X. Falsification cTun passage de saint Thomas louchant
Vllomicide.
I] n'y a rien de plus horrible, dans la Doctrine de TApologiste et de ses défenseurs, que la permission qu'ils donnent à ton lés particuliers de tuer leur prochain sans autre autorité, sifl<» que leur raison naturelle leur fait juger qu'ils ont cause légitioie de le tuer. Mais cela n'a pas empêché les Jésuites de défemire cette Doctrine, et de l'appuyer même sur l'Autorité de saint Thomas dans leurs nouveaux Imprimés, c L'Apologiste, disent-ils, se sent obligé d'apporter quelques preuves de sa propK>sition. 11 Is prend d'un axiome communément reçu des Théologiens; à sarolr, que Jésus-Christ n'a point laissé dans le Christianisme de no^ veaux préceptes moraux, et n'a point décidé les cas particulia^ auxquels il seroit permis ou défendu de tuer. D'où il s'ensuit que les Théologiens chrétiens doivent se servir de la lumière naturelle, aidée de celle de la Foi, pour les résolutions qcifls donnent touchant l'Homicide, encore qu'ils ne trouvent pas ces cas décidés dans l'Ancien ou dans le Nouveau Testament. Saiot Thomas a suivi cet axiome commun (1-2, quaest. cviii, art. 12), et tient que Jésus-Christ n'a point laissé aux Chrétiens de nonveaux préceptes moraux. » Sur quoi il cite à la marge ces paroles de saint Thomas : « Idcirco non cadunt sub prœctpm novœ legis; sed relinquuntur hùmano arbitrio, »
Ce discours des Jésuites n'est qu'un amas de falsifications, de déguisemens et de raisonnemens absurdes. Car, premièrement, il est faux que les paroles latines qu'ils allèguent de saint Thomas regardent les préceptes moraux, et que ce saint ait jamais dit que ces préceptes moraux aient été laissés à la détermination du Libre Arbitre de l'homme ; mais, au contraire, ayant distingué les œuvres extérieures en deux sortes, dont les unes so&t nécessaires pour acquérir ou pour conserver la Grâce, eonmie celles qui sont commandées par les préceptes moraux, et par L'institution des sacremens; et les autres n'ont point de Imsoa nécessaire avec l'acquisition ou la conservation de la Grâce, comme les cérémonies extérieures, ou ce qui ne regarde que k police, il dit que les premières ont dû être déterminées dans la Loi Nouvelle, parce qu'elles sont de nécessité de salut; mais que les dernières, qui sont les cérémonies et les règlemens de police, ont été laissées à la liberté des hommes pour être réglées par les Supérieurs ou par la volonté de chaque particulier, quand
les Supérieurs ne les avoient point réglées : « Deierminaiio exteriorum operum in ordine ad cullum Dei, perlinel ad prcp^ cepla cœremonialia legis; in ordine vero ad pi*oximum^ adjudicialia; ut supra diclum est. Et ideo quia istœ determinationes non bunt secundum se de necessitnle interioris (fratiœ in qua lex consistit, idcirco non cadunt siib prœcepto novœ legis, sed relin^quuntur hiimano arbilrio; quœdam quidem quantum ad subditos, i quœ scilicet pertinent sigillalim ad unumquemque; quœdam vero adprœlatos temporales vel spirituales. » C'est donc une falsifia cation insigne aux Jésuites d'appliquer aux préceptes moraux ce que saint Tliomas ne dit que des préceptes cérémoniaux et judiciaires, en tant qu'ils sont distingués des moraux. Ce qui parolt encore plus clairement par ces paroles qu'il ajoute immédiatement après : a Ainsi donc la Loi Nouvelle n'a dû déterminer aucunes autres œuvres extérieures, en les commandant ou les défendant, sinon les Sacremens et les Préceptes moraux qui appartiennent par eux-mêmes à la Vertu, comme de ne point tuer, de ne point dérober, et autres semblables : « Sic igitur lex nova nulla alia exteriora opéra delerminare debuit prœcipiendù, vel prohibendoy nisi sacramenta et moralia prœcepta, quœ de se périment ad ralionem virtutis, puta non esse occidendum, non esse furandum, aut alia ejusmodi. »
Ainsi on voit qu'au même lieu où saint Thomas dit que le précepte de ne point tuer n'est point du nombre de ceux qui i ont été laissés au Libre Arbitre des hommes, mais qu'il a dû être , déterminé dans la Loi Nouvelle, les Jésuites lui font dire : « Qu'il n'est point déterminé par la Loi Nouvelle, mais qu'il a été laissé au Libre Arbitre des hommes : « Non cadunt sub prœcepto novœ legis, sed reltcla sunt libero arbitrio. »
La seconde falsification est qu'ils veulent faire croire que saint Thomas, en disant que Jésus-Christ n'a point ajouté de nouveaux préceptes moraux à ceux de l'Ancienne Loi, a voulu dire par là qu'il n'a point expliqué, déterminé et montré l'étendue de ces préceptes, et qu'ainsi il n'a point donné de lumière pour décider les cas qui regardent ces préceptes nouveaux, mais a remis le tout à la raison. Ce qui est entièrement contraire à la Doctrine de saint Thomas dans toute cette question : car, outre que nous venons de voir que saint Thomas dit expressément que les préceptes moraux ont été déterminés dans la Loi Nouvelle, il fait encore un article exprès pour montrer que la Loi Nouvelle a accompli et perfectionné l'Ancienne, où 11 dit, entre autres
374 APPEN^DICB.
choses : « que Jésus-Christ, par sa Doctrine, a accompli les préceptes de la Loi : premièrement, en marquant le vrai sens auquel ils doivent être entendus, comme il paroft en celui de Homicide et de l'Adultère : « Sua auiem doctrina adimplevit pra^pa legiê Iripliciter : primo quidem verum inletlectum tegis eiprimendo, sicul palet in homicidio et adullerio. » Secondement, a ordonnant ce qui servoit à observer avec plus de sévérité oe que la Loi avait commandé, comme de ne point jurer !«ns nécessité, afin de ne point tomber dans le parjure, et en ajootaot des conseils de perfection. »
Mais quand il seroit vrai (ce que nous venons de faire vof être très faux, selon saint Thomas) que Jésus-Christ n'eût donné aucune lumière nouvelle touchant les préceptes moraux de PAicien Testament, la conséquence que cet auteur tire de ce priacipe ne laisseroit pas d'être extravagante, puisqu'il ne s'eDsuimit pas de là que ce soit à la lumière de la raison à juger quiné i faut tuer ou quand il ne faut pas tuer, ni qu^on doive regarder les cas touchant l'Homicide comme des cas qui ne sont décide» ni par l'Ancien ni par le Nouveau Testament,
Jésus-Christ a-t-il aboli, par la Loi Nouvelle, le précepte do Décalogue qui défend de tuer, et ce précepte est-il devenu ^mls à notre raison; et ne nous a-t-il pas été donné, au contraire, pour arrêter les égaremens de la raison, par l'autorité de iâ loi de Dieu ? C'est ignorer tout à fait la nécessité que rhorame a «e de la Loi de Dieu, et la fin que Dieu s'est proposée en la dowast, de prétendre, comme font les Jésuites, que lorsque Dieu noe fait une défense générale, comme est celle de ne point tuer, ce soit nonobstant cela à la raison naturelle de juger quand cette Loi oblige, et quand elle n'oblige pas.
Car, quoique les préceptes moraux de la Loi de Dieu soi«ii conformes à la raison naturelle, et que Dieu les ait gravés dans le cœur de l'homme en le créant à son image, on ne peut néanmoins nier, sans être non seulement Pélagien, mais aveugle, q« notre raison n'ait tellement été obscurcie par le péché, qa'^'^ n'est plus capable de se conduire elle-même dans le discerneincni du bien et du mal. Les étranges erreurs dans lesquelles les pio* sages du Paganisme sont tombés, les vices qu'ils ont excusés, l'incertitude dans laquelle ils ont été dans toute la conduite (fe leur vie, sont une preuve et une conviction sensible de cette dépravation de l'esprit humain. C'a été pour en convaincre les hommes que Dieu a attendu plus de deux mille ans à leur donntf
sa L.OÎ, et c'a été pour y apporter quelque remède qu'il la leur a
enfin donnée. Saint Thomas nous enseigne l'un et l'autre fi-2,
qtcœsl. xcviii, art. 6), où il dit : « qu'il a été à propos que la Loi
ne fût donnée qu'au temps où elle l'a été, parce que Thomme se
glorifioit de sa science, comme si la raison naturelle eût pu lui
suffire pour le salut : et qu'ainsi, pour convaincre son orgueil.
Dieu Ta laissé longtemps à la conduite de sa propre raison sans
le secours de la Loi écrite, afin qu'il reconnût, par sa propre
expérience, combien sa raison étoit défectueuse : nUlde hoc ejas
$uperbia convinceretur, permissué est homo egimini suœ ralionis
absque adminiculo legis scripiœ; et expérimenta homo discere
•poiuit quod patiebatur rationis defectum. »
Et dans la question suivante (art. 2), s'étant objecté : « qu'il
semble que la Loi divine ne devoit point secourir l'homme en
ce qui est des préceptes moraux, parce que sa raison lui çuffisoit
pour cela, » il répond : < que Dieu ne devoit pas seulement aider
l'homme par sa Loi dans les choses qui sont tout à fait au-dessus
de la raison, mais en celles-là mêmes dans lesquelles la raison se
trouvoit embarrassée. Or la raison humaine ne pouvoit pas se
tromper à l'égard des préceptes moraux, dans les principes très
communs et très généraux de la Loi de la nature : mais elle étoit
obscurcie dans les cas particuliers par l'habitude du vice. Et de
plus, la raison de plusieurs étoit dans l'erreur à l'égard des
autres préceptes, qui sont comme des conclusions tirées des
principes communs de la Loi de la nature ; de sorte qu'elle jugeoit
permis ce qui est mauvais de soi-même : c'est pourquoi il a été
nécessaire que l'autorité de la Loi divine remédiât à l'un et k
l'autre de ces défauts. »
Nous apprenons de ce passage que la Loi de Dieu n'a pas été donnée pour nous apprendre seulement les principes très communs de la Loi naturelle, comme seroit, en général, de ne pas tuer indifféremment et sans raison toutes sortes de personnes; car il n'étoit pas besoin de loi pour cela, puisque personne n'a Jamais erré dans ce point. Les Cannibales, les Brasiliens, les Canadois, les Indiens, les Japonois, les Tartares, et tous les peuples les plus inhumains, n'ont jamais cru qu'il fût permis de tuer sans raison. Ainsi les Juifs à qui Dieu avoit donné sa Loi n'auroient eu aucun avantage sur les Païens, s'ils n'avoient appris autre chose par le Décalogue, sinon qu'il ne faut pas tuer sans cause, et qu'il eût été laissé à leur raison aussi bien qu'à celle des Païens, à décider quelles sont les causes légitimes pour les-
quelles il est permis à chaque particulier de tuer ou de ne pji tuer.
Pour reconnoître donc la Grâce singulière que Dieu nous a faite de nous manifester sa Loi, et pour pouvoir dire avec ld sentiment de gratitude : Non fecit lalUer omni nalioni, etjudicts sua non manifestavit eiSj nous devons suivre un principe tout opposé à celui de TApologiste : savoir, que lorsque Dieu a défendu généralement une chose par sa Loi, comme THomicide, TAdultère, le faux témoignage, il ne nous est plus permis de prendre notre raison pour juge de sa défense, ni d'apporter des eicq>tions par nous-mêmes qui en resserrent l'étendue. Mais si cette Loi souflVe des exceptions, ce n'est point de la raison qu'il faut les tirer, mais do la parole de Dieu môme, ou écrite, ou \en^ à nous par la Tradition; puisque autrement nous retomberioits dans la confusion du Paganisme, et ce ne seroit plus la piroie divine, mais notre raison, qui régleroit nos mœurs dans les choses mêmes les plus importantes comme l'observation du Décalogue.
Car s'il est permis de dire que « c'est par la lumière de ît Raison que nous devons discerner quand ce que Dieu a défenda généralement est permis ou défendu ; qu'il faut un texte exprès pour cela; que les défenses générales ne prouvent autre cho^e, sinon qu'on ne peut pas le faire sans cause légitime et que c*est la raison qui en est le juge; » quel précepte y aura-t-il qu'on ce puisse violer ? Suzanne n'auroit-elle pas pu croire qu'elle pcovoit s'abandonner aux deux vieillards qui la menaçoieot d*aoe mort ignominieuse, en se persuadant, selon la pensée des Jésuites que la défense de commettre Adultère ne doit s'entendre que de ne point le faire sans cause légitime, et que c'en étoit une légitime que de s'y voir contrainte, à moins que d'être exposée à aiw mort infâme? Celles qui se trouveroient dans une semblable nécessité ne pourroient-elles pas demander un texte exprès aux Jésuites, qui ne leur défendît pas seulement, en général, de commettre Adultère, mais qui le leur défendît en ces occasiois particulières, où il s'agiroit de sauver leur vie et leur honneur?
Ne pourroit-on pas dire que les Chrétiens pou voient, sans crime, présenter de l'encens aux Idoles, surtout en dirigeant leur intention à Dieu, parce que le commandement de ne point rendre d'honneur aux Idoles doit s'entendre de ne point le faire saos cause légitime, de quoi c'est à la raison à juger, comme le pré-
APPENDlCIi. 377
tend l'Apologiste? Et il est certain qu'elle jugera facilement que )a nécessité de sauver sa vie en est une cause assez légitime, puisque les plus sages d'entre les Païens ont cru par leur raison, pour des causes beaucoup moins grandes que celle-là, avoir droit d'adorer extérieurement les Dieux adorés par le peuple, dont ils connoissoient la fausseté; et que des Jésuites mêmes ont porté les Chinois à faire la même chose, dont on a fait tant de plaintes au Pape.
Et pour revenir au commandement de ne point tuer, ne pourra-t-on pas dire que les Athéniens et plusieurs autres peuples, qui tuoient leurs enfans nouvellement nés, lorsqu'ils étoient trop chargés d'enfans, ou qu'ils étoient nés hors du mariage, n'étoient point pour cela coupables; parce que la raison leur avoit fait Juger qu'ils avoient alors une cause légitime de se dispenser du commandement général de ne point tuer? Ne pourra-t-on pas dire avec encore plus de couleur, que tous les Païens qui se sont tués eux-mêmes, et ceux principalement qui ne le fa isoient qu'après en avoir demandé permission aux Magistrats, comme il se pratiquoit en quelques villes, n'ont point violé ce commandement, parce que leur raison leur faisoit juger qu'ils avoient une cause légitime de s'ôter la vie, et que même cette cause avoit été approuvée par la République?
Nous avons horreur de découvrir les suites étranges qui peuvent naître de ce principe; car les plus détestables parricides ne se sont commis que par des personnes à qui la raison avoit fait juger qu'ils avoient une cause légitime de tuer; et il est aisé de voir que ceux qui sont dans les plus grandes fortunes sont les plus exposés à ces exceptions diaboliques du commandement de Dieu, dont la seule raison est le juge ; puisque tout homme qui sera persuadé que Dieu ne défend autre chose, sinon de ne point tuer sans cause légitime, et que c'est par la lumière naturelle qu'il doit discerner quand II est permis, ou quand il est défendu de tuer son prochain, trouvera cent occasions où il croira, par sa raison, avoir une cause légitime de tuer ceux à qui il imputera, ou la ruine de sa fortune, ou le dommage de la Religion, ou quelque autre chose semblable. C'est à ceux qui ont le plus d'intérêt, et pour eux-mêmes, et pour le public, à étouffer ces monstrueuses opinions, avant qu'elles aient pris racine dans l'esprit des hommes.
Pour nous, nous en déchargeons nos consciences; et les plaintes que nous en faisons, serviront de témoignage à toute la
postérité que nous n'avons rien oublié de tout ce qui étoit es notre pouvoir pour arrêter ces désordres.
Ce 7 mal 1658.
Seconde partie.
Après avoir défendu l'Honneur des saints Pères contre le Impostures des Jésuites, en faisant voir la mauvaise foi avec laquelle ils ont falsifié les passages qu ils en rapportent, l'intérêt de rÉglise nous oblige de leur répondre d'une autre manière toncbant les Casuistes qu'ils nous opposent. Car quoique nous puissions montrer qu'ils altèrent souvent leurs sentimens pour se les rendre favorables, nous croyons néanmoins qu'il est beaucoup plus utile de faire connoftre à tout le monde le peu de croyance qu'on doit avoir aux Casuistes, et combien il est ridicule de voiiloir les rendre juges en une cause où ils ne sont que nos parties.
Nous n'avons jamais considéré les Jésuites que comme le principaux défenseurs des maximes pernicieuses dont nous nous sommes plaints, et dont nous nous plaignons encore, et non pas comme les seuls qui les aient enseignées. C'est pourquoi, sans les marquer en particulier plutôt que les autres, nous avions demandé à l'Assemblée du Clergé de France la condamnation de ces opinions, par quelques Auteurs modernes qu'elles eussent été soutenues. Ainsi c'est la défense du monde la plus foible, qœ de produire contre nous ces mêmes Auteurs dont nous poursuivons la Censure, que le Qergé a déjà condamnés par un préjo^ si visible, et qu'il a appelés la peste des consciences.
Tant s'en faut que leur nombre nuise à notre cause, quand il seroit aussi grand que les Jésuites nous le représentent, que c'est ce nombre même qui justifie davantage la justice et la néce^té de nos poursuites. Si cette méchante Doctrine étoit renferaiée dans les Livres de deux ou trois casuistes inconnus, peut-être qu'il seroit utile de la laisser étouffer par l'oubli et par le silence. Mais étant répandue dans un grand nombre de Livres, dont les Jésuites se déclarent ouvertement les protecteurs, il est impossible d'en empêcher les mauvais effets, qu'en la condamnant publiquement, et privant en même temps d'autorité et de croyance ceux qui ont eu la témérité de l'avancer. L'un sans l'autre ne remédieroit pas assez à un si grand mal, puisque autrement ce
que Ton détruîroit par la censure de ces erreurs seroit rétabli par Tautorité que les Jésuites donnent à leurs Gasuistes, dont ils font passer tous les sentimens pour probables et pour sûrs en conscience.
Il est donc très-important de s'élever contre cette prétendue autorité que les Gasuistes s'attribuent, et de montrer combien rÉglise y a toujours eu peu d'égard, lorsqu'il a été question de soutenir sa Discipline et sa Morale contre les relâchemens qui s'y introduisent.
C'est ignorer entièrement les règles qu'elle suit en sa conduite, que de s'imaginer, comme font les Jésuites, qu'elle ne puisse condamner ce qui est contraire à la Tradition et à la pureté de l'Évangile, quand il est autorisé par les Théologiens modernes, puisqu'au contraire les Conciles n'ont jamais fait de réformation que pour corriger des abus soutenus par plusieurs particuliers corrompus.
C'est ainsi que dans le ix^ siècle, les Évèques de France voulant rétablir la véritable Pénitence, ils n'en furent point empêchés par les Auteurs de ces Livres pénitentiaux qui corrompoient alors q uelques points de la Discipline, comme les Casuistes font aujourd'hui presque toute la Morale : mais rappelant toutes choses à leur première origine, ils ordonnèrent que tous ces Livres seroient brûlés, comme trompant les ftmes par une fausse douceur.
Jamais l'Église n'a agi autrement, et dans les siècles passés, et dans celui où nous sommes. Car, sans en chercher d'exemple ailleurs, l'Assemblée générale du Clergé de France de l'an i6/|2 n'en a pas moins condamné les Livres du P. Bauny, parce que ce jésuite alléguoit plusieurs Auteurs nouveaux qui favorisoient ses sentimens. £t cela n'a pas aussi empêché les Facultés de Paris et de Louvain de censurer le même P. Bauny, le P. Lamy, et plusieurs autres casuistes, comme Milhard, Bénédicti, Bertin-Bertaut, quoiqu'elles n'ignorassent pas que ces Auteurs en avoient suivi beaucoup d'autres.
Mais la Sorbonne a particulièrement montré le peu d'état qu'elle faisoit d'un grand nombre de ces Auteurs Nouveaux, en condamnant la pernicieuse doctrine de Santarel touchant la déposition des Rois, comme erronée et contraire à la parole de Dieu, encore qu'elle fût soutenue par une foule prodigieuse de Casuistes et de Jésuites.
De sorte qu^il est constant, par la Doctrine et par la Pratique
deTÉglise, qu'elle a toujours considéré rantiqafté pour U mk règle de sa Morale aussi bien que de sa Foi ; et que, n^ayant fau état des Auteurs Nouveaux qu'autant qu'ils étoient conforiDes à cette règle, elle n*a point fait difficulté de les rejeter quaod il5 s^en sont écartés.
Voilà ce que nous dirions contre des particuliers qui se seroient éloignés de la Doctrine de TAntiquité, qui est celle d" l'Église, par un simple défaut de lumière, et plutôt par impnadence que par dessein. Mais nous sommes bien en plus forts termes contre la plupart de ces Nouveaux Casuistes ; car ils n')n: pas seulement quitté la règle, mais ils font même professioa (k la mépriser. Garamuel, tant loué par les Jésuites, déclare dans sa préface qu'il ne perd pas beaucoup de temps à lire les Anciecs Pères. « Non mtdlum temporis perdo in veterum seriptis ^ gendis. » Le jésuite Réginaldus, voulant empêcher que les lecteurs ne s'attendissent de trouver dans son Livre les semimeos de rÉglise ancienne touchant la Morale, a solo de les prtvea:r par cette remarque : c Que dans les matières de Foi, plus les Acteurs sont anciens, plus leur autorité est considérable, coni'i? étant plus proches de la Tradition apostolique; mais que, pnir ce qui est des mœurs, il faut avoir plus d'égard aux Noarej(>x qu'aux Anciens. » Enfin, il n'a pas tenu au P. Cellot (liv. VJU. chap. xvi), que nous ne reçussions pour règle cette maxime tk sa Compagnie : « Doctrina morum a recentioribus pelenda. »
Que si l'autorité des Casuistes est beaucoup diminuée par cette présomption de leur esprit, elle ne Test pas moins par U disposition de leur cœur, qu'ils font paroltre dans leurs Liires. Car quelle espérance peut-on avoir que des Théologiens opposeront la rigueur de l'Évangile et la sévérité des Lois de l'Église à l'inclination corrompue de la nature, qui tend toujours au relâchement, lorsqu'ils prennent pour maxime d'embrasser toujours les opinions les plus douces, et qui favorisent davantage ce relâchement? Diana, qui a fait tant de volumes de cette nouvelle science, en avertit les lecteurs dans le titre môme de son Livre, et Escobar en fait une règle expresse pour le choix des opinions: « Miliorem, dit-il, elige opinionem. »
C^est par cet esprit, que ces Casuistes ne prennent pas seulement ce que l'Église permet, en s'accommodant à la foiblesse de ses enfans, pour ses lois primitives et originelles; mais qoe, poussant ces condescendances beaucoup au delà de l'intentiOD de l'Église, Ils s'en servent pour autoriser des abus qu'elle ne
peut avoir qu'en horreur. Ainsi, parce que l'Église a beaucoup relâché de la sévérité des Anciens Canons, touchant la Pénitence de plusieurs crimes, dont elle n'absolvoit qu'après plusieurs années, ils ont passé si avant, qu'ils veulent que, dans quelque habitude qu'on soit des crimes les plus énormes, un confesseur ne fasse point de difficulté d'en donner Tabsolution sur-le-champ. Combien ont-ils étendu de même les justes indulgences de l'Église pour le Jeûne, pour le rétablissement des prêtres qui se seroient rendus indignes de leur ministère par de grands péchés, pour les collations et les résignations des Bénéfices?
Ils n'en demeurent pas môme & leurs propres relàchemens. Une méchante opinion, qui a été la conclusion d'un méchant principe, sert elle-même après de principe pour en établir d'autres. « Il est probable dit Caramuel, par l'Autorité de plusieurs Casuistes, qu'on peut, sans péché mortel, imposer un faux crime à celui qui nous calomnie. » Donc, conclut-il, il est encore plus probable qu'on peut le tuer. Et, par un cercle merveilleux, ils emploient cette même conclusion pour établir le principe dont elle est tirée. C'est ainsi que l'Apologiste raisonne sur ce point. « Beaucoup d'excellens Théologiens, dit-il (p. 128), enseignent qu'on peut tuer les Calomniateurs; donc Dicastillus doit être estimé bien plus doux et bien plus humain, puisqu'il permet seulement qu'on les Calomnie. »
Voilà quel est l'esprit de ces Casuistes, et le dessein qu'ils ont eu d'élargir la voie du ciel par une indulgence toute charnelle : mais, ce qui est de plus étrange, c'est qu'ils veulent faire croire qu'ils rendent, en cela, un service très-important à l'Église, et qu'ils contribuent au salut des hommes. C'est pourquoi ils n'appellent point ces opinionsi relâchées, des maximes foibles et molles, mais des maximes fortes et vigoureuses, comme on peut le voir par ces paroles extravagantes de Caramuel, dans sa Lettre â Diana, par lesquelles il prouve que plus une opinion est douce, plus elle est mâle et généreuse, tt Les opinions des Docteurs, ditil, sont de divers genres : les unes sont du masculin, les autres du féminin. Il y avoit autrefois plusieurs opinions morales, qui étoient inconstantes et difficiles, et qui tenoient de Tlmperfection des Femmes. Celles qui sont venues depuis, étant douces et aisées, sont armées, fermes, constantes, et l'on doit les appeler mâles. Et ceux qui les suivent sont non seulement soldats, mais vierges. Et pourquoi? Je m'en vais vous l'expliquer par un exemple. Tous ceux qui croient que, pour bien réciter l'office
divin, il est nécessaire d'avoir l'attention intérieure, cooclueat qu'il est difficile qu'un homme puisse satisfaire à ce précepte sans quelque distraction vénielle. Et c'est avec cette rigueur qu ib philosophent sur les autres préceptes. Mais pour nous qui aroos des opinions plus généreuses, et qui les fortifions par des raisoanements armés, nous sommes non seulement soldats, mais auad vierges. Car nous pouvons satisfaire à la récitation de Toffice et autres préceptes de TÉglise, sans commettre le moindre pcché véniel, puisque nous ne nous croyons obligés qu'à la récitaiiofl vocale et extérieure, ce qui est très facile. Or la conscience, qui ne commet point de péché véniel, est vierge, et c'est on soldat invisible, d'autant qu'elle ne craint point d'être vaiocoe. C'est là notre sentiment. Et parce que Diana, ce doux agneau, nous conduit dans la route de ces opinions généreuses et démentes, nous pouvons dire de nous que nous suivons l'agneau, savoir Diana, partout où il va. »
11 faudroit aimer bien peu son salut, et avoir bien peu de croyance en la parole de Dieu, qui nous assure que le chemiB qui mène à la vie est étroit, pour mettre sa confiance dans la avis de ces Docteurs, qui sont rel&chés, non seulement par erreur, mais profession même, qui mettent leur gloire dans cette corruption et leur force dans cette mollesse.
Mais les principes dont ils se sont servis pour exécuter cette entreprise montrent encore davantage combien l'on doit pea considérer leur autorité prétendue ; car si la solidité des coocIdsions dépend de la solidité des principes^ quel état peut-on faire de celle de ces Casuistes, puisqu'ils les établissent presque tontes sur la Doctrine de la Probabilité, qui consiste à tenir pour sur en conscience le vrai et le faux indifféremment, pourvu qo'il soit appuyé sur l'autorité de quelques Casuistes, ou sur une nison raisonnable, ratione ralionabilL
On peut juger à quels excès les a pu conduire cette délôrence qu'ils ont pour l'Autorité de cette sorte de gens, qui fait la première partie de la Probabilité. La seconde qu'ils mettent dans la raison, en prétendant que tout ce qui est fondé sur one « raison raisonnable » est sûr en conscience, est encore aussi dangereuse et aussi fausse. Car il faut remarquer que, par cette « raison raisonnable », ils n'entendent point une raison qui soit vraie, puisqu'ils reconnoissent que, de deux opinions Probable qui sont contraires, il y en a nécessairement une qui est fausse, ils n'entendent pas non plus une raison qui paroisse raisonnable
APPtNDlCK. 383
à tout le monde, puisqu'ils metteut, entre ces raisons qui excusent de péché, celles par lesquelles les Juifs rejettent la foi de Jésus-Christ : car c'est sur ce principe qu'ils soutiennent, comme font Sanchez (Liv. II, dec, chap. ii, n. 6), Sancius {Select.^ dlsp. XIX, n, 9), Diana (Part. II, tract. Xlil, resol. ix), cités par Escobar [Theol. mor., p. 39), que les Juifs ne sont point obligés de se convertir à la foi de Jésus-Christ, pendant que leur Religion leur parolt encore Probable. Ils n'entendent pas aussi que cette raison ne soit pas contraire à TÉcriture sainte ou à la Tradition, vu que les raisons des Juifs qui suffisent, selon eux, pour les dispenser de se convertir, y sont certainement contraires. Et ainsi tout se réduit à une raison qui paroît Probable à celui qui s'en est laissé persuader, et qu'il ne juge pas contraire à l'Écriture ou à la Tradition, quoique en effet elle y soit peut-être contraire.
Or, si l'on s'imagine qu'une raison de cette sorte suffit pour nous mettre en sûreté de conscience, quel désordre ne deviendra point permis? Et ne peut-on pas reprocher à ces Gasuistes ce que saint Augustin reproche aux Académiciens, comme une suite de leur opinion (Lib. III, Contra Academ,, cap. xvi): « que s'il est permis de faire tout ce que l'on croit probablement être permis, il n'y aura point de crime que l'on ne puisse commettre quand on le croira permis, parce que ceux qui se conduisent par la Probabilité ne se règlent pas sur ce qui parott Probable aux autres, mais sur ce qui leur parott Probable à eux-mêmes. » Aussi ces Gasuistes se sont portés jusques aux dernières extrémités; et les passages mêmes où les Jésuites nous renvoient, comme contenant leurs opinions, peuvent en servir de preuves. Nous souhaiterions qu'ils les eussent tous cités au long; ils en seroient bien plus tôt condamnés. Gar est-ce un moyen, par exemple, de diminuer l'horreur qu'on a eue de ce qu'ils enseignent, touchant les pécheurs d'habitude, que d'alléguer, comme ils font dans leurs Nouveaux Écrits, que Sancius a enseigné la même chose qu*eux, Select.^ disp. x, n. 19, où il dit : <r que dans quelque habitude de crime qu'un homme puisse être, il a droit d'obliger son confesseur & ne pas lui différer pour cela l'absolution et qu'ainsi s'il juge probablement que le confesseur ne la lui donneroit pas, sachant l'habitude qu'il a de tomber dans le crime, il peut lui dire : a Je ne suis point dans cette habitude t, en usant de cette restriction mentale, qu'il n'a pas cette habitude de péché pour la lui dire? « Ui fiai sensus : C07i8ueludine
careo peccandi, non absolule, $ed adconfilendum tibideprmei^ia Ce qu'il peut faire aussi, ajoute-t-il, encore qu'il crût q;», nonobstant cette habitude, on lui donneroit Tabsolution, parer qu'il n'est pas obligé de souffrir deux fois la confusion de ^ péché. »
Est-ce de même un moyen d'empêcher qu^on ne coodâmct leur méchante Doctrine touchant les Occasions ProchaîDes, k nous dire, comme ils font encore dans leurs Écrits, qu'elle e^t autorisée par Jean Sancius (Select., disp. x), dont voici ^« termes : « On ne doit point refuser l'absolution à celui ^cretient sa Concubine dans sa maison, si» lui ayant prêté ceK écus, il n'avoit aucune espérance de pouvoir les recourrer ea li chassant de chez lui. Il en est de même d'une femme qui le pourroit recouvrer une semblable dette, si elle abandoMo^ j maison de son Concubinaire... Un Concubinaire n'est poiutus obligé de chasser sa Concubine, si elle lui est fort utile pcjr gagner de l'argent par le moyen du négoce. Je dis piusiâ^ Concubine étoit fort utile pour réjouir, ou, comme Ton cil pour régaler le Concubinaire, si cancubina nimû utUis euti §i oblectamentum concubinarii, vulgo regalo, de sorte qu'étant tors de chez lui, il en passeroit la vie trop tristement, et ce qu'aie autre lui appréteroit, dégoûteroit trop ce Concubinaire, ei quii fût trop difficile de trouver une autre servante qui lui rende le* mêmes services, il n'est pas obligé de la chasser de cbez liù parce que cette réjouissance, par elle-même, est de pliis^naà^ considération que tout autre bien temporel qui suflSt à cbica pour admettre de nouveau une femme à son service, que^* danger qu'il craigne de tomber dans le péché, quaniumoi^ meluai labendi periculum, s'il ne peut en trouver une autre qai lui soit aussi utile. »
Voilà les Auteurs dont les Jésuites prétendent que Faotonie doit empêcher la Censure des plus méchantes maximes. Cesi* Sancius qu'ils ont appelé depuis peu, en un de leurs Libelles» a un des plus savans maîtres de la Théologie Morale, »^^^ est en effet estimé tel parmi tous les I<iouveaux Casuistes, jusque-là que Diana dit de lui que c'est un homme très docie, r*^ aocUssimu8,d''un esprit très subtil, vir aculUsimi tn^enii, etqttc ses ouvrages sont très dignes de l'immortalité : PrœdicUB Se^ dispulaliones sunl immorialiiale dignissimœ; et enfin qu'il i»* souhaiter que ce docteur mette au jour plusieurs autres prwuctiens de son esprit : Uiinam alios ingenii tui fœtus in l^^^
emillerel. Et ce qui est le plus admirable, c'est qu'il lui donne tous ces éloges après avoir rapporté l'un de ces passages.
Qui n'^admirera, dans ces louanges que les Jésuites et Diana donnent à ce Misérable Gasuiste, la dépravation de jugement que l'accoutumance aux principes et à la lecture de ces Auteurs produit dans l'esprit? Mais qui n'admettra encore davantage que les Jésuites soient si impudents, que, pour empêcher la Censure de la Faculté, ils allèguent les Auteurs mêmes que la Faculté a censurés comme des corrupteurs de la Morale, tels que sont Milhart et Bénédicti ? Les autres qu'ils entassent ne sont pas, pour la plupart, de plus grande autorité. Et quand ils seroient en beaucoup plus grand nombre qu'ils ne sont, ils ne devroient point empocher qu'on ne condamnât des maximes qui choquent si visiblement les principes de la Piété chrétienne. Mais ce qui montre encore le peu d'égards qu'on doit avoir à ce nombre, c^est que ceux qui ont un peu lu ces Auteurs savent qu'ils ne font que se copier les uns les autres sans examen et sans jugement. Ft ils le reconnoissent eux-mêmes, comme fait Escobar après Navarre, Décius, Alexander et Castro Palao. « Je vois souvent, dit-il, passim video, que plusieurs embrassent une opinion, parce qu'ils suivent un Auteur comme des moutons, des oiseaux et autres botes de compagnie, qui ne vont par un chemin que parce qu une autre y a été la première. » Et Sanctiez, avant lui, confesse la même chose {Sum,, lib. I, cap. ix, n. 9), où il dit « qu'une opinion ne doit pas être appelée commune, pour être embrassée par un grand nombre d'Auteurs qui, comme des oiseaux, ont suivi, sans discernement, ceux qui les ont précédés. »
Ce que ces Casuistes avouent est tellement véritable, qu'ils copient jusques aux faussetés de ceux qui ont écrit avant eux : de sorte que, quand quelque casuiste plus ancien a corrompu quelque passage des Pères, on ne manque guère de trouver la même falsification dans ceux qui les ont suivis. Nous en avons déjà rapporté un exemple dans la première partie de cet Écrit, qui est la falsification de saint Thomas sur le sujet des Occasions prochaines. En voici encore un autre, qui fait voir tout ensemble leur peu de lumière et leur peu de soin dans l'examen de ce qu'ils écrivent. Saint Thomas dit, dans sou Quodl^ (111, art. 10) : a que, pour ce qui regarde la Foi et les bonnes mœurs, nul n'est excusé, s'il suit l'opinion erronée de quelque docteur, parce qu'en ces choses l'ignorance n'excuse point. In
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iis quœ pertinent ad fidem et bonos mores, nullus excvsaivr ti sequalur erroneam opinionem alicujus magistri. In talibus ertui ignorantia non excusai. Cependant Thomas Sanchez, jésuite [H Sam., lib. I, cap. ix, n. 7), citant ce passage de saint Thomas lui fait dire tout le contraire, a Saint Thomas, dit-il, favorisf mon opinion {QuodL, 111, art. 10), où il dit que chacun peut embrasser Topinion qu^il a reçue de son maître dans ce qui regarde les mœurs. » Filiucius et Layman, jésuites, qui ont écrit après Sanchez, en rapportant le même lieu de saint Thonias. n'ont pas manqué de le falsifier de la même sorte : le premier (T. II, tract. XXr, n. 13^); et l'autre (Liv. I, tract. I, chap. t, J ii, n. 6). Et encore depuis, le P. Caussin, dans la Réponse à la Thé^ logie morale (p. 2) oppose ce même endroit de saint Thomi». comme y ayant enseigné la Doctrine de ses confrères. Et eoâa depuis peu, le P. Annat, dans sa Bonne Foi, se sert du mèflie passage de saint Thomas pour autoriser l'opinion de Sanchet. De sorte qn'il n'y a rien de moins considérable que le nombre de ces sortes d'écrivains, qui n'ont lu les Livres que par les jeui des autres ; et il ne faut les regarder que comme un aveugle qui en conduit plusieurs autres.
Mais enfin quand on n'auroit point d'égard à cette considéntion, qu'est-ce qu'une douzaine de casuistes en comparais)>a, non seulement de toute l'Antiquité qui condamne ces opiDiocs mais aussi de toutes les personnes de piété répandues mainteDan: dans l'Église, qui ont témoigné publiquement l'aversion qu*ib eo avoient? Les Jésuites sont forcés de le reconnoitre, et leur Aï>ologiste s'en plaint lui-même bien tendrement (p. 175) jusqu'à dire : • Que les bannissemeus ont été moinsfàcbeuxaux Jésuite*, et plus aisés à supporter que cet abandonnement, et qu>Q cette rencontre, quelque contenance qu'ils tiennent, on les traite mal. »
Aveugles, qui ne reconnoissent pas qu'ils n'ont été abandonnés, comme ils sont encore tous les jours, de ceux même qui font profession d'être leurs amis, que parce que les principes les plus communs et les premières notions du Christianisme font détester ces opinions sitôt qu'elles sont connues, et qu'il d\v i qu'un petit nombre de personnes dont le jugement s'est corrompu par la lecture de ces méchans Livres, qui soient capables de les souffrir.
Voilà ce qu'ils se sont attiré par l'extravagance de leur Doctrine, jointe à l'orgueil insupportable avec lequel ils la proposoieot;
car ils traitoient d'ignorans tous les autres hommes, et eux seuls de doctes. « Nous autres doctes, dit Garamuel, nous jugeons tous que Topinion du P. Lami, qui permet aux Religieux de tuer ceux qui médirolent de leur ordre, est la seule soutenable. Doclrinam Amici solam esse veram, el opposUam improbabUem censemus omnes docli. Le môme Garamuel, parlant de Diana, dit « que ceux qui murmurent contre ses décisions ne sont pas des Doctes : Si qui obmurmuranl docli non sunL Et le P. Zergol, jésuite, dit, écrivant à Garamuel [Theol, fundam,, p. 5/i3) : a Qu'on doit être couvert de honte d'avoir osé condamner une opinion défendue par le grand Garamuel. »
C'est donc par un juste jugement de Dieu, qui sait proportionner les châtimeus à la qualité des vices, que ces hommes superbes sont devenus aujourd'hui les plus méprisés des hommes; que ceux qui vouloient passer pour les maîtres de la Morale Chrétienne, en sont publiquement reconnus les corrupteurs; et que ceux qui s'étoient élevés en juges de la Doctrine de TÉglise, sont j ugés et condamnés par la môme Église* C'est une nécessité où ils se sont mis eux-mômes; car ils avoient réduit les choses à tel point, que Ton ne pouvoit plus supporter leurs erreurs sans exposer l'honneur de l'Eglise, comme nous espérons le faire voir pas un autre Écrit*
A Paris, le 23 mai 1658.