aoûi; 1659). On a prétendu que le malheureux P. Pirot en était mort de chagrin. Qu'il en ait eu du chagrin , il est permis de le croire, mais il n'est pas mort de cela. On lit dans une lettre de M. de Pontchâteau, du 26 mars 1665, à M. de Neercassel : c Le P. Pirot est mort d'un cancer qui lui a mangé toute la langue; la punition des autres qui ont commis de pareils excès n'est pas si visible ; elle n'en est pas moins terrible pour cela, puisqu'elle sera éternelle. » C'est un argument de sectaire.
Cependant la Censure de la Sorbonne n'arrivait pas. L'agita-
tion contiDuait de se répandre. Les Évêques tonnaient dans leurs Mandements, les Curés des principales villes de province, ceux de Nevers, d'Amiens, d'Évreux, de Lisieux, publiaient à leur tour des Factums sur le modèle des Factums des Curés de Paris et de Rouen.
Enfin la Censure fut prononcée et les vicaires généraux du cardinal de Retz s'empressèrent d*en annoncer la publication dans un Mandement. Il y avait dans les papiers de Pascal un projet de Mandement qu'on lui avait demandé à rArchevéché de Paris. Comme c'était lui qui avait conduit la campagne contre l'Apologie, il était fondé à réclamer l'honneur d'être parvenu au but : c'était la revanche de la condamnation d'Arnauld.
Le Septième Factum (2 février 1659) est, comme on a déjà vu, le résumé des négociations relatives à la Censure de VApologie pour les Casuistes et l'énumération d'un grand nombre de Censures prononcées par les Évoques; on y reconnaît partout la touche de Pascal. A quoi, le P. Annat ayant répondu par un écrit intitulé : Recueil de plusieurs faussetés et impostures contenues dans le journal (7« factum) des curés de Paris, Pascal le prend à la gorge (8« factum): « Il avoit couru un bruit, dit-il au P. Annat, que votre Général vous avoit défendu très expressément de faire aucune réponse aux Écrits qui attaquoient votre Morale ; et toutes les personnes sages avoient jugé que si cet avis n'étoit pas entièrement conforme aux maximes du Christianisme, qui demandoient de vous une réparation publique pour des excès publics, il rétoit au moins à celles de la Politique, qui obligent de dissimuler et de couvrir par une apparence de modestie les justes reproches dont on ne sauroit se purger. Mais quand on voit maintenant que la passion qui transporte votre Compagnie ne l'a pas rendue capable de se ranger à ce parti, que peut-on juger autre chose, sinon qu'elle est aussi bien abandonnée de la prudence des enfants du siècle que de celle des enfants de la lumière; que Dieu, en punition de tant d'erreurs si opiniâtrement soutenues, y a répandu un esprit d'étourdissement ; et que ce n'est plus qu'une troupe d'hommes emportés qui agissent au hasard; qui ne gardent plus aucune mesure dans leur conduite; qui parlent, qui se taisent, qui publient des Écrits et qui les suppriment aussitôt; qui avouent et qui désavouent; qui contrefont les humiliés et les abattus, et s'élèvent en môme temps avec une insolence insupportable; et qui ne représentent dans leurs procédés que l'état de ceux dont l'Écriture dit dans
e Douzième Chapitre de Job : Palpabuni gucui in lenebrisHwiu in luce; et errare faciet eos quasi ebrios. i
11 y a là autant de génie, de savoir et d'effort que dans les Provinciales, quoique les Faclums n'en aient pas la répatatioû. La lutte durait depuis trois ou quatre ans; la victoire était assurée. On était fatigué, moins sensible qu'au premier moment aux éclats de l'éloquence de Pascal. On éprouvait ce qu'il dit luimême de l'éloquence continue, qu'elle finit par être ennuyeuse.
Le miracle de la sainte Épine, accompli à Port-Royal en faveur de sa nièce, l'avait encouragé et confirmé dans son dessein contre les Jésuites, corrupteurs du Christianisme. Il était éfident que Dieu avait pris le parti de Port-Royal et de Pascal contre les Jésuites : « Injustes persécuteurs de ceux que Diai protège visiblement, leur crie-t-il {Réponse à un écrit pvbUé ivr le sujet des Miracles qu'il a plu à Dieu de faire à Port-Bo^^^ votre dureté surpasse donc celle des Juifs, puisqu'ils ne refosoient de croire Jésus-Christ innocent que parce qu'ils doutoient si ses Miracles étoient de Dieu? Au lieu que vous, ne poaraai douter que les Miracles de Port-Royal ne soient de Dieu, toos ne laissez pas de douter encore de l'innocence de cette maisoD... Ce lieu qu'on dit être le Temple du Diable, Dieu en fait son Temple. On dit qu'il faut en ôter les enfants : Dieu les j pïènt. On dit que c'est l'arsenal de l'Enfer : Dieu en fait le Sanctuiire de ses grâces. »
Dans le dernier Factum des Curés de Paris dont le P. Adbiî fait les frais avec le P. Tambourini, un des Casuistes fouettés par Pascal dans les Provinciales, les griefs articulés prennent un caractère d'acrimonie et de triomphe dont les Jésuites se ven£^ ront tout à l'heure par l'évocation du Formulaire, car les fflo tums sont la préface de la Signature du Formulaire. H ^^^^ bien que les Curés payassent leurs dettes.