‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 53 sur 73 · CINQUIÈME FACTUM · texte numérisé non relu

CINQUIÈME FACTUM

Des Curés de Paris, sur l avantage que les Hérétiques prennent contre l'Église, de la Morale des Casuisles et des Jésuites.

C'est une entreprise bien ample et bien laborieuse, que celle où nous nous trouvons engagés de nous opposera tous les maux qui naissent des Livres des Casuistes, et surtout de leur Apologie. Nous avons travaillé jusques ici à arrêter le plus considérable,

1. L*auteur des Annales des soi-disant Jésuites attribue ce Factum et le suivant à Pascal seul. (Veir TAvertiftsement placé en tête de VAppin^ dice ».

en prévenant, par nos divers Écrits, les mauvaises impressions que ces maximes relâcliées auroient pu donner aux Fidèles qui sont dans l'Église. Mais voici un nouveau mal, d'une conséquence aussi grande, qui s'élève du dehors de l'Église et du milieu des Hérétiques.

Ces ennemis de notre Foi qui, ayant quitté l'Église romaine, s'efforcent incessamment de justifier leur séparation, se préralent extraordinairement de ce Nouveau Livre, comme ils ont fait de temps en temps des Livres semblables. Voyez, disent-ils à leurs peuples, quelle est la croyance de ceux dont nous avons quitté la Communion ! La licence y règne de toutes parts : on en a banni l'amour de Dieu et du prochain. « On y croit, dit le ministre Drélincourt, que l'homme n'est point obligé d'aimer son Créateur ; qu'on ne laissera pas d'être sauvé sans avoir jamais exercé aucun acte intérieur d'amour de Dieu en cette vie; et que Jésus-Christ même auroit pu mériter la rédemption du monde par des actions que la Charité n'auroit point produites en lui, comme dit le P. Sirmond. » — « On y croît, dit un autre ministre, qu'il est permis de tuer plutôt que de recevoir une injure ; qu'on n'est point obligé de restituer, quand on ne peut Je faire sans déshonneur ; et qu'on peut recevoir et demander de l'Argent pour le prix de sa Prostitution, el non solum femiM quœque, sed eliam mas, comme dit Emmanuel Sa, jésuite. ■

Enfin ces Hérétiques travaillent de toutes leurs forces, depuis plusieurs années, à imputer à l'Église ces abominatioDS des O suistes corrompus. Ce fut ce que le Ministre Du Moulin entreprit des premiers dans ce Livre qu'il en fit, et qu'il osa appela Traditions romaines. Cela fut continué ensuite dans cette dispute qui s'éleva, il y a dix ou douze ans, à La Rochelle, entre le P. d'Estrade, jésuite, et le ministre Vincent, sur le sujet du Bal, que ce ministre condamnoit comme dangereux et contraire à l'esprit de pénitence du Christianisme, et pour lequel ce \^ fit des Apologies publiques, qui furent imprimées alors. Mais le ministre Drélincourt renouvela ses efforts les années dernières, dans son Livre intitulé : Licence que les Casuisles de la Cosm^ nion de Rome donnent à leurs dévots. Et c'est enfin dans le même esprit, qu'ils produisent aijgourd'hui par toute la France cette nouvelle Apologie des Casuisles en témoignage contre l'Église, et qu'ils se servent plus avantageusement que jamais de ce Livre, le plus méchant de tous, pour confirmer leurs peuples dans l'éloignement de notre Communion, en leur mettant derant

les yeux ces horribles maximes, comme ils le pratiquent de tous côtés, et comme ils Tont fait encore depuis peu à Charenton.

Voilà l'état où les Jésuites ont mis TÉglise. Ils l'ont rendue le sujet du mépris et de Thorreur des Hérétiques : elle, dont la sainteté devroit reluire avec tant d'éclat, qu'elle remplit tous les peuples de vénération et d'amour. De sorte qu'elle peut dire à ces Pères ce que Jacob disoit à ses enfants cruels : « Vous m'avez rendu odieux aux peuples qui nous environnent ; » ou ce que Dieu dit dans ses Prophètes à la Synagogue rebelle : a Vous avez rempli la terre de vos abominations, et vous êtes cause que mon saint nom est blasphémé parmi les Gentils, lorsqu'en voyant vos profanations ils disent de vous : « C'est là le peuple du Seigneur, c'est celui qui est sorti de la terre d'israél qu'il leur avoit donnée en Héritage. » C'est ainsi que les Hérétiques parlent de nous, et qu'en voyant cette horrible Morale, qui afflige le cœur de l'Église, ils comblent sa douleur, en disant, comme ils font tous les jours : « C'est là la Doctrine de rÉglise Romaine, et que tous les Catholiques tiennent, » ce qui est la proposition du monde la plus injurieuse à l'Église.

Mais ce qui la rend plus insupportable est qu'il ne faut pas la considérer comme venant simplement d'un Corps d'Hérétiques, qui, ayant refusé d'ouïr l'Église, ne sont plus dignes d'en être ouïs; mais comme venant encore d'un Corps des plus nombreux de l'Église même, ce qui est horrible à penser. Car en même temps que les Calvinistes imputent à l'Église des maximes si détestables, et que tous les Catholiques devroient s'élever pour l'en défendre, il s'élève, au contraire, une Société entière pour soutenir que ces opinions appartiennent véritablement à l'Église. Et ainsi quand les ministres s'efforcent de faire croire que ce sont des Traditions Romaines, et qu'ils sont en peine d'en chercher des preuves, les Jésuites le déclarent, et l'enseignent dans leurs Écrits, comme s'ils avoient pour objet de fournir aux Calvinistes tout le secours qu'ils peuvent souhaiter; et que sans avoir besoin de chercher dans leur propre invention de quoi combattre les Catholiques, ils n'eussent qu'à ouvrir les Livres de ces Pères pour y trouver tout ce qui ieur seroit nécessaire.

Nous savons bien néanmoins que l'intention des Jésuites n^est pas telle en effet ; et comme nous en parlons sans passion, bien loin de leur imputer de faux crimes, nous voulons les défendre de ceux dont ils pourroient être suspects, quand ils n'en sont point coupables : notre dessein n'étant que de faire connoître

le mal qui est véritablement en eux, afin qu^on puisse s>o défendre. Nous savons donc que cette conformité qu^ils ont avec les Calvinistes, ne vient d'aucune liaison qu'ils aient avec eux, puisqu'ils en sont au contraire les ennemis, et que ce n^est qu*uD désir immodéré de flatter les passions des hommes qui les fût agir de la sorte ; qu'ils voudroient que l'inclination du monde s'accordât avec la sévérité de l'Évangile, qu'ils ne corrompent que pour s'accommoder à la nature corrompue ; et qu'ainsi quand ils attribuent ces erreurs à l'Église, c'est dans un dessein bien éloigné de celui des Calvinistes, puisque leur intention n'est qae de faire croire par là qu'ils n'ont pas quitté les sentîmens de l'Église; au lieu que l'intention des Hérétiques est de faire croire que c'est avec raison qu'ils ont quitté les sentîmens de l'Église.

Mais encore qu'il soit véritable qu'ils ont en cela des ûûs bien différentes, il est vrai néanmoins que leurs prétentions sont pareilles, et que le Démon se sert de l'attache que les uns et les autres ont pour leurs divers intérêts, afin d'unir leurs efforts contre l'Église, et de les fortifier les uns par les autres dans le dessein qu'ils ont de persuader que l'Église est dans ces maximes. Car comme les Calvinistes se servent des Écrits des Jésuites pour le prouver en cette sorte, il faut bien, disent-ils, que ces opinions soient celles de l'Église, puisque le Corps Entier des Jésuites les soutient ; de même les Jésuites se servent, à leur tour, des Écrits de ces Hérétiques pour prouver la même chose en cette sorte : il faut bien, disent-ils, que ces opinions soient celles de l'Église, puisque les Hérétiques, qui sont ses ennemis, les combattent. C'est ce qu'ils disent dans des Écrits entiers qu'ils ont faits sur ce sujet. Et ainsi on voit, par un prodige horrible, que ces deui Corps, quoique ennemis entre eux, se soutiennent réciproquement, et se donnent la main l'un à l'autre pour engager l'Église dans la corruption des Casuistes ; ce qui est une fausseté d^ane conséquence effroyable, puisque si Dieu 30uffh)it que l'abomination fût ainsi en effet dans le sanctuaire, il arriveroit tout ensemble, et que les Hérétiques n'y rentreraient jamais, et que les Catholiques s'y pervertiroient tous : et qu'ainsi il n'y auroit plus de retour pour les uns, ni de sainteté pour les autres; mais une perte générale pour tous les hommes.

Il est donc d'une extrême importance de justifier l'Église en cette rencontre, où elle est si cruellement outragée, et encore par tant de côtés à la fois, puisqu'elle se trouve attaquée non seulement par ses ennemis déclarés qui la combattent au dehors,

mais encore par ses propres enfans qui la déchirent au dedans. Mais tant s'en faut que ces divers efforts, qui s'unissent contre elle, rendent sa défense plus difficile, qu'elle en sera plus aisée, au contraire : car dans la nécessité où nous sommes de les combattre tous ensemble, sur une calomnie qu'ils soutiennent ensemble, nous le ferons avec plus d'avantage que s'ils étoient seuls; parce que la Vérité a cela de propre, que plus on assemble de faussetés pour l'étoufTer, plus elle éclate par l'opposition du mensonge. Nous ne ferons donc qu'opposer la véritable règle de rÉglise aux fausses règles qu'ils lui imputent, et toutes leurs impostures s'évanouiront. Mous demanderons aux Calvinistes qui leur a appris à tirer cette bizarre conséquence : les Jésuites sont dans cette opinion , donc l'Église y est aussi; comme si sa règle étoit de ne suivre que les maximes des Jésuites I et nous dironsà ces Pères que c'est aussi mal prouver que l'Église est de leur sentiment, de ne faire autre chose que montrer que les Calvinistes les combattent, parce que sa règle n'est pas aussi de dire toujours le contraire des Hérétiques. Nous n'avons donc pour règle, ni d'être toujours contraires aux Hérétiques, ni d'être toujours conformes aux Jésuites. Dieu nous préserve d'une telle règle, selon laquelle il faudroit croire mille erreurs, parce que ces Pères les enseignent ; et ne pas croire des articles principaux de la Foi, comme la Trinité et la Rédemption du monde, parce que les Hérétiques les croient I Notre Religion a de plus fermes fondemens. Comme elle est toute divine, c'est en Dieu seul qu'elle s'appuie; elle n'a de Doctrine que celle qu'elle a reçue de lui, par le canal de la Tradition, qui est notre véritable règle, qui nous distingue de tous les Hérétiques du monde, et nous préserve de toutes les erreurs qui naissent dans l'Église même : parce que, selon la pensée du grand saint Basile, nous ne croyons aujourd'hui que les choses que nos évéques et nos pasteurs nous ont apprises, et qu'ils avoient eux-mêmes reçues de ceux qui les ont précédés, et dont ils avoient reçu leur mission : et les premiers qui ont été envoyés par les Apôtres n'ont dit que ce qu'ils en avoient appris : et les Apôtres qui ont été envoyés par le Saint-Esprit n'ont annoncé au monde que les paroles qu'il leur avoit données : et le Saint-Esprit qui a été envoyé par le Fils, a pris ces paroles du Fils, comme il est dit dans TÉvangile; et enfin le Fils, qui a été envoyé du Père, n'a dit que ce qu'il avoit ou! du Père, comme il le dit aussi lui-même.

(Ju'on nous examine maintenant là-dessus, et si on veut con-

vaincre l'Église d'être dans ces méchantes maximes, qu'on montre que les Pères et les Conciles les ont tenues, et nous serons obligés de les reconnoltre pour nôtres. Aussi c'est ce que les Jésuites ont voulu quelquefois entreprendre ; mais c'est aussi ce que nous avons réfuté par notre Troisième Écrit, où nous les avons convaincus de faussetés sur tous les passages qu'ils en avoient rapportés. De sorte que si c'est sur cela que les Calvinistes se sont fondés pour accuser l'Église d'erreur, ils sont bien ignorans de n'avoir pas su que toutes ces citations sont fausses ; et s'ils l'ont su, ils sont bien de mauvaise foi d'en tirer des conséquences contre l'Église, puisqu'ils n*en peuvent conclure autre chose, sinon que les Jésuites sont des faussaires, ce qui n'est aucunement en dispute; mais non pas que l'Église soit corrompue, ce qui est toute notre question.

Que feront-ils donc désormais, n'ayant rien à dire contre toute la suite de notre Tradition? Diront-ils que l'Église vient de tomber dans ces derniers temps, et de renoncer à ses anciennes vérités pour suivre les nouvelles opinions des Casuistes modernes? en vérité, ils auroient bien de la peine à le persuader i personne en l'état présent des chose:$. Si nous étions demeurés dans le silence, et que V Apologie des Camistes eût été re^ue partout sans opposition, c'eût été quelque fondement à leur calomnie, quoiqu'on eût pu encore leur répondre que le silence de l'Église n'est pas toujours une marque de son consentement; et que cette maxime, qui est encore commune aux Calvinistes et aux Jésuites qui en remplissent tous leurs Livres, est très fausse. Car ce silence peut venir de plusieurs autres causes, et ce n'est le plus souveut qu'un effet de la foiblesse des pasteurs; et on leur eût dit de plus, que l'Église ne s*est point tue sur ces méchantes opinions, et qu'elle a fait paroître l'horreur qu'elle en avoit par les témoignages publics des personnes de piété, et par la condamnation formelle du Clergé de France, et des Facultés Catholiques qui les ont censurées plusieurs fois.

Mais que nous sommes forts aujourd'hui sur ce sujet, où toute l'Église est déclarée contre ces corruptions, et où tous les pasteurs des plus considérables villes du royaume s'élèvent plus fortement et plus sincèrement contre ces excès, que les Hérétiques ne peuvent faire! Car y a-t-il quelqu'un qui n'ait entende notre voix? K'avons-nous pas publié de toutes parts que les Casuistes et les Jésuites sont dans des maximes impies et abominables? Avons-nous rien omis de ce qui étoit en notre pouvoir pour

avertir nos peuples de s'en garder comme d*un venin mortel? Et n'avons-nous pas déclaré dans notre premier Factum, que «les Curés se rendoient publiquement les dénonciateurs des excès publics de ces Pères, et que ce seroit dans nos paroisses qu'on trouveroit les maximes évangéliques opposées à celles de leur Société? »

Peut-on dire après cela que TÉglise consent à ces erreurs, et ne faut-il pas avoir toute la malice des Hérétiques pour l'avancer, sous le seul prétexte qu'un Corps qui rCesi point de la Hiérarchie, demeure opiniâtrement dans quelques sentimens particuliers condamnés par ceux qui ont autorité dans le Corps de la Hiérar» chie? On a donc sujet de rendre grâces à Dieu de ce qu'il a fait naître en ce temps un si grand nombre de témoignages authentiques de l'aversion que TÉglise a pour ces maximes, et de nous avoir donné par là un moyen si facile de la défendre de cette calomnie, et de renverser en même temps les avantages que les Calvinistes et les Jésuites avoient espéré de tirer de leur imposture. Car la prétention des Hérétiques est absolument renversée. Ils vouloient justifier leur sortie de l'Église par les erreurs des Jésuites, et ce sont ces mêmes erreurs qui montrent avec le plus d'évidence le crime de leur séparation ; parce que l'égarement de ces Pères, aussi bien que celui des Hérétiques, ne venant que d'avoir quitté la Doctrine de l'Église pour suivre leur esprit propre, tant s'en faut que les excès où les Jésuites sont tombés pour avoir abandonné la Tradition, favorisent le refus que les Hérétiques font de se soumettre à cette Tradition; que rien n'en prouve, au contraire, plus fortement la nécessité, et ne fait mieux voir les malheurs qui viennent de s'en écarter. Et la prétention des Jésuites n'est pas moins ruinée. Car l'intention qu'ils avoient, en imputant leurs maximes à l'Église, étoit de faire croire qu'ils n'en avoient point d'autres que les siennes. Et il est arrivé de là, au contraire, que tout le monde a appris qu'elles y sont étrangement opposées; parce que la hardiesse d'une telle entreprise a excité un scandale si universel, et une opposition si Éclatante, qu'il n'y a peut-être aucun lieu en tout le Christianisme où l'on ne connoisse aujourd'hui la contrariété de sentimens qui est entre leur Société et l'Église : contrariété qui auroit.sans doute été longtemps ignorée en beaucoup de lieux, si par un aveuglement incroyable ils n'avoient eux-mêmes fait naître la nécessité de la rendre publique par tout le monde.

C'est ainsi que la vérité de Dieu détruit ses ennemis, par les

efforts mêmes qu'ils font pour l'opprimer, et dans le temps oà ils l'attaquent avec le plus de violence. La leur étoit enfin devenue insupportable, et menaçoit l'Église d'un renversement entier. Car les Jésuites en étoient venus à traiter hautement de Calvinistes et d'Hérétiques tous ceux qui ne sont pas de leurs sentimens; et les Calvinistes, par une hardiesse pareille, nettoient au rang des Jésuites tous les Catholiques sans distinction : de sorte que ces entreprises alloient à faire entendre qu'il n'y avait point de milieu, et qu'il falloit nécessairement choisir Tune de ces extrémités, ou d'être de la Communion de Genève, ou d'être des sentimens de la Société. Les choses étant en cet état, nous ne pouvions plus différer de travailler à y mettre ordre, sans exposer l'honneur de l'Église et le salut d'une infinité d*" personnes. Car il ne faut pas douter qu'il ne s'en perde beaucoup parmi les Catholiques dans la pernicieuse conduite de ces Pères, s'imaginant que des Religieux soufferts dans TÉglise n'oot que des sentimens conformes à ceux de l'Église. Et il ne s'en perd pas moins parmi les Hérétiques, par la vue de cette même Morale, qui les confirme dans le schisme, et leur fait croire qu*ik doivent demeurer éloignés d'une Église où l'on publie des opinions si éloignées de la pureté évangélique.

Les Jésuites sont coupables de tous ces maux ; et il n'j a que deux moyens d'y remédier : la réforme de la Société, ou le décri de la Société. Phlt à Dieu qu'ils prissent la première voie! ^oas serions les premiers à rendre leur changement si connu, que tout le monde en seroit édifié. Mais tant qu'ils s'obstineront à se rendre la honte et le scandale de l'Église, il ne reste que de rendre leur corruption si connue, que personne ne puisse s'y méprendre, afin que ce soit une chose si publique, que ll^glise ne les souffre que pour les guérir, que les Fidèles n'en soient plus séduits; que les Hérétiques n'en soient plus éloignés; et que tous puissent trouver leur salut dans la voie de TÉvangile : au lieu qu'on ne peut que s'en éloigner en suivant les erreurs des uns et des autres.

Mais encore qu'il soit vrai qu'ils soient tous égarés, il est vrai néanmoins que les uns le sont plus que les autres; et c'est ce que nous voulons faire entendre exactement, afin de les représenter tous dans le juste degré de corruption qui leur est propre, et leur faire porter à chacun la mesure de la confusion qu'ils méritent. Or il est certain que les Jésuites auront de ravantase dans ce parallèle entier; et nous ne feindrons point d'en parier

ouvertement, parce que rhutniliation des uns n'ira pas à l'honneur des autres, mais que la honte de tous reviendra uniquement à la gloire de PÉglise, qui est aussi notre unique objet.

Nous ne voulons donc pas que ceux que Dieu nous a commis s'emportent tellement dans la vue des excès des Jésuites, qu'ils oublient qu'ils sont leurs frères, qu'ils sont dans l'Unité de TÉglise, qu'ils sont membres de notre Corps, et qu'ainsi nous avons intérêt à les conserver; au lieu que les Hérétiques sont des membres retranchés qui composent un Corps ennemi du nôtre; ce qui met une distance infinie entre eux, parce que le schisme est un si grand mal, que non seulement il est le plus grand des maux, mais qu'il ne peut y avoir aucun bien où il se trouve, selon tous les Pères de l'Église.

Car ils déclarent que « ce crime surpasse tous les autres; que c'est le plus abominable de tous; qu'il est pire que l'embrasement des Écritures Saintes ; que le martyre ne peut l'effacer, et que qui meurt martyr pour la Foi de Jésus-Christ hors de l'Église, tombe dans la damnation, comme dit saint Augustin. Que ce mal ne peut être balancé par aucun bien, selon saint Irénée. Que ceux qui ont percé le corps de Jésus-Christ n'ont pas mérité de plus énormes supplices que ceux qui divisent son Église, quelque bien qu'ils puissent faire d'ailleurs, » comme dit saint Chrysostome. Et enfin tous les Saints ont toujours été si unis en ce point, que les Calvinistes sont absolument sans excuse, puisqu'on ne doit en recevoir aucune, et non pas môme celle qu'ils allèguent si souvent, que ce ne sont pas eux gui se sont retranchés, mais l'Église gui les a retranchés elle-même injustement. Car outre que toute cette prétention est horriblement fausse en ses deux chefs, parce qu'ils ont commencé par la séparation, et qu'ils ont mérité d'être excommuniés pour leurs Hérésies, on leur soutient de plus, pour les juger par leur propre bouche, que, quand cela seroit véritable, ce ne seroit point une raison, selon saint Augustin, d'élever autel contre autel comme ils ont fait; et que, comme ce Père le dit généralement, « il n'y a jamais de juste nécessité de se séparer de l'Unité de l'Église. »

Que si cette règle, qu'il n'est jamais permis de faire schisme, est si générale, qu'elle ne reçoit point d'exception, qui souflTrira que les Calvinistes prétendent aujourd'hui de justifier le leur par cette raison, que les Jésuites ont des sentimens corrompus? comme si on ne pouvoit pas être dans l'Église sans être dans leurs sentimens! comme si nous n'en donnions pas l'exemple

Dous-mômes qui sommes, par la grâce de Dieu, et aussi éloignés de leurs méchantes opinions, et aussi attachés à TÉglise qu*0Q peut rôtre l ou comme si ce n*étoit pas une des principales règles de la conduite chrétienne, d'observer tout ensemble as deux préceptes du même Apôtre, « et de ne point consentir aux maux des impies, » et néanmoins « de ne point faire de schisme; ut non sit schisma in corpore i »

Car c'est Taccomplissement de ces deux points qui fait^ele^ cice des Saints en cette vie, où les Élus sont confondus arec les Képrouvés, jusqu'à ce que Dieu en fasse lui-même lasépanlioû éternelle. Et c'est l'infraction d'un de ces deux points qui fait, ou le relâchement des Chrétiens qui ne séparent pas leur cœur des méchantes Doctrines, ou le schisme des Hérétiques qui se séparent de la Communion de leurs frères, et, usurpant ainsi 1<^ jugement de Dieu, tombent dans le plus détestable de tous les crimes.

Il est donc indubitable que les Calvinistes sont tout autrement coupables que les Jésuites; qu'ils sont d'un ordre tout différent, et qu'on ne peut les comparer, sans y trouver une disproportion extrême. Car on ne sauroit nier qu'il n'y ait au moiDS un bien dans les Jésuites, puisqu'ils ont gardé l'Unité; au liea ■ qu'il est certain, selon tous les Pères, qu'il n'y a aucun bien dans les Hérétiques, quelque vertu qui y paroisse, puisqu*ilsoût rompu l'Unité. Aussi il n'est pas impossible que parmi tant de Jésuites, il ne s'en rencontre qui ne soient point dans leurs e^ reurs; et nous croyons qu'il y en a, quoiqu'ils soient rares, et bien faciles à reconnoître. Car ce sont ceux qui gémissent des désordres de leur Compagnie, et qui ne retiennent pas leur gémissement. C'est pourquoi on les persécute, on les éloignât <^ les fait disparoître, comme on en a assez d'exemples; etainace sont proprement ceux qu'on ne voit presque jamais. Mais pam» les Hérétiques, nul n'est exempt d'erreur, et tous sont certainement hors de la Charité, puisqu'ils sont hors de l'Unité

Les Jésuites ont encore cet avantage, qu'étant dans Vw^ ils ont part à tous ses sacrifices, de sorte qu'on en offre par tout le monde pour demander à Dieu qu'il les éclaire, comw* w Clergé de France eut la charité de l'ordonner il y a quelques années, outre les prières publiques qui ont été faites quelqu»'^^ pour eux dans des diocèses particuliers : mais les Iléréiiqn^ étant retranchés de son corps, sont aussi privés de ce bien; de sorte qu'il n'y a point de proportion entre eux, et qu'on peot

dire, avec vérité, que les Hérétiques sont en un si malheureux état, que pour leur bien, il seroit à souhaiter qu'ils fussent semblables aux Jésuites.

On voit, par toutes ces raisons, combien on doit avoir d'éloignement pour les Calvinistes, et nous sommes persuadés que nos peuples se garantiront facilement de ce danger; car ils sont ac< coutumes à les fuir dès Tenfance, et élevés dans Tborreur de leur schisme. Mais il n*en est pas de même de ces opinions relâchées desCasuistes; et c est pourquoi nous avons plus à craindre pour eux de ce côté-là. Car encore que ce soit un mal bien moindre que le schisme, il est néanmoins plus dangereux, en ce quUl est plus conforme aux sentimens de la nature, et que les hommes y ont d'eux-mêmes une telle inclination, qu'il est besoin d'une vigilance continuelle pour les en garder; et c'est ce qui nous a obligés d'avertir ceux qui sont sous notre conduite, de ne pas étendre les sentimens de charité qu'ils doivent avoir pour les Jésuites, jusques à les suivre dans leurs erreurs, puisqu'il faut se souvenir qu'encore que ce soient des membres de notre Corps, c'en sont des membres malades, dont nous devons éviter la contagion ; et observer en même temps, et de ne pas les retrancher d'avec nous, puisque ce seroit nous blesser nous-mêmes, et de ne point prendre de part à leur corruption, puisque ce seroit nous rendre des membres corrompus et inutiles.

A Paris, le 11 Juin 1658.

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