‹ Lettres écrites a un provincial (volume 2)Chapitre 62 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

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FACTLM

Pour les Curés cf Amiens, présenté à M, leur Évèque, élani e* scm hôtel épiscopoL de Montiers, le 27 juillet i6o8, contenant les raisons qu'ils ont eues de lui demander la condamnation des erreurs enseignées par l'Apologie des Casuisles, et dicleeapar trois professeurs jésuites dans le collège de la ntême vUU.

Lorsque MM. les Curés de Paris et de Rouen, nos confrères, se sont élevés publiquement contre V Apologie pour Us CasuisUt, et qu'ils ont entrepris de faire condamner un Livre qui sera le déshonneur éternel de notre siècle, nous avons cru qu'il suffises: de demander à Dieu l'abondance de ses lumières et la force de son esprit, pour ces généreux défenseurs de la Morale chrétienne. Gomme ils combattent pour nous, en prenant les armes pour toute l'Église, nous avons tâché de ne pas être d'inutiles spectateurs de cette guerre spirituelle, dont le succès est de la dernière importance; et nous aurions manqué à nous-mêmes, si nous n'avions accompagné leurs travaux de nos souhaits et de nos vœux.

Mais, outre ces devoirs généraux dont nous ne pouvions doqs dispenser en qualité de prêtres et de pasteurs, nous sommes maintenant réduits à une pressante nécessité de rompre notre silence. Car l'embrasement funeste qui menaçoit toute l'É«:îise est passé jusqu'à nous; et nous nous rendrions coupables devant Dieu et devant les hommes, si nous n^élevions nos voix pour demander du secours, et si nous ne cherchions nous-mêmes de l'eau pour éteindre cet incendie. Les plus grands excès de l'.-l^ logie des Casuistes s'enseignent publiquement par les Jésuites dans leur collège de cette ville. Les plaintes qu^on en a portées depuis deux ans devant plusieurs tribunaux ecclésiastiques n'ont pas empêché le P. Poignant d'établir, dans ses le<^ons de Théologie Morale, les plus dangereuses erreurs dont on tàcboit de procurer la Censure. Pendant la dernière Assemblée générait du Clergé de France, il dictoit hautement à ses disciples le> plus horribles propositions dont on accusoit ses confrères; et pour insulter à l'autorité des Prélats, il enchérissoit en plusieon points sur les plus étranges relâchemens des Casuistes les plos corrompus.

ISous étions en disposition de nous plaindre d'une hardiesse si insupportable, aussitôt que nous en eûmes quelque connoissance; et nous l'aurions fait dès ce temps-là, si ces Pères n'avoient employé toutes sortes d'artifices pour nous ôter les moyens de les convaincre. Mais comme ils exercent une domination absolue sur leurs disciples, ils ont fait tous leurs efforts pour retirer de leurs mains les Écrits qu'ils avoient dictés, et pour empêcher ces ouvrages de ténèbres d'être confondus par la présence de la lumière. Ils voyoient que V Apologie des Casuistes étoit détestée par toutes les personnes raisonnables; et dans la plupart des conversations, l'instinct de notre Religion et les principes du Christianisme obligeoient quelques-uns de leurs amis à leur reprocher Ténormité de l'excès que leurs confrères sont accusés d'avoir commis, par la publication d'un Livre si scandaleux et si infâme. On les condamnoit sans y penser, en la personne de leurs confrères, dont ils suivoient les égaremens dans leurs leçons; et pour se défendre sous le nom de leurs complices, ils disoient partout qu'il ne s'agit en cela que des mœurs, et non pas de la foi; tâchant par là de donner au peuple cette fausse idée, qu'on ne doit se mettre en peine que des opinions qui sont contre l'intégrité de la foi, et non pas de celles qui ne sont que contre la pureté de la Morale.

Enfin, toutes leurs précautions politiques ont été vaines, et ces Écrits monstrueux nous étant tombés entre les mains, nous avons cru qu'il n'étoit plus temps de nous taire, puisque la providence de Dieu nous obligeoit à la défense de sa vérité, que ces Pères veulent opprimer par la conspiration universelle d'une Société si puissante et si nombreuse.

Comme les prêtres qui travaillent dans nos paroisses, pour y administrer les sacremens, ont souvent écouté ces maîtres, et assisté aux leçons qu'ils leur ont faites dans la chaire de pestilence, nous avons sujet de craindre que ce venin ne se communique jusqu'au cœur de nos paroissiens, et qu'il ne corrompe des âmes dont le souverain Pasteur nous a confié la conduite. Nous savons de plus avec quel empressement ces Pères assiègent les riches et les puissans du siècle, pour leur imprimer ces maximes abominables. Nous ne connoissons que trop, par une continuelle expérience, le soin qu'ils prennent de s'insinuer chez les personnes qualifiées, pour les assister dans leurs maladies, sans même y être mandés. Enfin nous croirions participer à tous leurs excès, si nous n'arrêtions, autant qu'il nous est possible,

le cours de cette doctrine pernicieuse, qui flatte si agréablemeii: la cupidité des hommes.

C'est ce qui nous a contraints d'implorer la jastice de M. d'Amiens, qui s'étant déclaré si hautement, en tant (Toccasions, contre V Apologie des Casuistes^ ne souflTrira pas sîds doute que Ton enseigne impunément dans sa ville, et en sa présence, des dogmes qui ne tendent qu'au renversement géoéral des vérités de TÉvangile. Nous lui avons porté nos justes pliintei par une requête que nous lui avons présentée, et nous jiToas joint un extrait des plus grossières erreurs que nous mm remarquées dans les Écrits du P. Poignant : ceux du P. Slfflon de Lessau, qui avoit occupé ici devant lui la chaire de théolofk morale, et ceux du P. Longuet, prédécesseur immédiat du P. de Lessau dans la profession des cas de conscience à Amiens, ne nous étant tombés entre les mains que depuis fort peu de temp^ Après avoir conféré ces Écrits l'un avec l'autre, noas afaas remarqué plus que jamais que les erreurs de ces Pères sont uae conspiration; qu'ayant partout les mêmes sentimens, ils parien: aussi partout le môme langage ; qu'ils sont de concert poar donner des inventions de commettre innocemment toutes sono de Simonies et d'Usures; qu'ils autorisent également en tous lieux les Occasions Prochaines du péché comme des enjagemens innocens; qu'ici comme ailleurs, ils permettent le larcin et l'homicide; et qu'ils ne se sont jamais expliqués plus nettemeot qu'en cette ville sur le siyet de leur Doctrine de la Probabilité^ qui est le principe le plus ruineux dont on puisse se senrirpoar renverser la solidité de toute la Doctrine Chrétienne. Que s'il suffit d'avoir des yeux pour être pleinement convaincu de U conformité de leurs erreurs, aussi est-ce assez d'avoir les ptt mières teintures de la Religion, pour avouer qu'il n'y a rien de plus opposé à ces principes, ni de plus digne d'être réprimé i»r les anathèmes de l'Église, que cette malheureuse excuse qu'il' allèguent, en prétendant que cette contestation est une chose de peu de conséquence, puisqu'il ne s'y agit pas delà Foi, mais seulement de la Morale.

Certes, nous n'ignorons pas, et le rang que nous tenons dans l'Église nous oblige de le prêcher au peuple, qu'il n'y a p«s de justice chrétienne dont la foi ne soit le principe, puisqu'elle e*^ la vie du juste, et que sans elle il est impossible de plaire à Dien* Mais il n'y a point de catholique qui ne soit obligé de savoir qo^ cette foi doit agir par charité, et que tant s'en faut qu'il faille

lui attribuer, et non pas à la charité et aux bonnes œuvres, la dernière fin de notre justification; qu'au contraire la foi n'en est que le moyen, et la charité et les bonnes œuvres en sont la fin : la Foi et la Grâce même n'étant données que pour nous faire vivre d'une vie sainte. Qui peut donc soufirir que des hommes de cette condition entreprennent de diviser Jésus-Christ, qui s'est appelé lui-même la Vérité, et qu'ils aient la hardiesse de vouloir se justifier par cette maxime détestable, que les seules questions de la foi des mystères sont d'importance dans l'Église, et que les Nouveautés qui tendent à la corruption de la Doctrine des Mœurs ne sont nullement considérables ? Qui peut souffrir que l'on se contente de dire que c'est une horrible cruauté de crever les yeux des fidèles, en leur faisant perdre la foi par THérésie, et que l'on soutienne en môme temps que c'est presque une action indifférente de corrompre le cœur des chrétiens par le poison mortel d'une Morale pernicieuse ? Enfin, qui peut souffrir qu'au lieu que le Fils de Dieu, en venant au monde, a voulu faire autant d'images vivantes de sa divinité sainte, qu'il devoit avoir d'adorateurs et de disciples, il ne tienne pas à ceux qui font gloire de porter son nom, que les Chrétiens ne deviennent semblables aux démons qui croient et tremblent, comme dit TApôtre saint Jacques? étant certain que toute la doctrine et toute la foi sans les œuvres est morte, et ne sert qu'à nous rendre plus coupables.

Notre divin Maître, qui n'a enseigné aux hommes que la doctrine qu'il a tirée de toute éternité du sein adorable de son Père, n'est pas seulement l'auteur et le consommateur de la foi, selon la parole de l'Apôtre des Nations; mais il est aussi le principe et le modèle de la sainteté de ses membres. 11 s'est fait voir sur la terre plein de grâce et de vérité, pour ruiner la tyrannie du diable, qui régnoit dans toute l'étendue de la terre, ou par les ténèbres de l'idolâtrie, ou par le déluge de toutes sortes de vices. Ce docteur céleste n'a commencé à ouvrir la bouche, après un silence de trente ans, que pour rétablir d'abord la véritable morale, qui est comprise dans le merveilleux Sermon qu'il a fait sur la Montagne. Et quoique le témoignage qu'il a rendu depuis ce temps-lâ à sa divinité ait été la cause de sa mort sanglante, néanmoins il a voulu commencer son ministère par la prédication de la pénitence, et par un discours qui renferme l'intelligence de la loi et la Doctrine des Mœurs, que la malice des hommes et la subtilité des Pharisiens avoient obscurcie. Quand

il a voulu donner des règles pour conooître ceux qui sont à lui. il nous avertit d'en considérer les œuvres : un bon arbre ne pouvant produire de mauvais fruits, comme un mauvais arbre dVd peut produire de bons. Quand il parle de ce jugement derait^r. qui sera le jour de sa gloire, et la décision terrible de la felicii^^ éternelle, ou du malheur de tous les hommes, il déclare qu'il n* fera sur les œuvres. Et pour nous servir de la réflexion de sma: Augustin, le môme Jésus-Christ qui a dit dans l'Évangile :«Cel il qui n'aura pas reçu une seconde naissance de l'eau et de l>sprit n'entrera pas dans le royaume des cieux, » a aussi dit diLl'Évangile : « Si votre justice n'est plus grande que celle d* Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le rojaurae des cieux. »

N'est-ce donc pas un attentat inouï de vouloir scparer deux choses que le Sauveur de tous les hommes a unies si éiroiiement ? Et quel véritable zèle peut-on avoir pour les vérités de ii foi, quand on a une si malheureuse indifférence pour celles ik la Morale?

Aussi ses Apôtres, qui avoient été instruits dans son école et dans celle de son esprit saint, n'ont jamais fait cette DuuvtU distinction. Ils ont également prêché les maximes de la foi ei celles de la justice chrétienne; et ils ont été obligés de combattre en môme temps contre l'orgueil de la sagesse du monde et contre la corruption universelle des hommes sensuels et voluptueux. Mais comme leur divin Maître ne leur avoit enseigné q'J^ ce qu'il avoit puisé du sein de son Père, aussi ont-ils fait profession de ne rien avancer d'eux-mêmes et de prêcher les dogmes de son Évangile dans toute son étendue. Et celui d'entre eux qui a travaillé plus que tous les autres pour l'établissement de fen»pire spirituel, est si éloigné d'inventer des nouveautés, qu^Q contraire il déclare hautement, en écrivant aux Galates, q«^ '*^ un ange descendoit du ciel, et leur enseignoit le contraire ô^ ce qu'il leur a prêché; ou que si lui-même venoit leur prêcher une doctrine différente de celle qu'ils ont reçue par son ministère» il les oblige de l'avoir en exécration, et de le tenir pourin** thème. Ce qui porte Vincent de Lérins à tirer cette juste conclusion, que comme d'un côté il n'a jamais été permis à ceux qu' sont chrétiens et catholiques, qu'il ne Test en nulle rencontra ^ ne le sera jamais, de rien enseigner de contraire aux cbos* qu'ils ont apprises : aussi, d'une autre part, il a toujours ète^^' cessaire, il l'est encore en toutes occasions, et il le sera toujours

à l'avenir, de prononcer anathème contre ceux qui enseignent quelque chose de contraire à celles qu'ils ont apprises.

Si cela est, comme c'est un principe indubitable, quelle horreur ne doit-on pas avoir du principe ruineux de ces personnes qui veulent soutenir une infinité d'erreurs par cette erreur capitale? Où ont-ils appris que l'on peut corrompre toute la Morale, sans blesser la Religion? Est-ce dans Técole du Saint des Saints, qui ne donne point d'autre modèle de perfection à ses disciples que celle de son Père céleste? Est-ce dans les Épîtres des Apôtres, qui sont les règles inviolables de la pureté des mœurs, comme elles sont les premiers commentaires de l'Évangile? Est-ce dans la conduite de TÉglise, qui ne s'est pas moins opposée au relâchement et à la dépravation des mœurs, qu'elle a toujours eu de zèle pour conserver l'autorité des oracles de la foi? Ne voit-on pas que cette Mère des Fidèles ne s'est pas moins élevée contre les Hérétiques, qui ont voulu empoisonner la source des bonnes œuvres, en autorisant des actions criminelles et abominables, pour attirer des sectateurs par le charme de la volupté; qu'elle s'est animée contre ceux qui ont voulu substituer leurs imaginations et leurs songes en la place des articles fondamentaux de notre Religion ? Quand elle a condamné les Gnostiques, les Manichéens, les Priscillianistes et une Infinité d'autres monstres que l'enfer a fait sortir de temps en temps du plus profond de son abîme, ne s'est-elle déclarée que contre les nouveautés spéculatives de ces esprits déréglés? et s'est-elle tenue dans le silence sur le sujet des impuretés et des abominations dont ils vouloient faire des règles et des principes?

Certes, ces Pères, qui veulent éblouir les esprits simples par ces vaines distinctions de questions de la Foi et de la Morale, continuent de plus en plus à faire voir qu'ils ne se mettent nullement en peine de se conduire par l'exemple des saints Pères de l'Église ; car s'ils les avoîent choisis pour leurs conducteurs et pour leurs maîtres, ils ne seroient pas tombés dans un si funeste égarement; et saint Bernard seul sufliroit pour leur apprendre que ceux qui aiment sincèrement Jésus-Christ ne s'excitent pas d'un moindre zèle contre les nouveautés qui tendent à détruire l'innocence de ses membres, que contre celles qui vont à ruiner les fondemens de la foi. Ce saint abbé, le rare ornement de notre France et de son siècle, ne se fût pas armé avec tant de force et tant de ferveur d'esprit contre Abélard, s'il n'eût considéré que les vaines subtilités de ce philosophe n'étoient

pas moins funestes aux mœurs des Chrétiens qu'elles étoieat préjudiciables aux vérités primitives de la foi que l'Église garde en dépôt. Que n'a-t-il pas écrit sur ce sujet au pape Innocent II? Plût à Dieu que les défenseurs de V Apologie y eussent fait uoe réflexion sérieuse! « Ses Livres, disoit saint Bernard, contionaiit de parler d'Abélard, volent maintenant de tous côtés; on feiî avaler à tout le monde du poison au lieu de miel; ou plutôt an le présente à boire dans du miel. On forge un nouvel ÉTanfife pour les peuples et les nations : on propose une foi nouvelle :od établit un autre fondement que celui qui a été établi : on m parle pas des vertus et des vices selon la Morale chrétienne, ni des sacremens de l'Église selon la Foi catholique, dî des secrets de la sainte Trinité selon la simplicité et la retenue de Anciens; mais on altère toute la doctrine : on en fait une nouvelle et différente de celle que nous avons reçue par la tradiiioc de nos Ancêtres. »

N'est-il pas visible, par ces paroles de saint Bernard, qai étoit aussi vivement touché des Nouveautés qu'Abélard rooM introduire dans la Morale chrétienne que de ses rêveries et de ses erreurs sur le mystère de la Sainte Trinité? Il commeùcf même par les désordres de ce sophiste sur la matière deliltorale, plutôt que par ses égaremens sur ses questions de lasiifltf Trinité, parce que toutes sortes de personnes étoient cap»W^ de se corrompre facilement par la doctrine des choses qu'il enseignoit touchant les mœurs et les sacremens; au lieu qu'il nj avojt que les curieux et les doctes qui pouvoient se laisser surprendre par les Nouveautés qu'il avançoit sur le plus incomprehensible de tous nos mystères. Et cela seul ne nous fait-i! p» assez paroftre que, quand Abélard n'auroit jamais été répréiieosible sur les matières de la foi, comme il l'étoit au jugement de saint Bernard, ce saint n'auroit pas laissé de se déclarer contrt lui avec toute la générosité chrétienne et ecclésiastique, dont ofl voit encore dans ses Lettres des étincelles si vives et si embrasées? Que ne diroit-il donc pas maintenant, s'il voyoitunew^ ruption si publique dans tout le corps de la morale, une destruction si téméraire de l'Évangile du Fils de Dieu, une jusiifi»' tion si insolente de toutes les iniquités des hommes, une mani si criminelle de soutenir les plus grands excès par un prifl<yr si dangereux?

Aussi tant s'en faut qu'il soit vrai qu'une erreur ne 50/t ^ sidérable que quand elle est contre la foi, que c'est au contrai

une grande erreur contre la foi de dire qu'il n'y ait que celles-là de considérables, si ce n'est peut-être que Ton puisse détruire tout le Décalogue sans blesser la Religion; et que ce ne soit pas une entreprise contre la foi que de vouloir anéantir, par des Ouvrages de cette nature, toute l'autorité des Livres Saints.

L'Écriture sainte, selon la remarque très solide et très spirituelle de saint Augustin, ne commande que la charité et ne blâme que la cupidité; et c'est la manière dont elle se sert pour former les mœurs des hommes : « Xon prœcipil Scriptura, nisi charilalem ; nec culpat, nisi cupidilatem; et eo modo informat mores hominum, » Mais, comme si les oracles du Saint-Esprit dévoient céder aux rêveries de ces Écrivains Modernes, on soutient publiquement un Livre qui n'a été écrit que pour dispenser les hommes des effets de la charité, et pour flatter la cupidité des pécheurs en leur promettant toute sorte d'impunité dans la recherche criminelle des biens temporels, des honneurs et des plaisirs. N'est-ce donc pas une chose insupportable que ceux qui avouent avec tout le reste des catholiques que c'est un attentat contre la foi et contre la Religion d'altérer ou de corrompre l'Écriture dans le moindre article, soient assez aveugles et assez téméraires pour vouloir dire que l'on puisse innocemment prescrire aux hommes des règles trompeuses, qui ruinent toute la fin et tout le corps des Écritures, en autorisant la cupidité qui 6st condamnée par ce Livre auguste et adorable, dont il n'y a que Dieu seul qui soit l'auteur?

Quoi doncl ce n'est pas blesser la Religion que d'enseigner comme a fait le P. Longuet en cette ville, imité en cela par son successeur le P. de Lessau : a Qu'il est permis de tuer pour défendre son honneur et se garantir de l'infamie. Qu'un gentilhomme, pour s'empêcher d'avoir des coups de bâton, peut tuer son ennemi, s'il ne peut s'en défendre d'une autre manière, parce que cela est infâme à un gentilhomme. Que si un homme, étant attaqué par un autre, ne peut fuir sans déshonneur, il n'y est pas obligé; et que, s'il ne peut éviter d'être blessé, il peut tuer celui de qui il est sur le point de recevoir une blessure. Qu'enfin il est permis de tuer pour la conservation de son bien. »

Si ce que ces deux Jésuites enseignent ne peut être ouï sans horreur par des oreilles chrétiennes, que deviendra cette parole de Jésus-Christ, qui oblige ses disciples d'êti;e dans cette préparation de cœur, que « si on leur donne un soufflet sur la joue droite, ils présenteront encore la gauche? » Et ne faut-il

pas effacer des œuvres de saint Grégoire de Nazianze cette cendreuse et charitable expression, que si un chrétien iToit une troisième joue il la présenteroit encore très volontiers pour eoségner la patience à celui qui lui feroit cet outrage, et poor Ib persuader par ses actions ce qu'il ne pourroit pas hii appreci'? par ses paroles? N'est-il pas étrange qu'après que notre Aïia Sauveur nous a obligés, dans TÉvangile, à cette prépamioa (î? cœur de donner notre manteau à celui qui nous fait un procè pour nous ôter notre robe, le P. de Lessau ait osé avaDcer ctît^ proposition : « qu'il est permis de tuer un voleur pour Udéfeasc de son propre bien, si ce bien est une chose de grande iuportance, et qu'il n'y ait pas d'apparence probable de pouvoir k recouvrer autrement? »

Notre Roi très chrétien n'a-t-il pas armé son autorité royal? pour la défense de la Religion, aussi bien que pour la consemtion de son État, quand il a renouvelé la sévérité de ses Orrfiïnances contre la manie des Duels, qui sont autant de sacriâf^ sanglans que les hommes vindicatifs et superbes offrent ao de mon? Et M. d'Amiens n'en a-t-il pas jugé le crime si abosinable, qu'il a réservé à sa seule personne d'en absoudre? ^lî*nobstant tout cela, lés PP. Longuet et de Lessau n'ont-ûs p** flatté la passion de ces Malheureux Gladiateurs, en ensei2MD^• a qu'un homme qui est injustement attaqué peut tuer son «ne mi en Duel, et qu'il est permis d'offrir ou d'accepter le Dse. quand il est absolument nécessaire pour conserver ou poarre couvrer des biens de grande hnportance? * Et, quoique \i}^ tice des édits du Roi condamne aussi bien les rencontres prpa^ ditées que les combats singuliers qui se font avec une conspiration réciproque, néanmoins le P. de Lessau prescrit lui-m^ ces malheureuses défaites et ces vaines palliations. « On peut, di^ il, refuser le Duel sans perdre l'Honneur, 1® si celui qui estitaque répond en ces termes : « Je ne veux rien faire contre fe « édits du Roi et contre les commandemens de l'Église; œâ^'' « vous m'attaquez devant tout le monde et sans trahijOD,^oBî « trouverez que je suis homme de cœur; * 2* Si ce même bon» à qui on présente le cartel répond : « Je me mettrai demain - « chemin, et passerai par tel lieu; que si vous m'y rencootrei « je ne me détournerai pas de mon chemin pour vous,»

La Religion nVt-elle rien à souffrir quand des auteurs moquent les iboyens de commettre la Simonie en sûreté de ^ science ? Hé I qui a jamais été plus hardi pour autoriser

crime que le P. Longuet, et le P. Poignant, son successeur ?

Ke P. Longuet a enseigné dans ses Écrits « que ce n'est pas

un péché de Simonie de donner un office spirituel, lorsqu'on a

pour principale intention d'en tirer quelque profit; parce que

Ton suppose qu'on ne regarde point ce profit comme un prix

fait; ce qui est, dit-il, nécessaire pour commettre une Simonie ».

Il a établi en général ce faux principe : a que toute sorte de don

d'*une chose sacrée pour une temporelle n'est pas simonie; mais

que ce nom ne doit être donné qu'au don que l'on fait d'une

chose temporelle pour une spirituelle par manière de prix, de

pacte et de récompense. » Et il a même ajouté : « que toute sorte

de condition, même par manière de convention et de pacte, ne

fait pas la Simonie; mais qu'une condition, pour être Simoniaque,

doit tenir lieu de prix et de récompense, et apporter avec elle

une nouvelle charge et une obligation qui tienne de la justice

commutativc. »

Le P. de Lessau s'est servi de la même invention pour autoriser le trafic des choses saintes, et les Ecclésiastiques qui ont étudié sous lui ont appris dans son école cette subtile et solide distinction : « que ceux qui vendent des reliques et les exposent pour en tirer quelque profit, de telle sorte qu'ils ont pour but et pour intention ce profit, en le considérant comme prix d'une chose spirituelle, commettent un grand péché; mais qu'il n'y a pas d'offense d'avoir l'intention de ce profit, en le regardant comme une chose qui est due pour l'entretien et la subsistance temporelle ou en qualité d'aumône. "

Mais le P. Poignant, qui est monté après eux dans la chaire de théologie morale, n'a pas voulu dégénérer de la hardiesse de ses deux prédécesseurs, et il a dicté à ses disciples : « qu'il est de la nature de la Simonie que l'on égale en valeur une chose temporelle avec une spirituelle; que ce n'est pas Simonie de donner une chose temporelle pour une spirituelle par quelque motif que ce puisse être, pourvu que ce ne soit pas comme un prix de cette môme chose spirituelle; que, pourvu qu'un homme ait quelque motif honnête, il ne commet pas de Simonie, quoiqu'en donnant de l'argent il ait pour intention immédiate et prochaine de recevoir un Bénéfice, voire môme que cette vue soit sa principale intention, pourvu qu'il n'y ajoute pas celle de donner cet argent comme un prix ; que ce n'est pas un péché de Simonie d'exprimer, en donnant quelque chose de temporel, le désir que l'on a que celui à qui on fait ce présent témoigne sa

reconnoissance en donnant quelque autre chose spiriiaellt, pourvu que Ton ait précisément rintention que cette pemt^ s'acquitte de l'obligation qu'elle a de faire un don pour ce autre, n

La Religion Chrétienne étant une confirmation du Décalo^if, elle établit l'autorité paternelle, et commande à tous les er.fir< de rendre aux Auteurs de leur naissance Thonneuret ro^^> sance qui leur sont dus. Mais le P. de Lessau est un Dom^3 législateur, qui abolit tout d'un coup les plus étroites oWstions de la loi de la nature et de celle de Jésos-Christ. Car, p\: flatter la révolte et la dureté des enfans, il soutient ;* ']fl*D-' père ne peut pas obliger son fils de le servir et de demeurerive^ lui. 0

Ce n'est pas dans Técole de ce père que la sanctification de? fêtes consiste en partie à s'abstenir des œuvres serviles, pti^qu'il déclare : « que ceux-là ne pèchent point, qui, aui jo«î! des fêtes solennelles, travaillent toute la nuit jusqu'à six heures, voire môme jusqu'à neuf heures du matin, pour faire deshbits et des souliers dont on a besoin, lorsqu'ils n'ont pu les acheva le jour précédent. »

Ce Jésuite fait presque un jeu de la récitation de l'office, et ii veut qu'une occupation temporelle soit une raison légitime! flfl ecclésiastique pour pouvoir s'en dispenser. « Un prêtre, dit»» qui est occupé en des aflfaires publiques, même séculièresr àe grande importance, est excusé de l'office qu'il seroit obIi?éde réciter, s'il ne peut le faire commodément et sans quelque préjudice. » Et, sans avoir môme recours à ces excuses ^^^^ Hères, il décharge de l'obligation de restituer tous les Ecclésiistiques qui ne veulent pas se donner la peine de prier Diea. ^oia ses paroles : « Les Bénéficiers qui ne récitent pas leur office ne sont pas tenus à la restitution des fruits par la nature de iacAos? et en vertu de leurs Bénéfices, parce que ni l'Église ni les loodateurs n'ont aucun droit sur cela. Les fondateurs n'en ob point, puisqu'une seule récitation de la prière du Seigo^'' plus que suffisante pour s'acquitter envers eux de tout le oro qu'ils pourroient s'attribuer, cette prière ne pouvant entrer compensation avec nul prix temporel. L'Église n'a pas aussi droit, quand même elle donneroit ce Bénéfice à conditîoo q l'on réciteroit l'office, parce qu'il n'y a point d'égalité en l'office, qui n'est pas une chose que l'on puisse estimer iP d'argent, et le prix du même office. » Ceux qui ont ces se

mens ne se jouent-ils pas de la piété et de la religion des fidèles ?

Gomme la charité est l'âme de la Religion et la fin des commandemens de Dieu, n'est-il pas visible que cette divine vertu est rainée par TUsure, qui est en môme temps la destruction de rhumanité et de la justice? Mais si on en croit le P. Longuet, rUsure n'est plus un péché que pour ceux qui ne savent pas dresser leurs intentions. Car, selon lui, « il est permis de tirer profit de quelque prêt par le moyen de la bienveillance et de la gratitude; et on peut, en cette rencontre, avoir ce motif devant les yeux, non seulement comme une seconde fin et un accessoire, mais comme la première et principale fin de son action. Il est aussi permis de recevoir efl'ectivement cette sorte de profit. Un homme peut prêter à un autre, à condition qu'il achètera en sa boutique, qu'il moudra à son moulin, où qu'il lui rendra quelque autre service, s'il est pressé de le faire par le droit de la bienveillance et de l'amitié. Je ne commets pas d'Usure, si je vous fais quelque prêt, à condition que vous donnerez un office temporel, ou à moi, ou à quelque autre personne, par un motif d'amitié, selon le pacte que nous en avons fait l'un avec l'autre. La compensation d'un prêt qui se fait par quelque service temporel, que l'on peut estimer à prix d'argent, n'est pas usure, si ce n'est que cet argent se donne par une espèce d'échange pour satisfaire à la justice commutative. Ce n'est ni Usure ni Simonie, si je vous prête de l'argent, à condition que vous me donnerez un Bénéfice ecclésiastique par un pacte et un traité d'amitié. Quand il y a danger de perdre le sort principal, il est permis d'exiger quelque chose au delà de sa juste valeur. 11 est permis de tirer profit d'un prêt, à raison de quelque peine dont on est convenu ; par exemple, si au bout d'un certain temps limité, vous ne me rendez pas ce que je vous prête, vous me payerez une certaine somme d'argent, qui vous tiendra lieu de peine ; ou, si au bout d'un temps préfix , vous ne me rendez pas ce que je vous ai prêté, après cela vous m'en payerez l'intérêt. » Ce sont les palliations de ce père pour couvrir l'Usure, ou plutôt les subtilités qu'il invente pour l'anéantir, en l'introduisant comme une pratique innocente dans le commerce du monde.

Ceux qui justifient le Larcin ne sont-ils pas ennemis de la Religion chrétienne, aussi bien que perturbateurs de la société civile? Et n'est-ce pas ce que fait le P. Longuet, quand il permet aux enfans de dérober le bien de leurs pères, en enseignant ;

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« que si les enfans sont grands, et qu'ayant travaillé pour kuv^ parens, ou aux champs, ou en leurs boutiques, ils n'en refoirect pas la satisfaction qui leur est due, après avoir déduit li d^^^^-i que font leurs parens pour les nourrir, ils peuvent, à raison d-r leur travail et de leur industrie, prendre autant de leur a.TîLt qu'ils en doniieroient à une personne étrangère ? » Pouvoii-il porter plus loin cette dangereuse maxime qu'en disant; Hqaesi les enfans, après avoir souvent prié et sollicité leurs ptrw< (H leur donner de quoi se divertir, ne peuvent rien gagner <«reov il leur est permis d'en prendre en cachette autant que b oh tume le souffre, et selon leur condition ? » Enfin pouvoit-il fa^v riser plus clairement la mauvaise foi qu'en enseignant :« <iB ' ceux qui font Banqueroute ne sont pas obligés à restitutK»fi: qu'en ces rencontres, ils peuvent garder pour eux-mêmes et pi^or les leurs les choses qui leur sont nécessaires pour conserver K' état avec quelque sorte de modération ; que leurs /emme? >i leurs enfans peuvent faire la môme chose, et ne sont pas obli^" à restituer avec une si grande perte? »»

Le P. de Lessau étoit revêtu de son esprit, quand il a prisa place pour prononcer les mômes oracles du haut de sa cbm. Car il a dit nettement: a que les enfans ne sont pas obligés i la restitution du bien qu'ils ont pris à leurs pères et à leurs mères, lorsqu'ils jugent de bonne foi que leurs pères et leurs mères le leur donneroient s'ils avoient la hardiesse de le leur demander. Il a établi pour principe : « qu'une femme peut, comraf ii lui plaît, faire des aumônes et des dons, quelque défense qae Ifli en fasse son mari, quaud la coutume est telle parmi les autiv^ personnes de son état; qu'il est de l'honnêteté de sa subsistin<v qu'elle puisse faire les aumônes que les autres ont accoaluméd^ faire, et qu'elle peut faire de la dépense pour jouer, se divertir et se parer. » Enfin, il a enseigné : « que les domestiques ou auïres personnes ne commettent aucun péché s'ils prennent quelqut' chose à leur maître, en présumant qu'il le veut bien, parce qui'* se persuadent raisonnablement que leur maître n'en sera pas ftelle quand il le saura.» Ce qui est ouvrir la porte à tontes son<'s de vols, approuver le libertinage des enfans, l'infidéliié des femmes et le larcin des domestiques.

Que si c'est détruire la Religion que de ruiner l'amour dt Dieu et la pénitence, il semble que les PP. de Lessau et Poign^'^^ aient eu ce dessein quand ils ont enseigné l'un après Vautre h mômes maximes ; car le P. de Lessau a avancé : « qu'un horaiK'

qui sent sa conscience chargée d'un péclié mortel à la mort est obligé, à la vérité, d'en avoir de la Contrition; mais il n'y est tenu qu'en vertu du commandement qui Toblige de s'aimer soiroême, et non pas en vertu d'aucun amour qu'il doive porter à Dieu. » Ce qui est renverser tous les principes de la justification des pécheurs, détruire le fondement des conversions véritables, ruiner la doctrine du saint Concile de Trente, et éteindre la piété des fidèles. Et pour abolir entièrement l'obligation d'aimer Dieu, ce même Jésuite assure encore dans ses Écrits : « qu'un homme n'est tenu d'aimer Dieu en vertu du premier commandement, ni tous les jours de fête, ni à l'article de la mort, ni lorsqn'il a reçu de Dieu quelque bienfait particulier, ni quand il est obligé de faire un acte de contrition, ni quand il entend blasphémer le nom de Dieu, ni quand il faut souffrir le martyre, ni quand 11 est parvenu à l'usage de la raison ; mais qu'il y est seulement obligé lorsqu'il est pressé de si fortes tentations, qu'il est en danger d'y succomber, s'il ne fait un acte d'amour de Dieu. »

Le P. Poignant, son successeur, l'a secondé dans cette entreprise, qui tend à ruiner d'un même effort le grand commandement de la Loi Nouvelle et le sacrement de pénitence. Car il dit : « que TAttrition qui suffit avec le sacrement est la douleur d'un péché que l'on a commis avec résolution de ne plus le commettre à l'avenir; douleur qui procède, à la vérité, d'un motif honnête et surnaturel, mais autre que celui de la charité, qui est Dieu même en tant que souverain bien. » Et pour donner encore une plus grande confiance aux pécheurs impénitens , il ajoute : « qu'un homme qui, sans avoir en lui-même cette attrition, s'approche de bonne foi du sacrement de pénitence, tandis que cette bonne foi subsiste, n'est pas obligé à recommencer sa confession; vu principalement que les péchés qu'il a déclarés dans cette confession peuvent être remis indirectement par les bonnes confessions qu'il fera ensuite. »

N'est-ce rien faire contre la Religion que de permettre aux hommes de demeurer dans les Occasions des plus grands crimes, et de dire comme le P. Poignant a donné pour règle à ses disciples : « qu'un pécheur peut recevoir l'absolution quand même il demeureroit dans l'occasion prochaine du péché, pourvu qu'il y ait une cause notable qui empêche cette séparation, comme le scandale, l'infamie, ou quelque grande incommodité qui pourroit en arriver ? >» Certes, ce père, qui renvoie ses écoliers au P. Bauny pour s'instruire plus au long de cette détestable maxime, de-

vroit lui-mèoie avoir recours aux lumières du Christianisme, qui, dans ses premières notions, nous apprend à faire moiiH d'état de la subsistance temporelle que de la grâce de Dieu, ^ de la nourriture du corps que du pain de Tâme. « La foi, dit Tertullien (De idoL, cap. xii), ne craint pas la faûn. Elle se sem obligée de la mépriser pour Tamourde Dieu, aussi bien que tout autre genre de mort. Gomme elle a appris à ne pas considérer la vie même, seroit-ll possible qu'elle eût égard au vivre ei à la subsistance temporelle ? Fide$ famem non Une t. Scit eiiam (%mem non minus sibi conlemnendam propler Deum, quam omw morlis genus, Didicii non respicere vitam : quanta magU tk-

tum, »

Mais le P. de Lessau, prédécesseur du P. Poignant, avolt suis doute devant les yeux d'autres principes que ceux de la Religioû et de rÉvangile, quand il soutenoit dans ses Écrits : « que les taverniers et cabaretiers ne pèchent pas en donnant du vin à ceux qui viennent chez eux pour s'enivrer, quand ils ne peuvent agir autrement sans se causer à eux-mêmes un notable préjudice, tel que seroit celui, d'être abandonné par leurs hôtes, et de ne rien vendre dans les lieux où l'ivrognerie est un vice ordinaire; qu'ils peuvent servir de la viande aux jours défendus dans les lieux où il y a grand nombre d'Hérétiques ; qu'il leur est aussi permis, aux jours de jeûne, de donner à manger à tous ceux qui leur en demandent, à quelque heure du jour que ce puisse être ; que même ils ne pèchent pas en donnant à souper à ceux qui rompent le jeûne, quand ils ne pourroient en trouver ailleurs. »

Et au lieu que le Fils de Dieu, qui se nomme la Vérité dans l'Évangile, prononce de si effroyables malédictions contre ceux qui donnent aux autres quelque occasion de péché et de scandale, ce jésuite n'apporte point d'autre règle ni d'autre décision que celle de la coutume pour justifier les personnes dont le diable se sert tous les jours pour faire tomber les autres dans ses pièges. Certainement la complaisance de ce père envers les femmes mondaines ne pouvoit le porter à de plus grands relichemens et de plus déplorables excès, qu'en lui faisant dire: « que les femmes ne pèchent pas mortellement quand elles s'exposent à la vue des jeunes gens, encore qu'elles sachent bieo qu'ils les regarderont avec des yeux impudiques, si elles le fom par nécessité, ou utilité, ou pour ne pas perdre leur liberté, ou le droit de sortir de leur maison, ou de ne pas se tenir à leur»

portes ou à leurs fenêtres; qu'elles ne pèchent pas aussi mortellement quand elles se parent d'ornemens superflus, ou qu'elles se servent d'habits si déliés qu'on voit leur sein, ou quand même elles découvrent leur sein, si elles le font selon la coutume du pays, et non par aucune mauvaise intention. » On ne sauroit, sans rougir, transcrire ces maximes licencieuses. Cependant, ces Pères veulent que ce soient des choses de très petite conséquence, et qui n'importent nullement à la plus pure et à la plus sainte de toutes les Religions.

Saint Augustin, ayant entrepris de répondre à quelques mauvais Politiques qui parlolent de l'Évangile comme d'une chose préjudiciable aux intérêts de l'État, se sert de ces excellentes paroles, dans la Cinquième de ses Lettres qu'il écrit à un officier de l'Empire : « Que ceux, dit-il, qui estiment que la Doctrine de Jésus-Christ est contraire à la République, nous donnent une armée qui soit composée de soldats de la qualité de ceux que la Doctrine de Jésus-Christ demande aux personnes qui vivent dans les armées ; qu'ils nous donnent de tels officiers de provinces, de tels maris, de telles femmes, de tels pères, de telles mères et de tels enfans; de tels serviteurs, de tels maîtres, de tels rois, de tels juges, de tels iinanciei's et de tels payeurs de tributs que la doctrine de Jésus-Christ veut qu'ils soient. Mais si cela ne leur est pas possible, ils ne doivent pas aussi se donner la hardiesse de dire que cette doctrine sainte est contraire à la République ; ou plutôt ils ne doivent pas faire difficulté d'avouer que ses maximes sont le salut des États, et leur plus visible conservation. » Cependant, la Religion chrétienne perd tous ces avantages si glorieux par le^ Nouveautés des Casuistes corrompus, et de leurs Apologistes aussi corrompus. Les Valets qui s'instruisent eu leur École y apprennent à se payer de leurs gages par leurs propres mains; les Juges à recevoir des présens devant et après le procès jugé, et à tenir pour constant qu'ils ne sont pas obligés de rendre ce qu'ils ont reçu de ceux en faveur desquels ils ont rendu une sentence ou arrêt injuste; les Filles à disposer de leur virginité contre le gré de leurs parens; les Femmes de condition à dérober à leurs maris de quoi jouer; les Riches à ne pas faire l'aumône de leur superflu , et à traiter de séditieux, de perturbateurs du repos public et suspects d'être possédés par l'esprit de Judas, ceux qui les y tiennent obligés sous peine de péché mortel ou véniel. Y a-t-il donc rien de plus contraire à notre Religion que l'entreprise de ces corrupteurs publics de la II. 35

fidélité des domestiques, de Tintégrité des juges, de la pureté é^ filles, de la charité des personnes opulentes, et de la conscjec^ de tous les chrétiens?

Enfin, un des avantages de notre Religion, au-dessus de wut^ les sectes du monde, c'est d'être ferme, constante et iDTariab>. Et c'est ce qui a fait dire au grand saint Basile, en sa Lettre Lxnn: c Que les commandemens de TÉvangile ne se changent ni ptr h considération des temps ni par les différentes circonstanœs de^ choses humaines, et qu'ils demeurent toujours dans la mvmt solidité, et dans l'immutabilité toute constante quMIs ont tiro? de la bouche bienheureuse et infaillible de Celui qui les a pn»OLcés : au lieu que les hommes sont semblables aux nuées qoi stmportent deçà et delà par les différentes agitations de rair et cb vent. » Mais dans cette Théologie des Casuistes, et de ceux qa. composent des Apologies pour les défendre, toutes choses sod; douteuses; et il n'y a rien de si douteux, qui n'y soit très-coostant et très-assuré. L'Évangile n'a plus de force dans ses plus indubitables sentimens, depuis que les subtilités de quelque Autriir grave lui ont fait perdre cette ancienne possession d'être oofisulté comme la règle de la vérité. Les Probabilités de ces Écrivains sont les uniques décisions de l'Église.

Mais cette Doctrine de la Probabilité n'a jamais été enseignée avec plus de particularité et plus d'étendue que par le P. Poignant. Car, après avoir dit qu'une opinion probable est celle qu: est appuyée sur l'opinion d'un homme docte, ce professeur s^r rend l'arbitre souverain de toute la Morale chrétienne, en coiï' cluant : « que les écoliers peuvent suivre comme probable l'opinion de leur maître ». 11 soutient que « Ton peut suivre une opinion qui est la moins probable et la moins sûre, en abandonnant celle qui est la plus probable : et que dans les choses douteuses, nous ne sommes pas obligés de suivre le sentiment k plus sûr. » Ce qu'il ne dit qu'après avoir supposé que, dans ceiît opinion moins sûre, il y a, ou danger de mal, ou plus de mal qof dans la plus sûre; car voici la définition qu'il en apporta: tt L'opinion la plus sûre est celle dans laquelle il n'y a aucu^. péril de péché, ou dans laquelle il y a moins de mal. »

Ce même Jésuite enseigne : «qu'un confesseur, étant consulta sur un contrat qu'il estime être usuraire, peut répondre qu'il ne Test pas, selon l'opinion probable des autres; et qu'en cette occasion, il peut condamner l'usurier à la restitution, selon soi propre sentiment, ou le dispenser de cette obligation, en abaih

donnant son propre sentiment, suivant celui des autres. » 11 soutient : « que ce même confesseur, qui répond selon Popinion des autres, et contre la sienne propre, ne pèche pas» et n'agit pas contre sa propre conscience, et ne s'expose à aucun danger de pécher. »

Mais pour tirer d'horribles conclusions de ce grand principe de toute sorte de relâchement, il ose avancer : « qu'un confesseur doit suivre l'opinion de son pénitent, et s'y soumettre, si elle est probable, quand môme il la jugeroit fausse, et qu'il estimeroit le contraire beaucoup plus probable; que ce confesseur ne peut, sans péché mortel, refuser l'absolution à un pénitent, qui suit cette opinion probable, quelque fausse qu'il l'estime. » Ce qui n'est rien moins que de changer en esclaves les dispensateurs de la grâce de Jésus-Christ, établir les criminels sur la tête de leurs juges, et faire, des imaginations d'un seul casuiste lâche et corrompu, la règle unique du gouvernement de l'Église.

Après cela, on ne s'étonnera plus qu'il ait voulu porter sa corruption jusque dans les Tribunaux Séculiers, en soutenant : « que quand des opinions sont probables de part et d'autre du côté du droit, un juge peut dépouiller de son droit celle des parties qu'il voudra; » et en prouvant cette erreur par la comparaison si ridicule et si disproportionnée d'un collateur de Bénéfice, à qui deux personnes également dignes se présentent, et qui le donne à celui qu'il juge à propos; et il faut encore moins s'étonner qu'il permette aux Juges, a d'abandonner la plus Probable opinion, pour suivre la moins Probable ».

Nous avons donc estimé qu'il étoit temps de nous opposer autrement que par des gémissements et par des prières à une entreprise que nous avons considérée comme la profanation des plus saintes vérités, l'illusion des esprits crédules, le renversement de l'Évangile, la ruine de toute notre Religion. Nous avons été obligés de publier hautement que, comme la nécessité de la doctrine de la foi n'est établie que sur la nécessité de la foi même, ainsi il ne faut considérer la corruption de la Morale que comme la peste de la charité, et par conséquent comme une chose pernicieuse à la foi; puisqu'une foi morte, et qui n'agit point par amour, ne mérite presque le nom de foi qu'en la manièreque l'on donne lenom de corps humain à un misérable cadavre. Enfin, comme nous avons appris du pape Félix III, dans une de ses Lettres à Acace, Évêque de Constantinople : a que c*est approuver l'erreur que de ne pas y résister ; et opprimer la v6-

rite que de ne pas la défendre : « Error cui non resiêlUtÊTyOppr^ batur; et verilas quœ minime defensatnr, opprimitw; » a^ nous ne pouvons plus nous empêcher de nous déclarer kaeteraent contre VApologie des Casuistes, et contre les Écrits (^. les Jésuites ont dictés en cette ville, pour répandre parmi ncs peuples une si pernicieuse doctrine.

Que si quelques-uns de nos paroissiens, s^étant laissé siirprendre par ces Nouveautés, les allèguent pour autoriser feor dérèglement, nous leur répondrons, avec saint Paul : « qu'il? obi appris des maximes bien contraires à celles-là dans ITÉccI»? de Jésus-Christ, si toutefois ils ont prêté une fidèle atte»tion à ses divines paroles, et s'ils ont été dociles aux instructions de ce grand Maître, qui, n'étaut que vérité, n'enseifr^»* aussi que la vérité. « Vos autem non ila didicislis Ckristmm; st tamen illum audistis et in ipso edocli esiis, sicul est teriias ù Jesu. » Lorsqu'ils nous demanderont des palliations de leur" crime, et des complaisances pareilles à celles que leur rendeci ces Casuistes, nous leur répondrons, après saint Augustin It diversis, serm. xxiv) : « que nous ne saurions leur promettre ce que Dieu ne leur promet pas, puisque ce seroit nous rendre ]e? ministres du serpent, qui avoit promis toutes sortes de prospérités à nos premiers pères au milieu de leur péché ; au lieu que Dieu ne les avoit menacés de rien moins que de la mort : « .V<»ï. possum promittere quod non promiUil Deus; ero enim sic dispensalor serpenlis : serpens enim promis il bonum peccanii. De** aulem mortem minatus est, » Ainsi, nous les conjurons d'avoir plutôt égard aux menaces et aux tonnerres de la justice de Diea. qu'aux flatteries et aux caresses de ces Théologiens mondains; et de ne pas nous obliger à les tromper, en les assurant qu'ils ne feront pas mourir leurs âmes, quoiqu'ils commettent des crimes: puisque ce seroit enchérir sur la malice du démon, qui n^i assuré nos premiers pères que de ne pas mourir de la mort do corps.

Mais nous espérons de la générosité épiscopale de M. notre Prélat, qu'après s'être signalé entre tous les Évoques de Frincf pour condamner aux ténèbres VApologie des Castnsles, comme nous savons qu'il a fait l'hiver dernier à Paris, il ne permetui pas que l'on enseigne impunément dans sa ville les mêmes erreurs qui sont comprises dans cet ouvrage monstrueux. Et la manière obligeante avec laquelle il nous a reçus, lorsque nocs lui avons présenté notre requête et nos Extraits, nous donne lieu

de nous promettre qu'il continuera d'approuver que nous pour* suivions la condamnation d'une doctrine qui doit exciter l'indignation de tous les Curés, comme elle mérite d'être proscrite par Tautorité et par le zèle de tous les Prélats.

 Amiens, le 15 Juillet 1658.

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