SIXIÈME FACTUM
Des Curés de Paris, où Von fait voir, par la dernière pièce des Jésuites, que leur Société entière est résolue de ne point con" damner l'Apologie; et où Von montre, par plusieurs exemples, que c'est un principe des plus fermes de la conduite de ces Pères, de défendre en Corps les sentimens de leurs Docteurs particuliers*
La poursuite que nous faisons depuis si longtemps contre V Apologie des Casuistes réussit avec tant de bonheur, que nous ne pouvons rendre assez d'actions de grâces à Dieu, en voyant
la bénédiction quMI donne au travail que le devoir de nos chaînes nous avoit obligés d'entreprendre.
Nous avions désiré que les peuples s'éloignassent de cette Morale corrompue, que les Prélats et les Docteurs la censurassent, et que les Hérétiques fussent confondus dans le reproche qu'ils nous font d'y adhérer. Et nous voyons, par la miséricorde de Dieu, que les peuples à qui nous étions premièrement redevables, ont conçu une telle horreur de ces maximes impies, que nous avons désormais peu à craindre les maux qu^elIes eusseni pu produire sans notre opposition; que nos confrères des provinces s'élèvent de môme avec tant de courage pour défendre leurs Églises de ce venin, qu'il y a sujet d*espérer qu'il ne pourra infecter personne en aucun lieu du Royaume ; que tant de prélats se disposent aussi à le flétrir par leurs Censures, comme a déjà fait M. l'évoque d'Orléans, qui a eu la gloire de commencer; que leurs condamnations, quoique séparées, formeront comme un Concile contre ces corruptions. Et si MM. les vicaires géoéraux de Paris diffèrent encore de quelques jours leur Censure, à laquelle ils travaillent avec tant de soin, ce n'est que pour la faire parottre avec plus de force et d'utilité. Enfin la Sorboone, malgré tant d'intrigues que les Jésuites y ont voulu former, i terminé, conclu, relu et confirmé la Censure, à laquelle la dernière main fut mise le 16 de ce mois : de sorte qu'après un consentement si général de tous les corps de l'Église, il ne reste plus le moindre prétexte aux Hérétiques de la calomnier. Et ainsi nous pourrions dire que tous nos désirs sont accomplis, s'il n>a restoit un de ceux qui nous sont les plus chers, mais dont nous commençons à désespérer maintenant. Car un de nos principaux souhaits a été que les Jésuites mêmes renonçassent à leurs erreurs, afin qu'étant supprimées dans leur source, on n^^eût plusi en craindre les funestes ruisseaux qui se répandent dans tout le Christianisme. C'étoit le moyen d'en purger l'Église le plus prompt et le plus sûr, et plût à Dieu qu'il eût été le plus facile! Mais bien loin de l'être, en effet, nous y avons trouvé des difficultés invincibles; et il nous a été plus aisé d'exciter tous les pasteurs et de remuer toutes les Puissances de l'Église, que de porter ces Pères à renoncer à la moindre des erreurs où ils se trouvent engagés.
Leur Dernier Écrit nous en ôte toute espérance. Us y parlent en leur propre nom, et de la part de tout le Corps. Ils l'oot intitulé : Senlimem de$ Jésuiles, etc., et l'ont produit pour mon-
trer tout ce qu'on devoit attendre d'eux. Or nous n'y voyons aucune marque de retour, ni qu'ils aient fait un seul pas vers la vérité. Nous les y trouvons toujours disposés à se servir de ces maximes dont nous demandons la suppression ; et nous n'y trouvons en efifet que de véritables sentimens de Jésuites. L'on y remarque la môme résolution à demeurer dans ces méchantes opinions, quoiqu'ils en parlent avec un peu plus de timidité, se trouvant embarrassés dans la manière de s'exprimer. Car comme ils conduisent une infinité de personnes qui veulent vivre dans le relâchement, et passer néanmoins pour dévots, ces maximes leur sont absolument nécessaires ; et ainsi ils sont déterminés à ne jamais les condamner : mais comme ils veulent d'ailleurs s'accommoder à la disposition présente des esprits, et ne pas s'attirer l'horreur des peuples qui va directement contre ces excès, ils n'osent plus les soutenir si ouvertement. Et ainsi pour se mettre en état de pouvoir s'en servir au besoin, sans néanmoins heurter le monde trop rudement, ils ont cru ne pouvoir mieux faire que de dire qu'ils ne s'engagent dans aucun parti; mais qu'ils veulent demeurer sans condamner ni approuver VApoiogie.
C'est sur ce projet que roule tout leur Écrit; et au lieu des discours naturels que la vérité ne manque jamais de fournir, quand on veut la dire sincèrement, ils ne se servent que de discours artificieux et indéterminés, qui les laissent toujours en liberté de prendre tel parti qu'il leur plaira. S'ils avoient voulu renoncer aux maximes horribles de V Apologie, ils n'avoient qu'à dire, en deux mots, qu'ils y renoncent. Mais c'est ce qu'ils ont évité d'une étrange sorte; et, au lieu de cela, on ne voit autre chose, sinon ces expressions répandues dans toutes les pages de leur Écrit : t II n'y a aucune* de ces questions arbitraires, où nous nous intéressions pour la combattre ou pour la défendre. Vous dites que cette Doctrine est criminelle; mais l'Auteur dit qu'il l'a prise de Docteurs qui sont tous excellens. Si elle est bonne, n'en ôtez pas la gloire à ceux qui Pont enseignée. Si elle est mauvaise, c'est à vous à le montrer par de bonnes raisons, et à eux à se défendre. Ne blessez donc pas l'honneur qui ^t dû à ces grands hommes. Pour nous, nous ne voulons ni l'autoriser, ni la condamner. »
Voilà leur caractère. Par là ils demeurent en pouvoir de contenter tout le monde. Ils diront à ceux qui seront scandalisés de ces maximes, qu'ils ont raison, et qu'aussi ils ont déclaré dans
leurs Sentimens, « qu'ils ne voulolent point approuver ces opinions ». Et ils diront à ceux qui voudront vivre selon «s maximes, quMIs 1c peuvent, et qu'aussi ils ont déclaré dans leurs Sentimens, « qu'ils ne condamnent point ces opinions ». Et ainsi ils produiront leurs Sentimens équivoques pour satisfaire toutes sortes d'inclinations, selon leur méthode ordinaire.
Ils osent, après cela, s'élever comme les personnes da monde les plus irrépréhensibles, et nous demander (p. 8) pourvoi nous allaquez-vous sur une Doctrine que nous ne voulons nianioriser, ni condamnera Mais nous leur répondons : C'est poorceU même que nous vous combattons, parce que vqus ne voulez pas condamner une Doctrine si condamnable qui est sortie de cha vous, et que vous voulez qu'on se satisfasse de ce que vous dites a que vous n'approuvez pas cqWa Apologie ». Ce n*est rienfaireqae cela. Ce n'est pas recounoltre que ce Livre est pernicieux et plein d'erreurs, ni se déclarer contre un ouvrage, que de dire simplement qu'on ne l'approuve pas : une infinité d'intérêts personnels, ou de légères circonstances indépendantes du fond de la matière, étant capables de faire qu'on n^approuve pas un boe Livre; et c'est pourquoi nous no^s plaignons de vous. Cestcdi que nous vous reprochons. Il s'agil" entre nous de savoir si on peut faire son salut sans aimer Dieu, et en persécutant son prochain jusqu'à le calomnier et le tuer; et vous dites là-dessos. « que vous ne vous intéressez ni à défendre, ni à combattre mcune de ces opinions arbitraires ». Qui peut soulTrir cette indilRrence affectée, qui ne témoigne autre chose, sinon que vous foadriez et que vous n'oseriez les défendre; mais que voos étfôtf moins résolus à ne point les condamner?
Quoi, mes pères, toute l'Église est en rumeur dans la dispote présente : l'Évangile est d'un côté, et V Apologie des CasmUi^ de l'autre, les Prélats, les Docteurs et les peuples sont ensemble d'une part; et les Jésuites, pressés de choisir, déclarent ;p. 71 « qu'ils ne prennent point de parti dans cette guerrel iCrin"nelle neutralité l Est-ce donc là tout le fruit de nos travaux, q«w d'avoir obtenu des Jésuites qu'ils demeureroient dans l'indilKrence entre l'erreur et la vérité, entre l'Évangile et VApologii' sans condamner ni l'un ni l'autre? Si tout le monde étoit en ces termes, l'Église n'aurolt guère profité, et les Jésuites n*aufO'^' rien perdu ; car Jls n'ont jamais demandé la suppressioQ de l'Évangile, ils y perdroient : ils en ont affaire pour lesgeos de bien : ils s'en servent quelquefois aussi utilement que des O
APPENDICE. m
suistes. Mais ils perdroient aussi, si on leur ôtoit V Apologie qui leur est si souvent nécessaire. Leur Tiiéologie va uniquement à n'exclure ni Tun ni Tautre, et à se conserver un libre usage de tout. Ainsi on ne peut dire, ni de l'Évangile seul, ni de V Apologie seule, qu'ils contiennent leurs sentimens. Le dérèglement qu'on leur reproche consiste dans cet assemblage; et leur justification ne peut consister qu'à en faire la séparation, et à prononcer nettement qu'ils reçoivent l'un et qu'ils renoncent à l'autre : de sorte qu'il n'y a rien qui les justifie moins, et qui les confonde davantage, que de ne nous répondre autre chose, lorsque tout le fort de notre accusation est qu'ils unissent, par une alliance horrible, Jésus-Christ avec Bélial, sinon qu'ils ne renoncent pas à Jésus-Christ, sans dire en aucune manière qu'ils renoncent à Bélial.
Tout ce qu'ils ont donc gagné par leur Écrit, est qu'ils ont fait connoître eux-mêmes à ceux qui n'osoient se l'imaginer, que cet esprit d'indifférence et d'indécision entre les vérités les plus nécessaires pour le salut, et les faussetés les plus capitales, est l'esprit non seulement de quelques-uns de ces Pères, mais de la Société entière; et que c'est en cela proprement que consistent, par leur propre aveu, les senibnens des Jésuites,
Ainsi c'est par un aveuglement étrange, où la Providence de Dieu les a justement abandonnés, qu'après qu'ils nous ont tant accusés d'injustice, d'imputer à toute leur Compagnie les opinions des particuliers, et que, pour se faire reconnoiire, ils ont voulu présenter au monde leur vrai portrait. Us se sont en effet représentés dans leur forme la plus horrible ; de sorte qu'après leur déclaration, nous pouvons dire que ce n'est plus nous, mais que ce sont eux-mêmes qui publient que leur Compagnie en Corps a résolu de ne condamner ni combattre ces impiétés.
En effet, si cette Société étoit partagée, on en verroit au moins quelques-uns se déclarer contre ces erreurs : mais il faut que la corruption y soit bien universelle, puisqu'il n'en est sorti aucun Écrit pour les condamner, et qu'il en a tant paru pour les soutenir. Il n'y a point d'exemple dans l'Église d'un pareil consentement de tout un corps à l'erreur. Il n'est pas étrange que des particuliers s'égarent ; mais qu'ils ne reviennent jamais, et que le Corps déclare qu'il ne veut point les corriger, c'est ce qui est digne d'étonnement, et ce qui doit porter ceux à qui Dieu a donné l'autorité, à en arrêter les périlleuses conséquences. Car ce n'est point une chose secrète : elle est publique, ils en font