AVIS
De MM, les Curés de Paris à MM. les curés des autres Diocèses de France sur le sujet des mauvaises maximes de quelques Nouveaux Casuistes,
Messieurs,
Si tous les vrais Chrétiens sont unis ensemble par un mâme esprit et un même cœur, et sont obligés, par les devoirs de la Charité divine, de prendre part aux intérêts spirituels les uns des autres dans les occasions que Dieu leur en présente, tous les Pasteurs de TÉglise catholique le sont encore davantage; et leur Charité devant être plus grande que celle des Particuliers, puisqu'elle en est l'exemple et le modèle, elle les lie aussi plus étroitement ensemble, et les engage beaucoup plus à s'aider mutuellement pour le bien des âmes que Dieu a commises à leur conduite. C'est ce qui nous a portés à écouter favorablement ce qui nous a été représenté de la part de nos vénérables confrères MM. les Curés de Rouen, dans nos dernières Assemblées r savoir, que M. le Curé de Saint-Maclou, l'un des plus considérables d'entre eux, s'étant cru obligé de parler, dans un sermon synodal, en présence de M»' l'Archevêque de Rouen, de plus de huit cents Curés et de plusieurs autres personnes de condition, contre les mauvaises maximes de quelques Casuistes, qui troublent Tordre de la Hiérarchie et corrompent la Morale Chrétienne, et ayant depuis déclaré, dans un autre sermon fait en sa paroisse, qu'en prêchant contre ces pernicieuses maximes il ne les attribuoit à aucun Ordre, ni à aucun Corps, mais les combattoit seulement en elles-mêmes : les Jésuites de la ville de Rouen n'ont pas laissé de se tenir tellement offensés du décri de cette Doctrine, qu'ils ont présenté à M. l'Archevêque de Rouen, au nom de frère Jean Brisacier, Recteur de leur Collège en ladite ville, une requête remplie d'injures et de calomnies contre la personne dudit sieur Curé de Saint-Maclou, afin que, l'ayant ruiné d'honneur et de crédit, il ne se trouvât plus personne qui osât entreprendre de décrier publiquement ce que ces Auteurs scandaleux
osent soutenir et écrire publiquement; que ce traitement si injurieux qu^on faisoit à leur confrère les avoit obligés de s'ssembler pour examiner les points touchant les Mœurs qui a?oieot donné lieu à ce différend ; que pour cela ils avoient lu les Lirres desquels ils ont été tirés, et qu'en ayant fait des extraits fidèles, ils y avoient trouvé des Propositions si étranges et si capables de corrompre les âmes, que cela les avoit encore plus eogagés à se joindre à leur confrère, pour en demander tous ensemble la condamnation : qu'à cette fin ils avoient présenté une reqaéif à M«' TArchevôque de Rouen, qui, leur ayant dit que cette afliire étoit commune et regardoit toute TÉglise, leur témoigna Toaloir la renvoyer par-devant nosseigneurs de l'Assemblée Générale du Clergé de France, qui se tient maintenant à Paris : ce qai les avoit encore portés davantage à s'adresser à nous, afin qu'étant joints ensemble, nous pussions travailler plus utilement à obtenir la Censure de ces maximes entièrement opposées aux régies et à l'esprit de l'Évangile, dont ils nous ont envoyé les extraits, ei à arrêter la violence de ceux qui voudroient, par leur crédit. fermer la bouche aux Pasteurs de l'Église, qui, étant étaWfe (Je Dieu pour servir de sentinelles à la maison d'Israël, selon les paroles de l'Écriture, doivent crier et avertir de tout ce qui peut porter préjudice aux âmes, et dont Dieu leur demandera un compte si rigoureux. Cet avis, plein de prudence et de îèle, nous ayant puissamment touchés, nous a fait résoudre dans notre dernière Assemblée, non seulement de nous joindre à MM. ^ Curés de Rouen, mais aussi de les imiter, en vous faisant part de cette affaire, qui nous est commune à tous» puisque nous avons tous le môme intérêt que l'Église, cette pure et chisie épouse de Jésus-Christ, dont la conduite nous est confiée soos l'autorité de nos seigneurs les Évêques, ne reçoive aucune souillure dans ses Mœurs par des maximes corrompues et toutes contraires à ses règles saintes ; et qu'elle ne souffre pas davantage les reproches scandaleux que lui font les Hérétiques, ses ennemis, qui veulent la rendre responsable de ces sentiments pernicieux de quelques Casuistes particuliers, qu'elle a toujours iioprouvés par ses Canons et par ses Décrets. C'est dans ce dessein, et dans la seule vue de rendre quelque service à l'Église, que, pour vous instruire de tout ce qui s'est passé en cette rencontre, nous vous envoyons une copie de la Requête que MM. les ùff^ de Rouen ont présentée à M. leur Archevêque, avec un extnii Jdèle de quelques-unes des Propositions que nous avons prises
parmi le grand nombre d^autres semblables, qui contiennent une Doctrine dont toute personne qui a quelque soin de son salut aura sans doute de l'horreur, et entre lesquelles nous n'avons mis que celles qui regardent la Morale, et non celles qui concernent la Hiérarchie. C'est afin que, dans un même esprit de paix, de concorde et de charité, et dans un même désir de profiter aux âmes qui nous sont commises, vous vous unissiez à nous, comme plusieurs de BIM. les Curés des autres Diocèses ofi'rent déjà de le faire, et envoyiez pour cela vos procurations aux Syndics de notre Compagnie, qui soient en bonne forme devant notaire, et mises au pied de l'extrait que nous vous envoyons des Propositions à condamner, pour demander et poursuivre conjointement, tant par-devant nosseigneurs de TAssemblée Générale du Clergé de France, qu'ailleurs où il appartiendra, la Censure et condamnation de ces mauvaises maximes, qui corrompent la Morale chrétienne, et troublent même la Société civile, telles que sont celles dont nous vous envoyons les extraits, et autres semblables, à ce que les peuples que Dieu a commis à notre garde, sous nosseigneurs les Prélats, soient désormais préservés de ce venin mortel, qui les porte au relâchement et au libertinage, et que nous puissions tous ensemble louer et bénir le Père des miséricordes, de ce qu'il nous aura donné la force de nous acquitter de notre devoir sans aucune crainte, ni considérations humaines, et de ce qu'il nous aura fait la grâce de contribuer, par ce moyen, au salut de tant d'âmes, qui ont été rachetées par le précieux sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
 Paris, le 13 septembre 1056.
PREMIER FAGTDM
Pour les Curés de Paris, contre un Livre inlilulé : « Apologie pour les Casuistes, contre les Calomnies des Jansénistes, » à Paris, i657 ; et contre ceux qui Vont composé, imprimé et débité.
Notre cause est la cause de la Morale chrétienne : nos parties sont les Casuistes qui la corrompent. L'intérêt que nous y avons
est celui des consciences dont nous sommes chargés; et la raison qui nous porte à nous élever, avec plus de vigueur que jamais, contre ce nouveau Libelle, est que la hardiesse des Gasuistes augmentant tous les jours, et étant ici arrivée à son dernier excès, nous sommes obligés d'avoir recours aux derniers remèdes, et de porter nos plaintes à tous les Tribunaux où nous croirons devoir le faire, pour y poursuivre sans rel&che la condamnation et la Censure de ces pernicieuses maximes.
Pour faire voir à tout le monde la justice de notre prétention, il n*y a qu'à représenter clairement Tétat de Taflaire, et la manière dont les Nouveaux Casulstes se sont conduits depuis le commencement de leurs entreprises, jusqu'à ce dernier Livre qui en est le couronnement; afin qu'en voyant combien la patience avec laquelle ils ont été jusqu'ici soufiferts a été pernicieuse à l'Église, on connoisse la nécessité qu'il y a de n^en plus avoir aujourd'hui. Mais il importe auparavant de bien faire entendre en quoi consiste principalement le venin de leurs méchantes Doctrines, à quoi on ne fait pas assez de réflexion.
Ce qu'il y a de plus pernicieux dans ces Nouvelles Morales, est qu'elles ne vont pas seulement à corrompre les mœurs, mais à corrompre la règle des mœurs; ce qui est d'une importance tout autrement considérable. Car c*est un mal bien moins dangereux et bien moins général d'introduire des dérèglements, en laissant subsister les Lois qui les défendent, que de pervertir les Lois et de justifier les dérèglements; parce que, comme la nature de l'homme tend toujours au mal dès sa naissance, et qu'elle n'est ordinairement retenue que par la crainte de la Loi, aussitôt que cette barrière est ôtée, la Concupiscence se répand sans obstacle; de sorte qu'il n'y a point de difl'érence entre rendre les vices permis et rendre tous les hommes vicieux.
Et de là vient que l'Église a toujours eu un soin particulier de conserver inviolablement les Règles de sa Morale, au milieu des désordres de ceux qu'elle n'a pu empêcher de les violer. Ainsi, quand on y a vu de mauvais chrétiens, on y a vu au même temps des Lois saintes qui les condamnoient et les rappeloient à leur devoir; et il ne s'étoit point encore trouvé, avant ces Nouveaux Casuistes, que personne eiU entrepris dans l'Église de renverser publiquement la pureté de ses règles.
Cet attentat étoit réservé à ses derniers temps, que le Clei^ de France appelle « la lie et la fin des siècles, où ces Nouveaux Théologiens, au lieu d'accommoder la vie de^ hommes aux pré-
ceptes de Jésus-Christ, ont entrepris d^accommoder les préceptes et les règles de Jésus-Christ aux intérêts, aux passions et aux plaisirs des hommes. » C'est par cet horrible renversement qu'on a vu ceux qui se donnent la qualité de Docteurs et de Théologiens substituer à la véritable Morale, qui ne doit avoir pour principe que l'Autorité divine, et pour fin que la Charité, une Morale toute humaine, qui u'a pour principe que la raison, et pour fin que la Concupiscence et les Passions de la nature. C'est ce qu'ils déclarent avec une hardiesse incroyable, comme on le verra en ce peu de maximes qui leur sont les plus ordinaires. Une action, disent-ils, est Probable et Sûre en conscience, si elle est appuyée sur une raison raisonnable, ralione ralionabili, ou sur l'autorité de quelques Auteurs Graves, ou même d'un seul, ou si elle a pour fin un objet honnête. Et on verra ce qu'ils appellent un « objet honnête » par ces exemples qu'ils en donnent. « Tl est permis, disent-ils, de tuer celui qui nous fait quelque injure, pourvu qu'on n'ait en cela pour objet que le désir d'acquérir l'estime des hommes, ad captandam hominum œstimalionem. On peut aller au lieu assigné pour se battre en Duel, pourvu que ce soit dans le dessein de ne pas passer pour une poule, mais de passer pour un homme de cœur, vir el non gallina. On peut donner de l'Argent pour un Bénéfice, pourvu qu'on n'ait d'autre intention que l'avantage temporel qui nous en revient, et non pas d'égaler une chose temporelle à une chose spirituelle. Une femme peut se parer, quelque mal qu'il en arrive, pourvu qu'elle ne le fasse que par l'inclination naturelle qu'elle a à la vanité, ob naluralem faslus inclinalionem. On peut boire et manger tout son saoul sans nécessité, pourvu que ce soit pour la seule Volupté et sans nuire à sa santé, parce que l'appétit naturel peut jouir sans aucun péché des actions qui lui sont propres, licite potest appelitus naluralis suis aciibus frui. »
On voit, en ce peu de mots, l'Esprit de ces Casuistes, et comment, en détruisant les Règles de la Piété, ils font succéder au précepte de l'Écriture, qui nous oblige de rapporter toutes nos actions à Dieu, une permission brutale de les rapporter toutes à nous-mêmes : c'est-à-dire, qu'au lieu que Jésus-Christ est venu pour amortir en nous les concupiscences du vieil homme, et y faire régner la Charité de l'homme nouveau, ceux-» ci sont venus pour faire revivre les concupiscences et éteindre Tamour de Dieu, dont ils dispensent les hommes, et déclarent que c'est assez pourvu qu'on ne le haïsse pas.
Voilà la Morale toute charnelie qaMls ont apportée, qui n*est appuyée que « sur le bras de chair b, comme parle rÉcriture, et dont ils ne donnent pour fondement, sinon que Sanchez. Molina, Escobar, Âzor, etc., la trouvent raisonnable; d*où ils concloent « qu'on peut la suivre en toute sûreté de conscience et sans aucun risque de se damner. »
C'est une chose étonnante, que la témérité des hommes se soit portée jusqu'à ce point! Mais cela s'est conduit insensiblement et par degrés en cette sorte.
Ces opinions accommodantes ne commencèrent pas par cet excès, mais par des choses moins grossières, et qu'on proposoic seulement comme des Doutes. Elles se fortifièrent peu à peu par le nombre des sectateurs, dont les maximes relâchées ne manquent jamais : de sorte qu'ayant déjà formé un Corps considérable de Casuistes qui les soutenoient, les Ministres de l'Église, craignant de choquer ce grand nombre, et espérant que la douceur et la raison seroient capables de ramener ces personnes égarées, supportèrent ces désordres avec une patience qui a paru par l'événement, non seulement inutile, mais dommageable : car, se voyant ainsi en liberté d'écrire, ils ont tant écrit en pen de temps, que l'Église gémit aujourd'hui sous cette monstrueuse charge de volumes. La licence de leurs opinions, qui s*est accrue en même mesure que le nombre de leurs Livres, les a fait avancer à grands pas dans la corruption des sentiments et dans la hardiesse de les proposer. Ainsi les maximes qu'ils n'avoieot jetées d'abord que comme de simples pensées furent bientôt données pour Probables ; ils passèrent de là à les produire pour Sûres en conscience, et enfin pour aussi sûres que les opinions contraires, par un progrès si hardi, qu'enfin les puissances de l'Église commençant à s'émouvoir, on fit diverses Censures de ces Doctrines. L'Assemblée générale du Clergé de France les censura en 1642, dans le Livre du P. Banny, jésuite, où elles sont presque toutes ramassées; car ces Livres ne font que se copier les uns les autres. La Sorbonne les condamna de même; la Faculté de Louvain ensuite, et feu M. l'Archevêque de Paris aussi, par plusieurs Censures. De sorte qu'il y avoit sujet d'espérer que tant d'autorités jointes ensemble arrêteroient un mal qui croissoit toujours. Mais on fut bien éloigné d'en demeurer à ce point : le P. Héreau fit, au Collège de Clermont, des leçons si étranges pour permettre l'Homicide, et les PP. Flahaut et Le Court en firent de même à Caen de si
terribles pour autoriser les Duels, que cela obligea TUniversité de Paris à en demander justice au Parlement, et à entreprendre cette longue procédure qui a été connue de tout le monde. Le P. Héreau ayant été, sur cette accusation, condamné par le Conseil à tenir prison dans le Collège des Jésuites, avec défenses d^enseigner dorénavant, cela assoupit un peu Tardeur des Casuistes ; mais ils ne faisoient cependant que préparer de nouvelles matières, pour les produire toutes à la fois en un temps plus favorable.
En effet, on vit paroître, un peu après Escobar, le P. Lamy, Mascarenhas, Caramuel et plusieurs autres, tellement remplis des opinions déjà condamnées, et de plusieurs nouvelles plus horribles qu'auparavant, que nous, qui, par la connoissance que nous avons de l'intérieur des consciences, remarquions le tort que ces dérèglements y apportoient, nous nous crûmes obligés à nous y opposer fortement. Ce fut pourquoi nous nous adressâmes, les années dernières, à l'Assemblée du Clergé qui se tenoit alors, pour y demander la condamnation des principales Propositions de ces derniers Auteurs, dont nous leur représentâmes un extrait. Ce fut là que la chaleur de ceux qui vouloient les défendre parut : ils employèrent les sollicitations les plus puissantes, et toutes sortes de moyens pour en empêcher la Censure, ou au moins pour la faire différer, espérant qu'en la prolongeant jusqu'à la fin de l'Assemblée, on n'auroit plus le temps d'y travailler. Cela leur réussit en partie ; et néanmoins, quelque artifice qu'ils y aient apporté, quelques affaires qu'eût l'Assemblée sur la fin, et quoique nous n'eussions de notre côté que la seule vérité^ qui a si peu de force aujourd'hui, cela ne put empêcher, par la Providence de Dieu, que l'Assemblée ne résolût de ne point se séparer sans laisser des marques authentiques de son indignation contre ces Relâchements, et du désir qu'elle avoit eu d'en faire une condamnation solennelle, si le temps le lui eût permis.
Et pour le faire connoltre à tout le monde, ils firent une Lettre circulaire à tous nosseigneurs les Prélats du royaume en leur envoyant le Livre de saint Charles, imprimé l'année dernière par leur ordre avec cette Lettre, où, pour combattre ces méchantes maximes, ils commencèrent par celle de la Probabilité, qui est le fondement de toutes. Voici leurs termes • a 11 y a longtemps que nous gémissons, avec raison, de voir nos Diocèses pour ce point, non seulement au même état que la province de saint Charles, mais dans un qui est beaucoup plus déplorable. Car si
nos Confesseurs sont plus éclairés que les siens, il j a grand danger qu'ils ne s'engagent dans de certaines opinions modernes, qui ont tellement altéré la Morale Chrétienne et les maximes de rÉvangile, qu'une profonde ignorance seroit beaacoop plas souhaitable qu'une telle science, qui apprend à tenir toutes choses problématiques, et à chercher des moyens, non pas pocr exterminer les mauvaises habitudes des hommes, mais pour les justifier, et pour leur donner l'invention de les satisfaire en conscience. »
Ils viennent ensuite aux accommodements qu'ils oot établis sur ce principe de la Probabilité. « Car, disent-ils, au lieu que Jésus-Christ nous donne ses Préceptes et nous laisse ses Exemples, afin que ceux qui croient en lui y obéissent et y accommodent leur vie, le dessein de ces Auteurs paroft être d'accommoder les Préceptes et les Règles de Jésus-Christ aux intérêts, aux plaisirs et aux passions des hommes : tant ils se montrent iDgénieuxà flatter leur avarice et leur ambition par des ouvertures qu'ils leur donnent pour se venger de leurs ennemis, pour prêter leor argent à Usure, pour entrer dans les dignités ecclfeiastiques ptf toutes sortes de voies, et pour conserver le faux honneur que le monde a établi par des voies toutes sanglantes ! » Et après awù* traité de ridicule la méthode des Casuistes de bien diriger l'wienlion, ils condamnent fortement l'abus qu'ils font des Sacrements.
Enfin, pour témoigner à toute l'Église que ce qu'ils ont fait étoit peu au prix de ce qu'ils eussent voulu faire, s'ils en eussent eu le pouvoir, ils finissent en cette sorte : t Plusieurs Curés de la ville de Paris et des autres villes principales de ce Royaume, par les plaintes qu'ils nous ont faites de ces désordres, avec U permission de MM. leurs Prélats et par les conjurations d'y apporter quelque remède, ont encore augmenté notre zèle et redoublé notre douleur ; s'ils se fussent plus tôt adressés à noire Assemblée qu'ils n'ont fait, nous eussions examiné, avec no soin très exact, toutes les Propositions nouvelles des Casaistes dont ils nous ont donné les extraits, et prononcé un jugeiB*^^ solennel qui eût arrêté le cours de cette peste des consciences. Mais ayant manqué de loisir pour faire cet examen avec toute U diligence et l'exactitude que demandoit l'importance du siyet, nous avons cru que nous ne pouvions, pour le présent, apporter un meilleur remède à un désordre si déplorable, quede faire u»priraer, aux dépens du Clergé, les instructions dressées par saiflt
Charles Borromée, pour apprendre à ces Confesseurs de quelle façon ils doivent se conduire en Tadmlnistration du Sacrement de Pénitence, et de les envoyer à tous MM. les Évoques du Royaume. »
Les sentiments de nosseigneurs lesÉvéques ayant paru par là d^autant plus visiblement, qu'on ne peut douter que ce ne soit la seule force de la vérité qui les a obligés à parler de cette sorte, nous croyions que les Auteurs de ces Nouveautés seroient désormais plus retenus ; et qu'ayant vu tous les Curés des principales villes de France et nosseigneurs leura Prélats unis à condamner leur Doctrine, ils demeureroient à l'avenir en repos, et qu'ils s'estimeroient bien heureux d'avoir évité une Censure telle qu'ils l'avoient méritée, et aussi éclatante que les excès qu'ils avoient commis contre TËglise.
Les choses étoient en cet état, et nous ne pensions plus qu'à instruire paisiblement nos peuples des maximes pieuses et chrétiennes, sans crainte d'y être troublés, lorsqu'on a vu paroltre ce nouveau Livre dont il s'agit aujourd'hui; Livre qui, étant TApoIogie de tous les Casuistes, contient seul autant que tous les autres ensemble, et renouvelle toutes les Propositions condamnées avec un scandale et une témérité d'autant plus dignes de Censure, qu'on les ose produire après tant de Censures méprisées, et d'autant plus punissables, qu'on doit reconnof tre, par l'inutilité des remèdes dont on a usé jusqu'ici, la nécessité qu'il y a d'en employer de plus puissants pour arrêter, une fois pour toutes, un mal si dangereux et si rebelle.
Nous venons maintenant aux raisons particulières que nous avon4 de poursuivre la condamnation de ce Libelle. Il y en a plusieurs bien considérables, dont la première est la hardiesse tout extraordinaire dont on soutient dans ce Livre les plus abo* minables Propositions des Casuistes : car ce n'est plus avec déguisement qu'on y agit ; on ne s'y défend plus comme autrefois, en disant que ce sont des Propositions qu'on leur impute ; ils agissent ici plus ouvertement ; ils les avouent et les soutiennent en même temps, comme sAres en conscience, o et aussi sûres, disentr-ils, que les opinions contraires. Il est vrai, dit ce Livre en cent endroits, que les Casuistes tiennent ces maximes ; mais il est vrai aussi qu'ils ont raison de les tenir. » Il va môme quelquefois au delà de ce qu'on leur avoit reproché, a En effet, ditil, nous soutenons cette Proposition qu'on blâme si fort, et les Casuistes vont encore plus avant, i Et ainsi il n'y a plus ici de
Question de Fait ; il demeure d'accord de tout ; il confesse qu^ selon les Gasuistes, il rCy a plus d'Uiure dans les contrats les pics usuraires, par le moyen quMl en donne pages 179, 189, 191 191, etc. Les Bénéficiers seront exempts de Simonie, quelque trafic qu'ils puissent faire, en dirigeant bien leur iDteotioo (p. 109]. Les blasphèmes, les parjures, les impuretés, « eteo&i tous les crimes contre le Décalogue, ne sont plus péchés, si oo les commet par ignorance, ou par emportement et passion (p.i7, 50). » a Les Valets peuvent voler leurs Maîtres pour égaler lecrs gages à leurs peines, » selon le P. Bauny qu'il confirme (p. U3). « Les Femmes peuvent prendre de l'argent à leurs Maris pour jouer (p. 269). Les Juges ne sont pas obligés à restituer ce qalls auroientreçu pour faire une injustice (p. 217). On ne sera poiDi obligé de quitter les occasions et les professions où Tod court risque de se perdre, si on ne le peut facilement (p. 86). Oq recevra dignement l'Absolution et 1 Eucharistie, sans avoir d'auf^ regret de ses péchés que pour le mal temporel qu'on en resseci (p. 287 et 288). On pourra, sans crime. Calomnier ceux qui médisent de nous, en leur imposant des Grimes que nous savons être faux » (p. 225, 226 et 227).
Enfin tout sera permis, la Loi de Dieu sera anéantie, et U seule raison naturelle deviendra notre lumière en toutes nos actions, et même pour discerner quand il sera permis aux Paniculiers de tuer leur Prochain, ce qui est la chose du monde U plus pernicieuse, et dont les conséquences sont les plus terribles. a Qu'on me fasse voir, dit-il (p. 153, etc.), que nous ne devocs pas nous conduire par la lumière naturelle, pour discerner quand il est permis ou défendu de tuer son Prochain. » Et pour coii^f* mer cette proposition : « Puisque le^ Monarques se sont serris de la seule raison naturelle pour punir les Malfaiteurs, ainsi la môme raison naturelle doit servir pour juger si une personne particulière peut tuer cekii qui Tattaque, non seulement en s» vie, mais en son Honneur et en son Bien. » Et pour répondre i ce que la Loi de Dieu le défend, il dit au nom de tous lesO suistes : « Nous croyons avoir raison d'exempter de ce comniafidément de Dieu ceux qui tuent pour conserver leur Honneur, leur Réputation et leur Bien, o
Si on considère les conséquences de cette maxime, que «c est à la raison naturelle à discerner quand il est permis ou défendu de tuer son Prochain, » et qu'ony^oute les maximes exécrables des Docteurs très graves, qui, par leur raison naturelle, ontj^^
qu'il étoit permis de commettre d'étranges Parricides * contre les personnes les plus inviolables, en de certaines occasions, on verra que, si nous nous taisions après cela, nous serions indignes de notre ministère ; que nous serions les ennemis, et non pas les Pasteurs de nos peuples; et que Dieu nous puniroit justement d'un silence si criminel. Nous faisons donc notre devoir en avertissant les Peuples et les Juges de ces abominations; et nous espérons que les Peuples et les Juges feront le leur, les uns en les évitant, et les autres en les punissant comme Timportance de la chose le mérite.
Mais ce qui nous presse encore d'agir en celte sorte, est qu'il ne faut pas considérer ces Propositions comme étant d'un Livre anonyme et sans autorité, mais comme étant d'un Livre soutenu et autorisé par un Corps très considérable. Nous avons douleur de le dire, car, quoique nous n'ayons jamais ignoré les premiers Auteurs de ces désordres, nous n'avons pas voulu les découvrir néanmoins ; et nous ne le ferions pas encore, s'ils ne se découvroient eux-mêmes, et s'ils n'avoient affecté de se faire connoître à tout le monde. Mais, puisqu'ils veulent qu'on le sache, il nous seroit inutile de le cacher, puisque c'est chez eux-mêmes qu'ils ont fait débiter ce Libelle; que c'est dans le Collège de Glermont que s'est fait ce trafic scandaleux ; que ceux qui y ont porté leur argent en ont rapporté autant qu'ils ont voulu d!* Apologies pour les Casuisles; que ces Pères les ont portées chez leurs amis à Paris et dans les provinces; que le P. Brisacier, Recieur de leur Maison de Rouen, les a distribuées; qu'il a fait lire cet ouvrage en plein réfectoire, comme une pièce d'édification et de piété ; qu'il a demandé permission de le réimprimer à l'un des principaux magistrats ; que les Jésuites de Paris ont sollicité deux Docteurs de Sorbonne pour en avoir l'approbation; qu'ils en ont demandé le privilège à M. le Chancelier. Puisque enfin ils ont levé le masque, et qu'ils ont voulu se faire connoître en tant de manières, il est temps que nous agissions, et que, puisque les Jésuites se déclarent publiquement les Protecteurs de V Apologie des Casuisles, les Curés s'en déclarent publiquement les Dénonciateurs. 11 faut que tout le monde sache que, comme c'est dans le Collège de Clermont qu'on débite ces maximes pernicieuses, c'est aussi dans nos paroisses qu'on enseigne les maximes chré-
1. Allusion à la doctrine du tyrannicide professée par les Casuistes. Les Garés enseignent que le Prince est un Père.
tiennes qui y sont opposées, afin qu'il n*arrive pas que les per sonnes simples, entendant publier si hautement ces erreurs par une Compagnie si nombreuse, et ne voyant personne sy opposer, les prennent pour des vérités, et s'y laissent insensiblement surprendre; et que le jugement de Dieu s'exerce sur les Peuples et sur leurs Pasteurs, selon la Doctrine des Prophètes, qui déclarent contre ces nouvelles opinions, que les uns et les autres périront: les uns, faute d'avoir reçu les instructions nécessaires, et les autres, faute de les avoir données.
Nous sommes donc dans une obligation indispensable de parler en cette rencontre ; mais ce qui l'augmente encore beaucoup, est la manière injurieuse dont les Auteurs de cette Apologie \ déchirent notre ministère; car ce Livre n'est proprement qu'oD Libelle diffamatoire contre les Curés de Paris et des provinces, qui se sont opposés à leurs désordres. C'est une chose étrange <k voir comment ils y parlent des Extraits que nous présentàioes au Clergé de leurs plus dangereuses Propositions, et qu^ils ont la hardiesse de nous traiter pour ce sujet (p. 5 et 311) « d'igaorans, de factieux, d'hérétiques, de loups et de faux pasteurs.' > — a II est bien sensible à la Compagnie des Jésuites, disent-ils /p. 31), de voir que les accusations se forment contre elle par des ignorans qui ne méritent pas d'être mis au nombre des chiens qui gardent le troupeau de l'Église, qui sont pris de plusieor? pour les vrais Pasteurs, et sont suivis par les Brebis qui se laissent conduire par ces Loups. »
Voilà le comble de l'insolence où les Jésuites ont élevé lesC»suistes. Après avoir abusé de la modération des Ministres de TÉglise pour introduire leurs opinions impies, ils sont aujourd'hui arrivés à vouloir chasser du ministère de l'Église ceux qui refusent d'y consentir.
Cette entreprise séditieuse et schismatique, par laquelle on essaye de jeter la division entre le Peuple et ses Pasteurs léiritlmes, en l'incitant à les fuir comme de faux pasteurs et des loups, par cette seule raison qu'ils s'opposent à une Morale toute impure, est d'une telle importance dans l'Église, que nous ne pourrions plus y servir avec utilité, si cette insolence n'étoit réprimée. Car enfin il faudroit renoncer à nos charges et abandonner nos Églises, si, au milieu de tous les Tribunaux chrétiens rétablis pour maintenir en vigueur les Règles Évangéliques, il ne nous étoit permis, sans être diffamés comme des loups et de faux pasteurs, de dire à ceux que nous sommes obligés d'instruire, que
c^est toujours un crime de calomnier son prochain; qu'il est plus sûr, en conscience, de tendre l'autre joue après avoir reçu un Soufflet, que de tuer celui qui s'enfuit après l'avoir donné; que le Duel est toujours un crime, et que c'est une fausseté horrible de dire que « c'est à la raison naturelle de discerner quand il est permis ou défendu de tuer son prochain. » Si nous n'avons la liberté de parler en cette sorte, sans qu'on voie incontinent paroître des Livres soutenus publiquement par le Corps des Jésuites, qui nous traitent de factieux, d'ignorans, et de faux pasteurs il nous est impossible de gouverner fidèlement les troupeaux qui nous sont commis.
11 n'y a point de lieu, parmi les Infidèles et les Sauvages, où il ne soit permis de dire que la Calomnie est un crime, et qu'il n'est pas permis de tuer son prochain pour la seule défense de son Honneur; il n'y a que les lieux où sont les Jésuites, où l'on ose parler ainsi. Il faut permettre les Calomnies, les Homicides et la profanation des Sacremens, ou s'exposer aux effets de leur vengeance. Cependant nous sommes ordonnés de Dieu pour porter ses Commandemens à son peuple, et nous n'oserons lui obéir sans ressentir la fureur de ces Casuistes de chair et de sang! En quel état sommes-nous donc réduits aujourd'hui! Malheur sur nous, dit l'Écriture, si nous n'évangélisons ! et malheur sur nous, disent ces hommes, si nous évangélisons I La colère de Dieu nous menace d'une part, et l'audace de ces hommes de l'autre, et nous met dans la nécessité, ou de devenir en effet de faux pasteurs et des loups, ou d'être déchirés comme tels par trente mille bouches qui nous décrient.
C'est là le sujet de nos plaintes; c'est ce qui nous oblige à demander justice pour nous et pour la Morale Chrétienne, dont la cause nous est commune, et à redoubler notre zèle pour la défendre, à mesure qu'on augmente les efforts pour l'opprimer. Elle nous devient d'autant plus chère, qu'elle est plus puissamment combattue, et que nous sommes plus seuls à la défendre; et dans la joie que nous avons que Dieu daigne se servir de notre foiblesse pour y contribuer, nous osons lui dire, avec celui qui étoit selon son cœur : « Seigneur, il est temps que vous agissiez, ils ont dissipé votre Loi; c'est ce qui nous engage encore plus à aimer tous vos préceptes, et qui nous donne plus d'aversion pour toutes les voies de l'iniquité. »
C'est cependant une chose déplorable de nous voir abandonnés et traités avec tant d'outrages par ceux dont nous devrions
le plus attendre de secours; de sorte que nous ayoas à combattre les passions des hommes, non seulement accompagnée de toute l'impétuosité qui leur est naturelle, mais encore enflées et soutenues par Tapprobation d'un si grand Corps de Religieux : et qu'au lieu de pouvoir nous servir de leurs instructions pour corriger les égaremens des peuples, nous soyons obligés de nous servir de ce qui reste de sentiment de piété dans les peuples pour leur faire abhorrer Tégaremcnt de ces Pères!
Voilà où nous en sommes aujourd'hui; mais nous espérons que Dieu inclinera le cœur de ceux qui peuvent nous rendre justice, à prendre en main notre défense, et qu'ils y seront d'aotant plus portés, qu'on les rend eux-mêmes complices de ces corruptions. On y comprend le Pape, les Évoques et le Parlement, par cette prétention extravagante, que les Auteurs de ce Libelle établissent en plusieurs pages, comme une chose très constante : « Que les Bulles des Papes contre les Cinq Propositions sont ujje approbation générale de la Doctrine des Casuistes. » Ce qui ea la chose du monde la plus injurieuse à ces Bulles, et la plus impertinente en elle-même, puisqu'il n'y a aucun rapport de l'une de ces matières à l'autre. Tout ce qu'il y a de commun entre ces Cinq Propositions et celles des Casuistes, est qu'elle sont toutes Hérétiques; car, comme il y a des Hérésies dans la Foi, il va aussi des Hérésies dans les mœurs, selon les Pères et \gs Conciles, et qui sont d'autant plus dangereuses, qu'elles sont conformes aux passions de la nature, et à ce malheureux fonds df Concupiscence dont les plus saints ne sont pas exempts. Nous croyons donc que ceux qui ont tant témoigné de zèle contre les Propositions condamnées, n'en auront pas un moindre en cette rencontre, puisque le bien de l'Église, qui a pu être leur seul objet, est ici d'autant plus intéressé, qu'au lieu que l'Hérfeiedœ Cinq Propositions n'est entendue que par les seuls Théologiens, et que personne n'ose les soutenir, il se trouve ici, au contraire, que les Hérésies des Casuistes sont entendues de tout le monde, et que les Jésuites les soutiennent publiquement.
DEUXIEME FAGTUM
Des Curés de Paris, pour soutenir celui par eux présenté à MM. les vicaires généraux, pour demander la Censure de d V Apologie des Casuistes, » contre un Écrit intitulé : <( Réfutation des calomnies nouvellement publiées par les auteurs d'un Factum sous le nom de MM. les Curés de Paris, etc. »
Après la dénonciation solennelle que nous avons faite, avec tant de justice et de raison, devant le Tribunal Ecclésiastique, de V Apologie des Casuistes, dont nous avons découvert les plus pernicieuses maximes et les étranges égaremens, qui ont rempli d'horreur tous ceux à qui Dieu a donné quelque amour pour ses vérités, il y avoit lieu d'espérer que ceux qui s'étoient engagés à la défendre, par un désir immodéré de soutenir leurs Auteurs les plus relâchés, dont ce Livre n'est qu'un extrait fidèle, répareroient, par leur humilité et par leur silence, le tort qu'ils s'étoient fait auprès de toutes les personnes équitables, par leur témérité et par leur aveuglément.
Mais nous venons de voir que rien n'est capable de réprimer leurs excès. Au lieu de se taire, ou de n'ouvrir la bouche que pour désavouer des erreurs si insoutenables et si visiblement opposées à la pureté de l'Évangile, ils viennent de produire un Écrit où ils soutiennent toutes ces erreurs, et où ils déchirent, de la manière du monde la plus outrageuse, le Factum que nous avons fait contre leur Doctrine corrompue.
C'est ce qui nous oblige à nous élever de nouveau contre cette nouvelle hardiesse, afin qu'on ne puisse pas reprocher à notre siècle que les Ennemis de la Morale Chrétienne aient été plus ardens à l'attaquer, que les Pasteurs de l'Église à la défendre ; et qu'il n'arrive pas que pendant que les peuples se reposent sur notre vigilance, nous demeurions nous-mêmes dans cet assoupissement que l'Écriture défend si sévèrement aux Pasteurs.
Cet Écrit, qui vient d'être publié contre notre Factum, est un nouveau stratagème des Jésuites, qui s'y sont nommés, et qui, pour se donner la liberté de le déchirer, sans paroître toutefois offenser nos personnes, disent qu'ils ne le considèrent pas
comme venant de nous, mais comme une pièce qu^on nous 50|>pose.
Et encore qu'il ait été fait par nous, examiné et corrigé par huit de nos députés à cette fin, approuvé dans PAssemblée générale de notre Compagnie, imprimé en notre nom, présenté par nous juridiquement à MM. les vicaires généraux, distribué par nous-mêmes dans nos paroisses, et avoué en toutes les manières possibles, comme il paroît par les registres de notre Assemblée des 7 janvier, U février et 1'*^ avril 1658; il leur pîaft toutefois de dire que nous n'y avons point de part ; et, sur cette ridicuk supposition, ils traitent les Auteurs du Factum avec les termes les plus injurieux dont la vérité puisse être outragée, et nous donnent au même temps les louanges les plus douces dont la simplicité puisse être surprise.
Ainsi ils ont bien changé de langage à notre égard. Daci V Apologie des Casuisles, nous étions « de faux pasteurs ; ■ ici nous sommes c de véritables et dignes pasteurs. j> Dans YAp^ logie, ils nous haîssoient comme « des loups ravissans ; » ici ils nous aiment comme « des gens de piété et de vertu. » Dans Y Apologie, ils nous traitoient « d'ignorans ; • ici nous sommes ff des esprits éclairés et pleins de lumière. » Dans V Apologie, ils nous traitoient « d'Hérétiques et de Schismatiques ; d ici « ils ont en vénération non seulement notre caractère, mais aussi nos personnes. » Mais, dans l'un et l'autre ouvrage, il y a cela de commun, qu'ils défendent, comme la vraie Morale de l'Église, cette Morale corrompue. Ce qui fait voir que leur but n'étoit autre que d'introduire leur pernicieuse Doctrine, ik emploient indififéremment, pour y arriver, les moyens qu'ils y jugent les plus propres; et ainsi ils disent de nous que nous sommes des Loups ou de légitimes Pasteurs, selon qu'ils le jugent plus utile pour autoriser ou pour défendre leurs erreurs : de sorte que le changement de leur style n'est pas l'effet de la conversion de leur cœur, mais une adresse de leur Politique, qui leur fait prendre tant de différentes formes en demeurant toujours les mêmes, c'est-à-dire toujours ennemis de la Vérité et de ceux qui la soutiennent.
Car il est certain qu'ils ne sont point en effet changés à notre égard, et que ce n'est pas nous qu'ils louent, mais qu'au contraire c'est nous qu'ils outragent, puisqu'ils ne louent que des Curés qui n*ont point de part au Factum, ce qui ne touche aucun de nous, qui l'y avons tout entière ; et qu'ils en outra*
geDt ouvertement les Auteurs et les Approbateurs, ce qui nous touche tous visiblement : et ainsi tout le mal qu'ils semblent ne pas dire de nous comme Curés, ils le disent de nous comme Auteurs du Factum, et ils ne parlent avantageusement de nous,' en un sens, que pour avoir la liberté de nous déchirer plus injurieusement en F autre.
C'est un artifice grossier, et une manière d'offenser plus lâche et plus piquante, que si elle étoit franche et ouverte ; et cependant ils ont la témérité d'en user, non seulement contre nous, mais encore contre ceux que Dieu a établis dans les plus éminentes dignités de son Église ; car ils traitent de même la Lettre circulaire que nosseigneurs les Prélats de TAssemblée du Clergé ont adressée à tous nosseigneurs les Evéques de France pour préserver leurs diocèses de la corruption des Casuistes : et ils disent de cette Lettre (p. 7), que c'est « une pièce subreptice, sans aveu, sans ordre et sans autorité, » quoiqu'elle soit véritablement publiée par l'Ordre des Prélats de l'Assemblée, composée par eux-mêmes, approuvée par eux, imprimée par leurs commandements chez Vitré, imprimeur du Clergé de France, avec les Instructions de saint Charles et l'extrait du procès-verbal du 1®' février 1657, où ces Prélats condamnent les relâchements de ces Casuistes, et se plaignent si fortement « qu'on voit avancer en ce temps des maximes si pernicieuses et si contraires à celles de l'Évangile, et qui vont à la destruction de la Morale chrétienne.
Mais quoi l cette Lettre n'approuve pas la Doctrine des Casuistes : c'en est assez pour être traitée par les Jésuites de fausse et de subreptice, quelque authentique qu'elle soit, et quelque vénérable que puisse être la dignité de ceux de qui elle part. Qui ne voit par là qu'ils veulent, à quelque prix que ce soit, être hors des atteintes et des corrections des Ministres de l'Église, et qu'ils ne les reconnoissent qu'en ce qui leur est avantageux, comme s'ils tenoient la place de Dieu, quand ils leur sont favorables, et qu'ils cessassent de la tenir, quand ils s'opposent à leurs excès? Voilà la hardiesse qui leur est propre. Parce qu'ils se sentent assez puissamment soutenus dans le monde pour être à couvert des justes châtimens qu'on feroit sentir à tout autre qu'à eux, s'il tomboit en de bien moindres fautes ; c'est de là qu'ils prennent la licence de ne recevoir de l'Eglise que ce qui leur plaît. Car qu'est-ce autre chose de dire comme ils font : « Nous honorons nosseigneurs les Prélats, et
tout ce qui vient d'eux; mais pour cetle Lettre circulaire, envoyée par leur ordre et sous leur nom à tous les Prélats de France contre nos Casuistes, nous ne rhonoroDs point, et la rejetons, au contraire, comme une pièce fausse, sans aveu et sans autorité : et nous avons de môme de la vénération pour MM. les Curés de Paris; mais pour ce Factum imprimé sous leur nom, qu'ils ont présenté à MM. les vicaires généraui, nous déclarons que c'est un Écrit scandaleux, et que ceux qo: Font fait sont des Séditieux, des Hérétiques et des Schianatiques ? » Qu'est-ce à dire autre chose de parler ainsi, sinon de faire connoître qu'ils honorent les Ministres de TÉglise qaaod ils ne les troublent point dans leurs désordres; mais que, quand ils osent l'entreprendre, ils leur font sentir par leurs mépris, par leurs Calomnies et par leurs Outrages, ce que c'est que de les attaquer ?
Ainsi, il leur sera permis de tout dire ; et les Prélats et le Pasteurs n'oseront jamais les contredire sans être Incontinenc traités d'Hérétiques ou de Factieux, ou en leurs personnes, on en leurs ouvrages l Ils auront vendu dans leur Collège et semé dans toutes nos paroisses l'exécrable Apologie des CmuùieM, ec nous n'oserons faire un Écrit pour servir d'antidote à un venin si mortel I
Ils auront mis le poignard et le poison entre les mains des furieux et des vindicatifs, en déclarant en propres termes : « que les Particuliers ont droit, aussi bien que les Souverains, de discerner par la seule lumière de la raison, quand il sera permis ou défendu de tuer leur prochain ; » et nous n'oserons déférer aux juges ecclésiastiques ces maximes meurtrières, et leur représenter, par un Factum, les monstrueux effets de cette Doctrine Sanguinaire !
Ils auront donné indifféremment à tous les hommes ce Droit de vie et de mort, qui est le plus illustre avantage des Souverains ; et nous n'oserons avertir nos peuples que c'est une fausseté horrible et diabolique de dire qu'il leur soit permis de se faire justice à eux-mêmes, et principalement quand il il y va de la mort de leurs ennemis ; et que bien loin de pouvoir tuer en sûreté de conscience, par une Autorité particulière et par le discernement de la raison naturelle, on ne le peut jamais, au contraire, que par une Autorité et par une lumière divine!
Us auront mis en vente toutes les dignités de TÉgiise, et ouvert l'entrée de la maison de Dieu à tous les Simoniaques,
par la distinction imaginaire de motif ei de prix; et nous n'oserons publier qu'on ne peut entrer sans crime dans le ministère de rÉglise que par l'unique porte, qui est Jésus-Christ, et que ceux qui veulent que l'argent donné comme motif en soit une autre, ne font pas une véritable porte par où puissent entrer de légitimes Pasteurs, mais une véritable brèche, par où il n'entre que des Loups, non pas pour paître, mais pour dévorer le troupeau qui lui est si cher I
Ils auront exempté de crime les Calomniateurs, et permis, par l'Autorité de Dicastillus, leur confrère, et de plus de vingt célèbres Jésuites, « d'imposer de faux crimes contre sa concience propre, pour ruiner de réputation ceux qui veulent nous en ruiner nous-mêmes; » ils auront permis aux Juges « de retenir ce qu'ils auront reçu pour faire une injustice ; » aux Femmes, « de voler leurs Maris; » aux Valets, « de voler leurs Maîtres; » aux Mères, « de souhaiter la mort de leurs Filles quand elles no peuvent les marier ; » aux Riches, « de ne rien donner de leur Superflu ; » aux Voluptueux, « de boire et de manger tout leur saoul pour la seule volupté, et de jouir des contentemens des sens comme de choses indifférentes; » à ceux qui sont dans les occasions prochaines des plus damnables péchés, « d'y demeurer, quand ils n'ont pas la facilité de les quitter ; » à ceux qui ont vieilli dans l'habitude des vices les plus énormes , « de s'approcher des Sacremens , quoique avec une résolution si foible de changer de vie, qu'ils croient eux-mêmes qu'ils sont pour retomber bientôt dans leurs crimes, et sans autre regret de les avoir commis que pour le seul mai temporel qui leur en est arrivé ; » enfin, ils auront permis aux Chrétiens tout ce que les Juifs, les Païens, les Mahométans et les Barbares auroient en exécration ; ils auront répandu dans l'Église les ténèbres les plus épaisses qui soient jamais sorties du puits de l'abîme l Et nous n'oserons faire paroître, pour les dissiper, le moindre rayon de la lumière de TÉvanglle, sans que la Société en Corps s'élève et déclare : que ce ne peuvent être que des Séditieux et des Hérétiques qui parlent de la sorte contre leur Morale ; que leur Doctrine « étant la vraie Doctrine de la Foi, ils sont obligés en conscience, quelque dévoués qu'ils soient aux souffrances et à la Croix, de décrier les Factieux et les Schismatiques qui l'attaquent; » qu'en cela ils ne parlent pas contre nous, parce que nous avons trop de piété pour être Auteurs d'une pièce qui
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les combat; et qu'autrement nous serions coupables de troubler la paix et la tranqullllité de TÉglise, en les inquiétant dans a libre publication de leurs Doctrines l
C'est ainsi qu'ils essayent de nous décrier comme des adversaires de la tranquillité publique, a Qui pourroit croire, disentils, que MM. les Curés, qui, par le devoir de leurs charges, sooî les médiateurs de la paix entre les Séculiers, soient Ifô Auuiirs d'un Écrit qui veut jeter le schisme et la division entre eui eî les Religieux? » Et dans la suite : « L'esprit de Dieu et la piét« chrétienne est-elle aujourd'hui réduite à porter les disciples de l'Agneau à s'entre-manger comme des loups? » Et ainsi ils font de grands discours pour montrer qu'ils veulent la paix, et que c'est nous qui la troublons.
Que l'insolence a de hardiesse, quand elle est flattée par linpunité; et que la témérité fait en peu de temps d'étranges progrès, quand elle ne rencontre rien qui réprime sa violence ! Ce Casuistes, après avoir troublé la paix de l'Église par leurs horribles Doctrines, qui vont à la destruction de la Doctrine (k Jésus-Christ, comme disent Nos Seigneurs les Évoques, acci^eLi maintenant ceux qui veulent rétablir la Doctrine de Jésus-Chnst, de troubler la paix de l'Église. Après avoir semé le désordre de toutes parts, par la publication de leur détestable Morale, ils traitent de perturbateurs du repos public ceux qui ne se rendeci pas complaisants à leurs desseins, et qui ne peuvent souffrir que ces Pharisiens de la Loi Nouvelle, comme ils se sont appelés eux-mêmes, établissent leurs traditions humaines sur la mm des traditions divines.
Mais c'est en vain qu'ils emploient cet artifice. Notre amour pour la paix a assez paru par la longueur de notre silence. Ncms n'avons parlé que quand nous n'eussions pu nous taire sans crime. Ils ont abusé de cette paix pour introduire leurs daanables opinions, et ils voudroient maintenant en prolonger la durée, pour les affermir de plus en plus. Mais les vrais enfans de l'Église savent bien discerner la véritable paix que le SauTeor peut seul leur donner, et qui est inconnue au monde, d'afoc cette fausse paix que le monde peut bien donner, mais qui est en horreur au Sauveur du monde. Ils savent que la véritable paix est celle qui conserve la Vérité en possession de la croyance des hommes, et que la fausse paix est celle qui conserve l'Erreor en possession de la Crédulité des hommes ; ils savent que la véritable paix est inséparable de la Vérité, qu'elle n^est jamais io-
terrompue aux yeux de Dieu par les disputes qui semblent Tinterrompre quelquefois aux yeux des hommes, quand Tordre de Dieu engage à défendre ses vérités injustement attaquées, et que ce qui seroit alors une paix devant les hommes seroit une guerre devant Dieu. Ils savent aussi que, bien loin de blesser la Charité par ces corrections, on blesseroit la Charité en ne les faisant pas, parce que la fausse Charité est celle qui laisse les méchàns en repos dans les vices, au lieu que la véritable Charité est celle qui trouble ce malheureux repos; et qu'ainsi, au lieu d'établir la Charité de Dieu par cette douceur apparente, ce seroit la détruire, au contraire, par une indulgence criminelle, comme les saints Pères nous l'apprennent par ces paroles : Hœc charitas deslruit charitalem. Aussi c'est pour cela que l'Écriture nous enseigne que Jésus-Christ est venu apporter au monde, non seulement la paix, mais aussi l^épée et la division, parce que toutes ces choses sont nécessaires chacune en leur temps pour le bien de la vérité, qui est la dernière fin des Fidèles; au lieu que la paix et la guerre n'en sont que les moyens, et ne sont légitimes qu'à proportion de l'avantage qui en revient à la Vérité. Ils savent que c'est pour cela que l'Écriture dit <r qu'il y a un temps de paix et un temps de guerre, » au lieu qu'on ne peut pas dire qu'il y a un temps de Vérité et un temps de Mensonge; et qu'il est meilleur qu'il arrive des scandales, que non pas que la Vérité soit abandonnée, comme disent les saints Pères de l'Église.
Il est donc indubitable que les personnes qui prennent toujours ce prétexte de Charité et de Paix pour empêcher de crier contre ceux qui détruisent la Vérité, témoignent qu'ils ne sont amis que d'une fausse Paix, et qu'ils sont véritablement ennemis, et de la vériiable Paix, et de la Vérité. Aussi c'est toujours sous ce prétexte de paix que les Persécuteurs de l'Église ont voilé leurs plus horribles violences, et que les faux amis de la Paix ont consenti à Toppression des vérités delà Religion et des Saints qui les ont défendues.
C'est ainsi que saint Athanase, saint Hilaire et d'autres saints évoques de leur temps ont été traités de rebelles, de factieux, d'opiniâtres, et d'ennemis de la Paix et de l'Union; qu'ils ont été déposés, proscrits et abandonnés de presque tous les Fidèles, qui prenoient pour un violement de la Paix le zèle qu'ils avoient pour la Vérité. C'est ainsi que le saint et fameux moine Etienne étoit accusé de troubler la tranquillité de l'Église par les trois
cent trente évèques qui vouloient ôter les images des églises ^ ce qui étoit un point qui assurément n^étoit pas des plus Importans pour le salut; et néanmoins parce qu'on ne doit jamais relâcher les moindres vérités sous prétexte de la Paix, ce saint Religieux leur résista en face, et ce fut pour ce sujet qu'il fut enfin condamné, comme on voit dans les Annales de Bartmàa (ann. 75^).
C'est ainsi que les saints Patriarches et les Prophètes ont été accusés, comme fut Élie, de troubler le repos d' Israël, et que les Apôtres et Jésus-Christ même ont été condamnés comme des Auteurs de trouble et de dissension, parce qu'ils déclaroient udc guerre salutaire aux passions corrompues et aux funestes épremens des Pharisiens hypocrites et des Prêtres superbes de b Synagogue. Et c'est enfin ce que l'Écriture nous représente généralement, lorsque, faisant la description de ces faux Docteur^ qui appellent divines les choses qui sont diaboliques, comme le> Casuistes font aujourd'hui de leur Morale, elle dit dans la Sagesse (chap. xiv), qu'ils donnent aussi le nom de Paix à un renversement si déplorable. « L'égarement des hommes, dit le sasç, va jusqu'à cet excès, qu'ils donnent le nom incommunicable de la Divinité à ce qui n'en a pas l'essence, pour flatter les incilBitions des hommes, et se rendre complaisans aux volontés des Princes et des Rois; et ne se contentant pas d'errer ainsi touchant les choses divines, et de vivre dans cette erreur qui est une véritable guerre, ils appellent Paix un état si rempli de troubles et de désordres : In magno vivenles inscientiœ beUo toi et lania mala pacem appellanl. j»
C'est donc une vérité capitale de notre Religion, qu'il r a des temps où il faut troubler cette possession de l'erreur que le> Méchans appellent Paix; et on ne peut en douter, après tant d'autorités qui le confirment. Or, s'il y en eut jamais une occasion et une nécessité indispensable, examinons si ce n'est pas aujourd'hui qu'elle presse et qu'elle contraint d*agir.
Nous voyons la plus puissante Compagnie et la plus nombreuse de l'Église, qui gouverne les consciences presque de tous les Grands, liguée et acharnée à soutenir les plus horribles maximes qui aient jamais fait gémir l'Église. Nous les voyons, malgré tous les avertissements charitables qu'on leur a donnés en public et en particulier, autoriser opiniâtrement la ven-