FACTUM
Des Curés de Ne vers, présenté à M. leur Évèque en son hôtel épiscopal, contre le Livre intitulé : « Apologie pour les Casuistes, etc. » imprimé à Paris Van 1657.
Comme les deux principaux intérêts de l'Église sont de conserver les Fidèles dans la piété, et de rappeler les Hérétiques à la vérité qu'ils ont quittée, nous avons été touchés d'une douleur bien sensible, en voyant le méchant Livre de V Apologie des Casuistes se répandre dans l'Église; parce que nous avons reconnu qu'il n'y avoit rien de plus capable de retirer les fidèles de la sainteté des mœurs, et de confirmer les hérétiques dans leur obstination et dans leur schisme. Et il ne faut pas douter que nous n'en eussions vu d'étranges effets, si la providence de Dieu, qui veille incessamment sur son Église, n'avait suscité la puissante opposition des pasteurs ordinaires à l'entreprise si dangereuse des Casuistes corrompus.
Nous les avons vus, ces généreux pasteurs, s'élever de tous côtés, et surtout ceux de la ville de Paris, pour défendre l'Église en ces deux parties où elle étoit attaquée. Et nous avons béni Dieu de ce que leur zèle a été conduit avec tant de lumière et de prudence, qu'ils ont pris un soin tout particulier de porter les remèdes à ces deux maux qu'on devoit principalement appréhender.
Car ils ont fait voir, par leurs premiers Écrits, combien les Fidèles seroient coupables de se laisser séduire par ces molles douceurs dont on vouloit les corrompre, puisque les Casuistes ne pourroient pas les excuser devant Dieu par leur autorité; mais que les saints Pères et Docteurs de l'Église les condamneroient par une doctrine toute contraire. Et ils ont fait voir ensuite dans leur Cinquième Écrit que les Hérétiques n'ont aucun fondement dans les calomnies dont ils entreprennent de noircir l'Église, en lui imputant des erreurs qui n'appartiennent qu'aux Casuistes et aux Jésuites.
Ainsi on a vu l'Église aff*ermie par leurs Écrits contre tous les desseins et des Casuistes, et des Hérétiques, dont nous avons une joie particulière, parce que nous voyons de plus près la nécessité qu'il y avoit de bien établir ces deux chefs, tant à cause du
relâchement qui prenoit à nos yeux de nouvelles forces de joaen jour par les entreprises des Casuistes, qu'à cause de Tinsolence avec laquelle les Hérétiques, dont nous sommes enTironiié>. triomphoient déjà par les avantages qu'ils tiroîent de c^ pernicieuses doctrines, qui semblent n'être sorties de l*enfer que pour aCToiblir les Fidèles et fortifier les Hérétiques.
Car qu'y a-t-il de plus capable de retirer les peuple du respect de nos saints mystères, et d'exciter le mépris qu'en foot les Calvinistes, que d'en parler avec l'irrévérence et Textravagance que font ces Auteurs? comme quand ils disent [p. 153]: « qu'en entendant la messe avec un respect extérieur, accompagné de désirs impurs, on satisfait par là au précepte deFÉ^J-^ selon plusieurs théologiens; » sur quoi Escobar, enchéri>-sam par-dessus les autres, dit : « que si on trouve quatre messes s bien ajustées, que les quatre quarts de ces messes en fassent aiie entière, en entendant ces quatre quarts tous ensemble de diSerens prêtres, on entendra une messe entière. » Que peuvent dire les Hérétiques, qui ne cherchent que l'occasion de tourner en raillerie ce saint sacrifice, en voyant que les Catholiques même? leur en donnent un si grand sujet, et parlent en cette manier? de ce mystère qui est appelé terrible par les saints Pères, et de cette action toute sainte, révérée des anges mêmes, où Jésus- Christ est présent pour s'immoler à Dieu pour nous, et où nou> sommes obligés d'assister pour nous y immoler avec lui ?
Est-ce porter à cette action la révérence que Ton doit, df croire que nous aurons satisfait à ce que l'Église nous en ordonne, en entendant quatre quarts de ces messes ainsi ajustées, avec une contenance extérieurement respectueuse, ayant leccecr cependant occupé de désirs infâmes et criminels? Que ne diroiem les ennemis de la Religion, de voir des prêtres et des religieux qui veulent passer pour des Docteurs Graves proposer cette Doctrine au peuple de Dieu, si nous ne nous opposions à ces impiétés avec tant de force et tant de vigueur, que nous fermassions la bouche à ceux qui nous imputeroient ces ^aremens?
Ces Casuistes ne causent-ils pas de même un pareil scandale sur le sujet des Ordres Sacrés, qui sont encore l'objet et de la vénération des Fidèles, et du mépris des Hérétiques; lorsque, pour justifier qu'on n'est pas obligé de quitter les Occasions Prochaines de pécher, ils osent dire (p. Zi9) : « que les Ordres Sacrts sont une occasion de pécher, et que puisque l'Église y engage ainsi les prêtres, c'est une preuve qu'on n'est pas obligé de re-
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noncer à une profession où Ton court risque d'offenser souvent Dieu et de se perdre ? » Que ne diroit-on point contre des Hérétiques qui parleroient de cette sorte ? Et que peut-on penser de voir des prêtres écrire en ces termes sur le sujet d'un sacrement par lequel les hommes sont élevés à la plus haute dignité où ils puissent arriver en cette vie, et qui les unit à Jésus-Christ pour être participans de sa puissance sacerdotale, et pour ne pas être seulement les plus chastes des hommes, mais encore le soutien de la chasteté du reste des hommes, et un exemple de pureté pour toutes sortes de conditions, et pour les Religieux mêmes?
Car s'ils parlent des prêtres bien appelés, c'est une fausseté horrible, et une injure insupportable au sacrement de l'Ordre, de dire que l'Obligation au Célibat leur soit une Occasion Prochaine de pécher : au lieu que ce sacrement même leur communique une grâce toute particulière pour vivre dans une pureté digne d'un état si sublime. Et s'ils parlent des prêtres mal appelés, et qui s'ingèrent dans ce ministère sans avoir consulté Dieu et éprouvé leurs forces, c'est encore une aussi grande fausseté de dire que l'Église les y engage, ou qu'elle approuve en aucune sorte que ceux qui se sentiroient dans cette foiblesse s'exposent à un aussi grand sacrilège qu'est la profanation d'un ministère si divin, par une vie impure et souillée de crimes.
Mais il n'y a rien de si saint que ces Nouveaux Auteurs ne profanent de cette sorte; et quand on a vu en quels termes ils osent parler des sacremens de Pénitence et d'Eucharistie, on a un juste sujet de rendre grâces à Dieu de tout ce que les pasteurs font aujourd'hui contre ces impiétés, puisqu'on voit assez que l'Église étoit par là attaquée au cœur, et que la plaie qu'on lui faisoit fût devenue bientôt incurable. Certainement on ne peut avoir assez d'horreur de la manière toute profane dont ils portent à user des sacremens sans changement de vie, sans amour de Dieu et sans regret de ses péchés, sinon pour le mal temporel qu'on en ressent. On n'a qu'à voir sur ce sujet les Extraits qui sont publiés de ce Livre, ou le Livre même, et on dira sans doute après cela qu'il étoit temps ou jamais qu'il se fit une opposition générale à la faction générale qu'on avoit faite au milieu de l'Église, pour la destruction de tout ce qu'elle a de plus saint et de plus inviolable.
Nous n'aurions jamais fait si nous voulions rapporter toutes les prises que ces Casuistes donnent aux Hérétiques, soit par le mépris qu'ils font des pasteurs de l'Église, lesquels ils outragent
injurieusement dans cette Apologie; soit par la manière dont iU déchirent des maisons de vierges religieuses, dont ils parleot comme d'un sérail ; soit par les abus et les faussetés qu'ils mé>n: à leurs indulgences, comme nous les en avons conTaiocus en cette ville ; soit par tout le reste de leurs actions et de leur conduite, qui est telle qu'on ne peut avoir trop de zèle poar les réprimer, et qu'on a bien sujet de dire avec MM. les Curés de Paris, nos confrères, que l'Église s'est vue dangereusement aoiquée et au dehors et au dedans, c'est-à-dire tant par les Hérétiques qui veulent abolir les sacremens, qui sont les canaux de la grâce, que par les faux Casuistes, qui portent à profaner les sacremens; en sorte qu'on n'y trouve que sa condamnation: rf qu'ainsi il n'y a nul salut à espérer, ni en suivant le schisme hérétique des uns, ni en suivant les méchantes doctrines de* autres.
C'est ce que nous sommes obligés en conscience de publier de notre part, et de crier incessamment que l'on se garde de ce levain contagieux, qui infecteroii la masse entière des meilleui^ actions. Et si ce que nous disons ne sert pas à ramener ces personnes égarées, nous espérons qu'il servira à empêcher que nos peuples ne se laissent égarer avec eux, et à porter les pmssances de l'Église à interposer l'autorité que Dieu leur a donnée à cette fin : pour le moins cela servira à notre décharge, et à la satisfaction du devoir que Dieu nous a imposé d'instruire nos peuples de la sainte et salutaire doctrine de l'Évangile, et de ne pas $c>uffrir qu'on leur en donne une fausse, pernicieuse, abominable, pire en une infinité de points, que celle non seulement des Hérétiques, mais encore des Païens et des Turcs, étant certains qne TAlcoran défend et l'homicide et la vengeance, et le vol, et la calomnie, que ces misérables Casuistes permettent. De sorte que comme Jésus-Christ, parlant des excès des Juifs et des Pharisiens, qui, ayant ouï sa parole, suivoient néanmoins leurs traditions humaines, dit d'eux qu'ils seront jugés non pas par lui-même, ni par ceux qui ont été envoyés avec autorité de sa part, comme Moïse et les prophètes, mais par des personnes étrangères, et qui n'étoicnt pas du peuple de Dieu : ainsi on peut dire que pour condamner ces maximes détestables, « qu'on n'est pas obligé d'aimer Dieu; qu'on peut tuer son prochain parla lumière naturelle de sa raison; et qu'on peut le calomnier sans crime s'il médit de nous a ; il ne sera pas nécessaire que la parole de Dieu, qui doit juger le commun des chrétiens, se présente; elle est
trop disproportionnée à leurs égaremens; mais que Mahomet et les Infidèles, ennemis de Jésus-Christ et de sa croix, s'élèveront en jugement, et condamneront, par la seule raison humaine, les sentimens que ces Auteurs ont voulu nous donner pour être conformes à la Religion Chrétienne, de laquelle iU sont les ministres. C'est ce qui rend leurs excès si dangereux ; car si ceux qui parlent de cette sorte faisoient profession publique de libertinage, îï y auroit peu à craindre qu'on prît croyance en eux ; mais que des gens qui font profession de piété et de science publient de telles doctrines, c'est en cela qu'est le péril. Et c'est en effet ce qui auroit pu corrompre une infinité de monde, si on n'eût pas vu en même temps des personnes bien plus autorisées, et par leur réputation, et par leur dignité, les confondre et les condamner. Mais, grâces à Dieu, il ne reste plus aujourd'hui aucun prétexte de suivre leur lâche et pernicieuse conduite, après qu'elle a été publiquement décriée et condamnée, et par les Prélats, et par les Docteurs, et par tous les Pasteurs ordinaires; après que ceux de Rouen, qui ont commencé glorieusement cette poursuite, ont été admirablement soutenus par ceux de Paris, qui ont été suivis incontinent de ceux de tant de diocèses; après que trois cents curés du diocèse de Beauvais ont signé la requête où ils en demandent la condamnation ; après que M. l'Évêque d'Orléans en a depuis peu fait publier sa Censure dans toutes ses paroisses; après que la Sorbonne (qui ne peut leur être suspecte) l'a censurée, et qu'on voit les ministres de l'Église s'élever de tous côtés pour la purifier de ce venin que le démon y avoit jeté pour la corrompre.
Nous nous trouvons bien heureux d'être au nombre de ceux qui travaillent à un dessein si glorieux à l'Église. Nous demandons à Dieu la grâce de nous y soutenir, et d'incliner les cœurs des peuples qu'il a commis à notre garde à éviter ces corruptions et à préférer les lumières de l'Évangile aux ténèbres de Tesprit humain.
A Nevers, le 15 juillet 1658.